Du Canada. De la Baltique. Proportion.
Tarif ancien. 10 sch. 55 sch. 1 contre 5-1/2.
Tarif Russell. 20 50 1 contre 2-1/2.
Tarif Peel. 1 25 1 contre 25.
Ainsi, quoique le bois de la Baltique ait subi une réduction plus
forte même que celle que proposait lord John Russell, cependant la
protection en faveur du Canada n'en est pas altérée; bien au
contraire, car sir Robert a en même temps dégrévé le bois colonial,
tandis que lord Russell voulait l'élever. Cet exemple montre
clairement par quel artifice le cabinet tory a su concilier
l'intérêt du consommateur et celui des colons.
Il suit de là que sir Robert Peel est en mesure de refuser aux
colonies la liberté du commerce. «Nous vous conservons la
protection, leur dit-il, par d'autres chiffres, mais d'une manière
tout aussi efficace.» Les whigs, au contraire, entraient dans la
voie de l'affranchissement. Ils disaient aux colonies: «Le
Royaume-Uni cesse d'être votre acheteur forcé, mais aussi il ne
prétend plus être votre vendeur exclusif; que chacun de nous se
pourvoie selon ses intérêts et ses convenances.» Il est clair que
c'était la rupture du contrat social. La métropole devenait libre de
recevoir du bois, du sucre, du café d'ailleurs que des colonies; les
colonies devenaient libres de recevoir de la farine, des draps, des
toiles, du papier, des soieries d'ailleurs que de l'Angleterre.
Le projet des whigs renfermait donc une pensée grande, féconde,
humanitaire, qu'on regrette de ne pas retrouver, du moins au même
degré, dans la réforme exécutée par les torys, d'autant que sir
Robert Peel avait fait pressentir qu'il s'emparait de cette pensée,
quand il avait placé son système sous le patronage de ces mémorables
paroles: «Il faut arriver à ce que tout Anglais soit libre d'acheter
et de vendre au marché le plus avantageux!» «_Every Englishman must
be allowed to buy in the cheapest market, and to sell in the
dearest._» (_Speech on the tariff_, 10 mai 1842.) Principe dont il
s'écarte, puisqu'il oblige les Anglais et leurs colons d'acheter et
de vendre dans des marchés _forcés_.
Telle est la différence qui signale les deux réformes que nous
comparons; mais quoique celle des torys soit moins radicale et
sociale que celle des whigs, il est pourtant certain qu'elle procède
constamment _par voie de dégrèvement_, et c'en est assez pour
justifier la proposition que j'avais à établir.
Quand j'ai parlé de la France, j'ai dit que ce n'est pas par quelques
actes du gouvernement, mais par les exigences de l'opinion publique
qu'il fallait surtout apprécier les tendances des peuples et l'avenir
qu'ils se préparent. Or, en matière de douanes, de l'autre côté comme de
ce côté du détroit, il est facile de voir que l'initiative ministérielle
est forcée par la puissance de l'opinion. Ici, elle réclame des
protections, et le pouvoir rend des ordonnances restrictives. Là, elle
demande la liberté, et le pouvoir opère les réformes du 26 juin 1842 et
du 1er mai 1844; mais il s'en faut bien que ces mesures incomplètes
satisfassent le voeu public, et comme il y a en France des comités
manufacturiers qui tiennent les ministres sous leur joug, il y a en
Angleterre des associations qui entraînent l'administration dans la voie
de la liberté. Les manoeuvres secrètes et corruptrices de comités,
organisés pour le triomphe d'intérêts particuliers, ne peuvent nous
donner aucune idée de l'action franche et loyale qu'exerce en
Angleterre l'_association pour la liberté du commerce_[43], cette
association puissante qui dispose d'un budget de 3 millions, qui, par la
presse et la parole, fait pénétrer dans toutes les classes de la
communauté les connaissances économiques, qui ne laisse ignorer à
personne le mal ni le remède, et qui néanmoins paralyse entre les mains
des opprimés toute arme que n'autorisent pas l'humanité et la
religion.--Je n'entrerai pas ici dans des détails sur cette association
dont la presse parisienne nous a à peine révélé l'existence. Je me
contenterai de dire que son but est l'abolition complète, immédiate de
tous les monopoles, «de toute protection en faveur de la propriété, de
l'agriculture, des manufactures, du commerce et de la navigation, en un
mot, la liberté illimitée des échanges, en tant que cela dépend de la
législation anglaise et sans avoir égard à la législation des autres
peuples!»--Pour faire connaître l'esprit qui l'anime, je traduirai un
passage d'un discours prononcé à la séance du 20 mai dernier par M.
George Thompson.
[Note 43: Cette association s'intitule _Anti-corn law
league_, parce qu'elle s'attaque principalement à la loi des
céréales; qui est la clef de voûte du système protecteur.
