Si bien qu’il y avait une chose que je commençais à voir avec une
certitude de plus en plus accablante: à savoir, qu’il était impossible,
en raison des immenses complications de l’histoire, de la philosophie,
de l’exégèse, de la loi naturelle, etc., de soutenir avec probabilité
n’importe quelle théorie au monde. Les matériaux d’après lesquels je me
trouvais forcé de juger, avec toute mon incompétence, étaient comme un
vaste kaléidoscope de couleurs. Chaque homme avait une inclination
naturelle vers une théorie, et tendait à choisir celle-là. Il était
incontestablement possible de trouver des arguments en faveur de
l’anglicanisme, ou de la papauté, ou du judaïsme, ou du système des
Quakers. Et c’était dans ces conditions, presque désespérantes, que je
m’étais mis à l’œuvre! Mais, avec cela, il y avait une chose qui
m’apparaissait, par degrés, non moins évidente: à savoir, que
l’intelligence, réduite à ses propres moyens, ne pouvait prouver que
très peu. L’énigme que Dieu m’avait donné à résoudre consistait en des
éléments dont la solution avait besoin non seulement de la tête, mais
aussi du cœur, de l’imagination, des intuitions, en un mot de notre
nature humaine tout entière. C’était chose impossible d’échapper
complètement à notre prévention native: mais du moins je devais faire de
mon mieux. Je devais me reculer un peu de la toile, et regarder la
peinture d’ensemble, au lieu de me tenir penché sur elle avec un
centimètre. Voilà ce que je sentis de plus en plus, à mesure que
j’avançais dans mon enquête! Mais, avant d’en arriver là, je m’étais
plongé à l’aveugle dans le tourbillon affolant de la controverse.
J’ennuierais le lecteur en essayant de lui fournir une liste un peu
complète de tous les ouvrages de controverse que j’ai lus, pendant les
huit derniers mois de ma période anglicane. Je dévorais littéralement
tout ce que je pouvais trouver, dans les deux camps. Je me nourrissais
des livres du Révérend Gore, de Richardson, de Pusey, de Ryder, de
Littledale, de Puller, de Stone, de Percival, de Mortimer, de Mallock,
de Rivington. J’étudiais avec soin un manuscrit sur l’histoire du règne
d’Élisabeth; je prenais des notes en abondance; et enfin je lisais le
_Développement_ de Newman, ainsi que la réponse de Mozley. Je cherchais
aussi l’interprétation de divers points chez les Pères, mais avec une
espèce de désespoir, en me sachant tout à fait incompétent pour décider,
là où de grands savants s’étaient trouvés en désaccord. Je dois avouer
que toutes ces lectures m’ont troublé et désolé au dernier point. Ne
valait-il pas mieux pour moi abandonner ces recherches poussiéreuses, et
rester paisiblement dans la situation où m’avait placé la Providence
divine? Après tout, une renaissance extraordinaire de vie spirituelle
s’était produite, récemment, dans l’Église d’Angleterre, et la nature de
ma tâche de missionnaire m’avait tout particulièrement permis d’en
constater les effets. Ne serait-ce pas une sorte de péché contre le
Saint-Esprit, de tourner le dos à une œuvre aussi manifestement solide
de la grâce, pour me mettre en quête de ce qui pourrait bien n’être
qu’un brillant et séduisant fantôme?