Mais je ne crains pas qu'aucune personne connaissant le but
de cette société m'accuse d'avoir mal traduit ce titre par
ces mots: _Association pour l'affranchissement du commerce._]
«C'est un beau spectacle que de voir une grande nation presque
unanime poursuivant un but tel que celui que nous avons en vue, par
des moyens aussi parfaitement conformes à la justice universelle que
ceux qu'emploie l'_Association_. En 1826, le secrétaire d'État, qui
occupe aujourd'hui le ministère de l'intérieur, fit un livre pour
persuader aux monopoleurs de renoncer à leurs priviléges; et il les
avertissait que s'ils ne s'empressaient de céder et de sacrifier
leurs intérêts privés à la cause des masses, le temps viendrait où,
dans ce pays, comme dans un pays voisin, le peuple se lèverait dans
sa force et dans sa majesté, et balayerait, de dessus le sol de la
patrie, et leurs honneurs et leurs titres, et leurs distinctions, et
leurs richesses mal acquises. Qu'est-ce qui a détourné, qu'est-ce
qui détourne encore cette catastrophe dont l'idée seule fait reculer
d'horreur? qu'est-ce qui en préservera notre pays, quelque longue
que soit la lutte actuelle? C'est l'_intervention de l'Association
pour la liberté du commerce_, avec son action purement morale,
intellectuelle et pacifique, rassemblant autour d'elle et
accueillant dans son sein les hommes de la moralité la plus pure,
non moins attachés aux principes du christianisme qu'à ceux de la
liberté, et décidés à ne poursuivre leur but, quelque glorieux qu'il
soit, que par des moyens dont la droiture soit en harmonie avec la
cause qu'ils ont embrassée. Si l'ignorance, l'avarice et l'orgueil
se sont unis pour retarder le triomphe de cette cause sacrée, une
chose du moins a lieu de nous consoler et de soutenir notre courage,
c'est que chaque heure de retard est employée par dix mille de nos
associés à répandre les connaissances les plus utiles dans toutes
les classes de la communauté. Je ne sais vraiment pas, s'il était
possible de supputer le bien qui résulte de l'_agitation_ actuelle,
je ne sais pas, dis-je, s'il ne présenterait pas une ample
compensation au mal que peuvent produire, dans le même espace de
temps, les lois qu'elle a pour objet de combattre.--Le peuple a été
éclairé, la science et la moralité ont pénétré dans la multitude; et
si le monopole a empiré la condition physique des hommes,
l'association a élevé leur esprit et donné de la vigueur à leur
intelligence: Il semble qu'après tant d'années de discussion, les
faits et les arguments doivent être épuisés. Cependant nos auditeurs
sont toujours plus nombreux, nos orateurs plus féconds, et tous les
jours ils exposent les principes les plus abstraits de la science
sous les formes les plus variées et les plus attrayantes. Quel
homme, attiré dans ces meetings par la curiosité, n'en sort pas
meilleur et plus éclairé? Quel immense bienfait pour le pays que
cette association! Pour moi, je suis le premier à reconnaître tout
ce que je lui dois, et je suppose qu'il n'est personne qui ne se
sente sous le poids des mêmes obligations. Avant l'existence de la
_Ligue_, avais-je l'idée de l'importance du grand principe de la
liberté des échanges? l'avais-je considéré sous tous ses aspects?
avais-je reconnu aussi distinctement les causes qui ont fait peser
la misère, répandu le crime, propagé l'immoralité parmi tant de
millions de nos frères? Savais-je apprécier, comme je le fais
aujourd'hui, toute l'influence de la libre communication des peuples
sur leur union et leur fraternité? Avais-je reconnu le grand
obstacle au progrès et à la diffusion par toute la terre de ces
principes moraux et religieux, qui font tout à la fois la gloire,
l'orgueil et la stabilité de ce pays? Non, certainement non! D'où
est sorti ce torrent de lumière? de l'_association pour la liberté
du commerce_. Ah! c'est avec raison que les amis de l'ignorance et
de la compression des forces populaires s'efforcent de renverser la
_Ligue_, car sa durée est le gage de son triomphe, et plus ce
triomphe est retardé, plus la vérité descend dans tous les rangs et
s'imprime dans tous les coeurs. Quand l'heure du succès sera
arrivée, il sera démontré qu'il est dû tout entier à la puissance
morale du peuple. Alors ces vivaces énergies, devenues inutiles à
notre cause, ne seront point perdues, disséminées ou inertes; mais,
j'en ai la confiance, elles seront convoquées de nouveau,
consolidées et dirigées vers l'accomplissement de quelque autre
glorieuse entreprise. Il me tarde de voir ce jour, par cette raison
entre autres que la lumière, qui a été si abondamment répandue dans
le pays, a révélé d'autres maux et d'autres griefs que ceux qui nous
occupent aujourd'hui.... Hâtons donc le moment où, vainqueurs dans
cette lutte, sans que notre victoire ait coûté une larme à la veuve
et à l'orphelin, nous pourrons diriger vers un autre objet cette
puissante armée qui s'est levée contre le monopole, et conduire à de
nouveaux triomphes un peuple qui aura tout à la fois obtenu le juste
salaire de son travail et fait l'épreuve de sa force morale. Nous
faisons une expérience dont le monde entier profitera. Nous
enseignons aux hommes civilisés de tous les pays comment on triomphe
sans intrigue, sans transaction, sans crime et sans remords, sans
verser le sang humain, sans enfreindre les lois de la société et
encore moins les commandements de Dieu.»
Tel est le but, tel est l'esprit de l'association. On ne sera pas
surpris des vives lumières qu'elle a répandues en Angleterre, si
l'on veut bien se rappeler que la question de la liberté du commerce
touche à tous les grands problèmes de la science économique:
distribution des richesses, paupérisme, colonies, et à un grand
nombre de difficultés politiques; car c'est le monopole qui sert de
base à l'influence aristocratique, à la prépondérance de l'Église
établie, au système de conquêtes et d'envahissements qui a prévalu
dans les conseils de la Grande-Bretagne, au développement exagéré de
forces navales que cette politique exige, enfin à la haine et à la
méfiance des peuples qu'elle ne peut manquer de susciter.
Je crois avoir établi que la France et l'Angleterre suivent, en
matière de douanes, une politique opposée. C'est le moment
d'examiner la question que je posais en commençant:
Quelles seront, sur la prospérité, la sécurité et la moralité des
deux nations, les conséquences logiques de l'état de choses dans
lequel chacune d'elles aspire à se placer?
§ III.--Je n'examinerai pas longuement les effets comparés de la
liberté et du monopole sur la _prospérité_ des nations. Les écoles
politiques modernes paraissent se préoccuper beaucoup moins de
_prospérité_ que de _prépondérance_, comme si la prépondérance
pouvait être considérée comme autre chose qu'un moyen (et souvent
un moyen trompeur). de prospérité, et comme si la prospérité d'un
peuple n'était pas un des fondements de sa prépondérance.
D'ailleurs, à quoi bon démontrer ce qui est évident de soi? Que
l'isolement commercial de la France doive la placer, sous le rapport
des richesses, dans des conditions d'infériorité vis-à-vis de
l'Angleterre, cela peut-il être l'objet d'un doute?
L'Angleterre, on le sait, a des capitaux abondants que l'industrie
emprunte à un taux très-modéré; elle possède les deux principaux
instruments du travail, la houille et le fer, des ports nombreux,
des moyens de communication rapides, de puissantes institutions de
crédit, une race d'entrepreneurs pleins d'audace, de prudence et de
ténacité, un nombre immense d'ouvriers habiles dans tous les genres,
un gouvernement qui procure au travail la plus complète sécurité, un
climat tempéré, favorable au développement des forces humaines. La
seule chose qui neutralise tant et de si puissants avantages, c'est,
d'une parti la cherté des subsistances, et par suite l'élévation du
prix de la main-d'oeuvre, et d'autre part, l'irritation, la haine
sourde qui existe entre les diverses classes, conséquence du
monopole que les unes exercent sur les autres.
Mais quand l'Angleterre aura achevé sa réforme commerciale, quand
ses douanes, au lieu d'être un instrument de protection, ne seront
plus qu'un moyen de prélever l'impôt, quand elle aura renversé la
barrière qui la sépare des nations, alors les moyens d'existence
afflueront de tous les points du globe vers cette île privilégiée,
pour s'y échanger contre du travail manufacturier. Les froments de
la mer Noire, de la Baltique et des États-Unis s'y vendront à 12 ou
14 fr. l'hectolitre; le sucre du Brésil et de Cuba à 15 ou 20
centimes la livre, et ainsi du reste. Alors l'ouvrier pourra bien
vivre en Angleterre avec un salaire égal et même inférieur, dans un
cas urgent, à celui que recevront les ouvriers du continent, et
particulièrement les ouvriers français forcés, par notre
législation, de distribuer en primes aux monopoleurs la moitié
peut-être de leurs modiques profits. Quel moyen nous restera-t-il de
soutenir la lutte, alors que capitaux, houille, fer, transports,
impôts, main-d'oeuvre, tout reviendra plus cher au fabricant
français; alors que les navires étrangers, soumis à des droits
protecteurs de navigation, seront réduits à venir _sur lest_
chercher nos produits dans nos ports, et que nos propres bâtiments,
privés, par la prohibition, de tous moyens de faire des chargements
de retour, seront forcés de faire supporter _double fret_ à nos
exportations?
En même temps que, par le bon marché des subsistances, les classes
ouvrières d'Angleterre seront mises à même d'étendre le cercle de
leurs consommations, on verra s'apaiser le sentiment d'irritation
qui les anime, d'abord parce qu'elles jouiront de plus de bien-être,
ensuite parce qu'elles n'auront plus de griefs raisonnables contre
les autres classes de la société.
Les choses suivront chez nous une marche diamétralement opposée.
Le but immédiat de la _protection_ est de favoriser le _producteur_.--Ce
que celui-ci demande, c'est le _placement avantageux_ de son
produit.--Le placement avantageux d'un produit dépend de sa
_cherté_,--et la _cherté_ provient de la _rareté_.--Donc la protection
aspire à opérer la rareté.--C'est sur la _disette des choses_ qu'elle
prétend fonder le _bien-être des hommes_.--_Abondance_ et _richesse_
sont à ses yeux deux choses qui s'excluent, car l'abondance fait le bon
marché, et le bon marché, s'il profite au consommateur, importune le
producteur dont la protection se préoccupe exclusivement.
En persévérant dans ce système, nous arrivons donc à _élever le
prix_ de toutes choses. Dira-t-on que le _bon marché_ peut revenir
par la seule concurrence des producteurs nationaux? Ce serait
supposer qu'ils travaillent dans des conditions aussi favorables que
les producteurs étrangers; ce serait déclarer l'inutilité de la
protection. Mais le régime restrictif, loin de présupposer cette
_égalité de conditions_, aspire à la produire, et ici je dois faire
remarquer un abus de mots qui conduit à de graves erreurs.--Ce ne
sont pas les _conditions de production_, mais les _conditions de
placement_ que la protection égalise. Un droit élevé peut bien faire
que les oranges mûries par la chaleur artificielle de nos serres _se
vendent_ au même prix que les oranges mûries par le soleil de
Lisbonne. Mais il ne peut pas faire que les conditions de production
soient égales en France et en Portugal.--Ainsi, _cherté_, _rareté_,
sont les conséquences nécessaires de la protection, toutes les fois
que la protection a des conséquences quelconques.
Partant de ces données, il est facile de voir ce qui arrivera si la
France persévère dans le régime restrictif, pendant que l'Angleterre
s'avance vers la liberté des échanges.
Déjà une foule de produits anglais sont à plus bas prix que les nôtres,
puisque nous sommes réduits à les exclure. À mesure que la liberté
produira en Angleterre ses effets naturels, le _bon marché_ de tous les
objets de consommation; à mesure que la restriction produira en France
ses conséquences nécessaires, la _rareté_, la _cherté_ des moyens de
subsistance, cette distance entre les prix des produits similaires ira
toujours s'agrandissant, et il viendra un moment où les droits actuels
seront insuffisants pour _réserver_ à nos producteurs le marché
national. Il faudra donc les élever, c'est-à-dire chercher le remède
dans l'aggravation du mal.--Mais en admettant que la législation puisse
toujours défendre notre marché, elle est au moins impuissante sur les
marchés étrangers, et nous en serons infailliblement évincés, le jour,
peu éloigné, je le crois, où les Îles Britanniques se seront déclarées
_port franc_ dans toute la force du mot. Alors, à beaucoup d'avantages
naturels sous le rapport manufacturier, les Anglais joindront celui
d'avoir la main-d'oeuvre à bas prix, car le pain, la viande, le
combustible, le sucre, les étoffes et tout ce que consomme la classe
ouvrière, se vendra en Angleterre à peu près au même taux que dans les
divers pays du globe où ces objets sont au moindre prix. Nos produits
fabriqués, chassés de partout par cette concurrence invincible, seront
donc refoulés dans nos ports et nos magasins; il faudra les laisser
pourrir ou les _vendre à perte_. Mais vendre à perte ne peut être l'état
permanent de l'industrie. Il faudra donc opter: ou arrêter la
fabrication, ou réduire le taux des salaires. L'un de ces partis
facilitera l'autre. Plus il se fermera d'ateliers, plus la place
regorgera d'ouvriers sans pain et sans emploi, qui se feront concurrence
les uns aux autres, et loueront leurs bras au rabais, jusqu'à ce que
soit atteinte cette dernière limite de privations et de souffrances au
delà de laquelle il n'est plus possible à l'homme de subsister.--Je ne
veux pas m'étendre ici sur les dangers d'un tel état de choses, au point
de vue de l'ordre, de la sécurité intérieure, non plus que sous le
rapport de la criminalité toujours si étroitement liée à la misère; je
me borne à la question économique.--La classe laborieuse sera donc
réduite à retrancher sur toutes ses consommations déjà si restreintes;
dès lors, et je prie de remarquer ceci, ce ne sont plus les débouchés,
extérieurs que nous aurons perdus, mais encore ces débouchés réciproques
que nos industries s'ouvrent les unes aux autres. Les classes
manufacturières ne feront aucun retranchement sur le pain, la viande, le
vêtement, qui ne nuise aux classes agricoles; et celles-ci ne sauraient
souffrir sans que la réaction soit sentie par les classes
manufacturières. Le Nord ruiné demandera moins de vins et de soieries au
Midi, le Midi appauvri se passera dans une forte proportion des draps
et des cotonnades du Nord. C'est ainsi que le dénûment, la privation, et
sans doute aussi les passions mauvaises et dangereuses, s'étendront sur
tous les points du territoire et sur toutes les classes de la société.
Je ne doute pas qu'on ne s'efforce de jeter du ridicule sur ces
tristes prévisions. Mais peut-on raisonnablement accuser d'aspirer
au rôle de _prophète_ l'écrivain qui se borne à exposer les
conséquences nécessaires du fait sur lequel il raisonne?--Et après
tout, quelle est ma conclusion? que nous marchons vers le
_dénûment_. Or, c'est là non-seulement l'_effet_, mais encore, nous
l'avons vu, le _but avoué_ de la protection, car elle ne prétend pas
aspirer à autre chose qu'à favoriser le producteur, c'est-à-dire à
produire législativement la _cherté_. Or, cherté, c'est rareté;
rareté, c'est l'opposé d'abondance; et l'opposé d'abondance, c'est
le _dénûment_.
Et puis, est-il vrai ou n'est-il pas vrai que, même en ce moment où
une législation vicieuse tient en Angleterre les moyens de
subsistance à haut prix, notre industrie lutte péniblement contre
celle des Anglais? Si cela est vrai, que sera-ce donc quand cette
législation réformée aura fait disparaître, de leur côté, cette
cause d'infériorité relative? Si cela n'est pas vrai, si nous sommes
sans rivaux, si nous jouissons des conditions de production les plus
favorables, sur quoi se fonde la protection? qu'a-t-elle à dire pour
sa justification?
§ IV.--_Sécurité._--On peut dire qu'un peuple dont l'existence
repose sur le système colonial et sur des possessions lointaines n'a
qu'une prospérité précaire et toujours menacée, comme tout ce qui
est fondé sur l'injustice. Une conquête excite naturellement contre
le vainqueur la _haine_ du peuple conquis, l'_alarme_ chez ceux qui
sont exposés au même sort, et la _jalousie_ parmi les nations
indépendantes. Lors donc que, pour se créer des débouchés, une
nation a recours à la violence, elle ne doit point s'aveugler: il
faut qu'elle sache qu'elle soulève au dehors toutes les énergies
sociales, et elle doit être préparée à être toujours et partout la
plus forte, car le jour où cette supériorité serait seulement
incertaine, ce jour-là serait celui de la réaction.--En relâchant le
lien colonial, l'Angleterre ne travaille donc pas moins pour sa
sécurité que pour sa prospérité, et (c'est là du moins ma ferme
conviction) elle donne au monde un exemple de modération et de bon
sens politique qui n'a guère de précédent dans l'histoire. Cette
nation a longtemps cherché la grandeur dans des envahissements
successifs, et elle a possédé jusqu'ici la condition essentielle de
cette politique, la supériorité navale. Pour qu'elle pût être
justifiée de persévérer dans ce système, il faudrait deux choses: la
première, qu'il fût favorable à ses vrais intérêts; la seconde, que
la suprématie des mers ne pût jamais lui être arrachée. Mais, d'une
part, les connaissances économiques ont fait assez de progrès en
Angleterre pour que le système colonial y soit jugé, au point de vue
de la prospérité de la métropole; et il est peu d'Anglais qui ne
sachent fort bien que le commerce avec les États libres est plus
avantageux que les échanges avec les colonies. D'une autre part,
être toujours le plus fort est une lourde obligation. À mesure que
les autres peuples grandissent, il faut que l'Angleterre accroisse
la masse de forces vives, de capitaux, de travail humain qu'elle
soustrait à l'industrie pour les consacrer à la marine, et il doit
arriver un moment où l'emploi improductif de tant de ressources
dépasse de beaucoup les profits du commerce colonial, en les
supposant même tels qu'on se plaît à les imaginer.--Il y a donc, de
la part de l'Angleterre, une sagesse profonde, une prudence
consommée à dissoudre graduellement le contrat colonial, à rendre et
à recouvrer l'indépendance, à se retirer à temps d'un ordre de
choses violent et par cela même dangereux, précaire, gros d'orages
et de tempêtes, et qui, après tout, détruit et prévient plus de
richesses qu'il n'en crée. Sans doute, il en coûtera à l'orgueil
britannique de se dépouiller de cette ceinture de possessions
échelonnées sur toutes les grandes routes du monde. Il en coûtera
surtout à l'aristocratie, qui, par les places qu'elle occupe dans
les colonies, dans les armées et dans la marine, recueille cette
large moisson d'impôts, qu'un tel système oblige à faire peser sur
les classes laborieuses. Mais derrière les torys, il y a les whigs;
derrière les whigs, il y a le peuple qui paye et qui souffre; il y a
la _Ligue_ qui lui apprend pourquoi il souffre et pourquoi il paye;
il y a le coeur humain qui, pour faire triompher le _juste_, n'a
besoin que d'apercevoir sa connexité avec l'_utile_; et il est
permis d'espérer qu'un faux orgueil national, une prospérité factice
et inégale ne lutteront pas longtemps contre les forces combinées de
l'intérêt, de la justice et de la vérité. La _Ligue_ le proclame
tous les jours et sous toutes les formes, ce qu'on nomme la
puissance britannique, en tant qu'elle repose sur la violence,
l'oppression et l'envahissement, outre les périls qu'elle tient
suspendus sur l'empire, ne lui donne pas ces richesses qu'elle
semble promettre et qu'il trouvera dans la liberté des relations
internationales, si du moins on appelle richesses l'abondance des
choses et leur équitable répartition.
Ainsi, en se délivrant du gigantesque fardeau de ses colonies, non
point en ce qui touche des relations de libre échange, de
fraternité, de communauté de race et de langage, mais en tant que
possessions courbées avec la métropole sous le joug d'un monopole
réciproque, l'Angleterre, je le répète, travaille autant pour sa
sécurité que pour sa prospérité. Aux sentiments de haine, d'envie,
de méfiance et d'hostilité que son ancienne politique avait semés
parmi les nations, elle substitue l'amitié, la bienveillance et cet
inextricable réseau de liens commerciaux qui rend les guerres à la
fois inutiles et impossibles. Elle se replace dans une situation
naturelle, stable, qui, en favorisant le développement de ses
ressources industrielles, lui permettra d'alléger le faix des taxes
publiques.
N'est-il pas à craindre que le régime protecteur n'engage la France
dans cette voie dangereuse d'où l'Angleterre s'efforce de
sortir?--Je l'ai déjà dit en commençant, il y a connexité nécessaire
entre la protection et les colonies. Établir cette connexité,
exposer toutes les conséquences qui en dérivent, au point de vue de
la sécurité, ce serait dépasser de beaucoup les limites dans
lesquelles je suis forcé de me renfermer; je me bornerai à quelques
aperçus.
À mesure que nos débouchés se fermeront au dehors, par l'effet de
notre législation restrictive, nous nous attacherons plus fortement
aux débouchés coloniaux. Nous renforcerons autant que possible notre
monopole à la Martinique, à la Guadeloupe, en Algérie; nous suivrons
la politique dont le germe est contenu dans l'ordonnance qui exclut
les tissus anglais de l'Afrique française. Mais, sous peine de
n'être que les oppresseurs de nos colons, de n'exciter en eux que le
mécontentement et la haine, il faudra bien que les faveurs soient
réciproques; il faudra bien que nous repoussions aussi de nos
marchés toute production du dehors qui pourra nous être fournie, _à
quelque prix que ce soit_, par l'Algérie; et nous serons ainsi
amenés à rompre le peu de relations qui nous lient encore avec les
nations étrangères.
Dans cette substitution de _marchés réservés_ à des _marchés
libres_, la perte sera évidente. Nos Antilles ne sauraient nous
offrir un débouché égal à celui de tous les pays où croît la canne à
sucre. Quand nous aurons exclu le coton, les soies, les laines
étrangères, pour protéger l'Algérie, le débouché que nous nous
serons réservé en Afrique sera loin, bien loin de compenser celui
que nous aurons perdu aux États-Unis, en Italie, en Espagne; et nous
serons plus engorgés que jamais. Il faudra donc marcher à la
conquête de débouchés nouveaux, de _débouchés réservés_,
c'est-à-dire de nouvelles colonies. Nous convoitons Haïti,
Madagascar, que sais-je?
Ainsi, nous cimenterons, nous élargirons le système des colonies _à
monopoles réciproques_, au moment même où il sera rejeté par le pays
qui l'a le plus expérimenté. Mais on ne fait pas de conquêtes sans
provoquer des haines. Après avoir prélevé sur nous-mêmes d'immenses
capitaux, pour solder au loin des consommateurs, il nous faudra en
prélever de plus immenses encore pour nous prémunir contre l'esprit
d'hostilité que nous aurons fait naître. Jamais nous ne saurons
augmenter assez nos forces de terre et de mer, et plus nous aurons
anéanti, au sein de notre population, la faculté de produire, plus
nous serons forcés de l'accabler de tributs et d'entraves. Se
peut-il concevoir une politique plus insensée? Quoi! lorsque
l'Angleterre s'effraye de sa puissance coloniale, elle qui a tant de
vaisseaux pour la maintenir, lorsqu'elle reconnaît que cette
puissance est artificielle, injuste, pleine de périls, quand elle
comprend que ce système d'envahissement compromet la paix du monde,
provoque des réactions, force tous les peuples à se tenir toujours
prêts à prendre part à une conflagration générale, et tout cela,
non-seulement sans profit, pour elle, mais encore au détriment de
son industrie et du bien-être de ses citoyens, quand enfin elle se
dégage volontairement, librement, par prudence pure et après mûre
réflexion, de ces liens dangereux, pour se replacer dans une
situation naturelle, stable, sûre et équitable, c'est alors que nous
voulons entrer dans cette voie funeste, nous qui proclamons tout
haut notre pénurie de vaisseaux et de marins; c'est alors que nous
prétendons créer de toutes pièces et le système colonial et le
développement des forces navales qu'il exige! Et pourquoi? pour
substituer au marché universel, qui serait à nous par la liberté,
le débouche de quelques îles lointaines, débouché forcé, illusoire,
_acheté deux fois_ par le double sacrifice que nous nous imposons
comme consommateurs et comme contribuables!
Ainsi le régime prohibitif et le système colonial, qui en est le
complément nécessaire, menacent notre indépendance nationale.--Un
peuple sans possessions au delà de ses frontières a pour colonies le
monde entier, et cette colonie, il en jouit sans frais, sans
violence et sans danger. Mais lorsqu'il veut s'approprier des terres
lointaines, en réduire les habitants sous son joug, il s'impose la
nécessité d'être partout le plus fort. S'il réussit, il s'épuise en
impôts, se charge de dettes, s'entoure d'ennemis, jusqu'à ce qu'il
renonce à sa folie, pourvu qu'on lui en donne le temps; c'est
l'histoire de l'Angleterre. S'il ne réussit pas, il est battu,
envahi, dépouillé de ses conquêtes, chargé de tributs; heureux s'il
n'est pas morcelé et rayé de la liste des nations!
On dira sans doute que j'ai fait intervenir les colonies pour
détourner sur le régime prohibitif des dangers dont il n'est pas
responsable. Mais ce régime, considéré en lui-même, en dehors de
tout envahissement, ne suffit-il pas pour mettre les peuples en état
d'hostilité permanente? Quel est le principe sur lequel il repose?
le voici: _Le proufict de l'un est le doumage de l'autre_
(Montaigne). Or, si la prospérité de chaque nation est fondée sur la
décadence de toutes les autres, la guerre n'est-elle pas _l'état
naturel_ de l'homme?
Si la _Balance du commerce_ est vraie en théorie; si, dans l'échange
international, un peuple perd nécessairement ce que l'autre gagne;
s'ils s'enrichissent aux dépens les uns des autres, si le bénéfice
de chacun est l'excédant de ses ventes sur ses achats, je comprends
qu'ils s'efforcent tous à la fois de mettre de leur côté la bonne
chance, _l'exportation_; je conçois leur ardente rivalité, je
m'explique _les guerres de débouchés_. Prohiber _par la force_ le
produit étranger, imposer à l'étranger par _la force_ le produit
national, c'est la politique qui découle logiquement du principe. Il
y a plus, le bien-être des nations étant à ce prix, et l'homme étant
invinciblement poussé à rechercher le bien-être, on peut gémir de ce
qu'il a plu à la Providence de faire entrer dans le plan de la
création deux lois discordantes qui se heurtent avec tant de
violence; mais on ne saurait raisonnablement reprocher au fort
d'obéir à ces lois en opprimant le faible, puisque l'oppression,
dans cette hypothèse, est _de droit divin_ et qu'il est contre
nature, impossible, contradictoire que ce soit le faible qui opprime
le fort.
Aussi, s'il est quelque chose de vain et de ridicule dans le monde,
ce sont les déclamations, si communes dans nos journaux, contre le
despotisme commercial d'un pays voisin, lorsque nous agissons,
autant qu'il est en nous, d'après les mêmes doctrines. Il n'y a que
les peuples qui reconnaissent le principe de la liberté commerciale
qui soient en droit de s'élever contre tout ce qui porte atteinte à
cette liberté.
Ce n'est pas la seule contradiction où nous entraîne la doctrine
restrictive. Voyez les journaux parisiens. Sur deux phrases
consacrées à ces matières, il y en a une pour prouver à la France
qu'elle a tout à _gagner_ à repousser les produits étrangers, et une
autre pour démontrer aux étrangers qu'ils ont tout à _perdre_ à
repousser nos produits, prêchant ainsi la prohibition à leurs
concitoyens et la liberté à la Belgique, aux États Unis, au Mexique.
Comment des écrivains qui se respectent peuvent-ils se ravaler à de
tels enfantillages? et n'est-ce pas le cas de leur demander avec
Basile: _Qui donc est-ce que l'on trompe en tout ceci?_
J'ai nommé le Mexique. Cette république est un exemple du danger
auquel la prohibition expose la sécurité et l'indépendance des
peuples. Pour avoir voulu _protéger le travail national_, la voilà
en ce moment en état d'hostilité ouverte avec la France,
l'Angleterre et l'Union américaine.--Elle a exagéré le principe,
dit-on.--Que signifie cela? Si le principe est bon, on n'en saurait
faire une application trop absolue.
Si je voulais démontrer par les faits la connexité qui existe entre
l'antagonisme commercial et l'antagonisme militaire, il me faudrait
rappeler l'histoire moderne tout entière. Qu'il me soit permis d'en
citer l'exemple contemporain le plus remarquable.
Écoutons Napoléon. Ses paroles, ses actes, le souvenir des résultats
qu'ils ont amenés nous en apprendront plus que bien des volumes.
«On me proposa le blocus continental; il me parut _bon_ et je
l'acceptai; il devait ruiner le commerce anglais. _En cela_, il a
mal fait son devoir, parce qu'il a produit, _comme toutes les
prohibitions_, un renchérissement, ce qui est toujours à l'avantage
du commerce.»
Voilà donc un système qui est _bon_ parce qu'il _doit ruiner_ nos
rivaux; qui fait mal son devoir précisément _en cela_; qui est par
sa nature tout _à l'avantage_ du commerce qu'il a pour objet de
ruiner; qui agit donc contrairement à son but. Quelle logomachie!
«Les ports de mer (français) étaient ruinés. Aucune force humaine ne
pouvait leur rendre ce que la Révolution avait anéanti. Il fallait
_donner une autre impulsion à l'esprit de trafic_. Il n'y avait pas
d'autre moyen que d'enlever aux Anglais le monopole de l'industrie
manufacturière, pour faire de cette industrie _la tendance générale_
de l'économie de l'État. Il fallait créer le système continental; il
fallait ce système et rien de moins, parce qu'il fallait donner _une
prime énorme_ aux fabriques.»
Voilà bien le régime prohibitif. Il aspire à donner _à l'esprit de
trafic_ (_travail_ eût été une expression moins dédaigneuse et plus
juste) _une impulsion_ différente de celle qu'il reçoit de son
propre intérêt; et il ne veut pas voir que _la prime énorme_ donnée
au travail privilégié se prélève, non sur l'étranger, mais sur le
consommateur national.
«Le fait a prouvé en ma faveur.--(C'est un peu fort!) _J'ai déplacé_
le siége de l'industrie, etc.--_J'ai été forcé_ de porter le blocus
continental à l'extrême, parce qu'il avait pour but de faire
non-seulement du bien à la France, mais encore du mal à
l'Angleterre.
On voit ici le principe: _le bien de l'un, c'est le mal de l'autre_.
Mais on ne prétend pas sans doute l'appliquer sans résistance de la
part de celui dont on veut faire le mal. Donc ce principe contient
la guerre. Voyez en effet:
«Il fallait affermir le système. Cette nécessité a influé sur la
politique de l'Europe, en ce qu'_elle a fait à l'Angleterre une
nécessité de poursuivre l'état de guerre_. Dès ce moment aussi la
guerre a pris en Angleterre un caractère plus sérieux. Il s'agissait
pour elle de la fortune publique, c'est-à-dire de son existence; la
guerre se popularisa... La lutte n'est devenue périlleuse que depuis
lors. J'en reçus l'impression en signant le décret. Je soupçonnai
qu'_il n'y aurait plus de repos pour moi_ et que ma vie se passerait
à combattre des résistances!!.....» Bonaparte aurait pu _soupçonner_
aussi qu'il _n'y aurait plus de repos_ pour la France.
Non-seulement ce principe conduit à la guerre avec la nation qu'on
veut ruiner, mais avec toutes celles qu'on a besoin d'entraîner dans
le système pour le faire réussir, bien qu'il soit dans sa nature,
nous l'avons vu, de mal faire son devoir _en cela_, c'est-à-dire de
ne pouvoir réussir. Écoutons encore Napoléon.
«Pour que le système continental fût bon à quelque chose, il fallait
qu'il fût complet. Je l'avais établi, à peu de chose près, dans le
Nord. Le Nord était soumis _à mes garnisons_; il fallait le faire
respecter dans le Midi. Je demandai à l'Espagne un passage pour un
corps d'armée que je voulais envoyer en Portugal. Cette route nous
mit en rapport avec l'Espagne. Jusqu'alors je n'avais jamais songé à
ce pays-là, à cause de sa nullité.» Voilà l'origine de la guerre de
la Péninsule.
«L'obligation de maintenir le système continental amenait _seule_
des difficultés avec les gouvernements dont le littoral facilitait
la contrebande. Entre ces États, la Russie se trouvait dans une
situation embarrassante. Sa civilisation n'était pas assez avancée
_pour lui permettre de se passer des produits de l'Angleterre_.
J'avais _exigé_ pourtant qu'ils fussent prohibés. C'était une
_absurdité_; mais elle était indispensable _pour compléter le
système prohibitif_. La contrebande se faisait; je m'en plaignis; on
se justifia; on recommença; nous nous irritions. Cette manière
d'être ne pouvait durer.» Voilà l'origine de la guerre de Russie.
Et c'est là ce que l'école moderne nous donne pour de la politique
profonde! Certes, je n'ai pas la folle présomption de contester le
génie de l'Empereur; mais enfin, faut-il abjurer le sens commun et
humilier sa raison devant ce tissu d'absurdités monstrueuses?
Bonaparte imagine que l'industrie manufacturière doit être la
_tendance générale_ de l'État; qu'il doit, par ses décrets,
détourner les capitaux et le travail de leur pente naturelle pour
donner _une autre impulsion à l'esprit de trafic_. Pour cela, il
organise un système de _primes énormes_ en faveur des fabricants et
fonde le _régime prohibitif_. Il reconnaît que ce régime _fait mal
son devoir_; qu'il produit un renchérissement qui _tourne à
l'avantage_ du commerce anglais, qu'il a pour but de ruiner. Alors
il songe à le compléter. Il menace l'_existence_ de l'Angleterre;
guerre à mort avec l'Angleterre. Il veut faire respecter son système
dans le Midi; guerre à mort avec l'Espagne. Il _exige_ que la Russie
se passe de ce dont _elle ne peut se passer_; guerre à mort avec la
Russie. Enfin la France est envahie deux fois, humiliée, chargée de
tributs; Bonaparte est attaché à un rocher, et il s'écrie: «_Le
fait a prouvé en ma faveur!_» Poursuivre un but qu'on déclare
_impossible_ par des moyens qu'on reconnaît _absurdes_, tomber dans
l'abîme, y entraîner le pays et s'écrier: «Les faits m'ont donné
raison,» c'est donner au monde le scandale d'un excès d'impéritie,
en même temps que d'immoralité, dont l'histoire des plus affreux
tyrans ne fournirait pas un autre exemple[44].
[Note 44: V. au t. IV, les pages 379 et 380. (_Note de
l'éditeur._)]
Donc le régime prohibitif est une cause permanente de guerre; je
dirai plus, de nos jours c'est à peu près _la seule_. Les guerres de
spoliation directe, comme celles des Romains, celles qui ont pour
objet de procurer des esclaves et d'imposer des croyances
religieuses, d'augmenter le patrimoine d'une famille princière, ne
sont plus de notre siècle. Aujourd'hui on se bat pour des
_débouchés_, et si ce but n'est pas aussi naïvement odieux, il est
certes plus puéril que les autres. On déteste, mais on comprend
l'emploi de la force pour acquérir du butin, des esclaves, des
vassaux, du territoire. Mais pour ouvrir des débouchés, ce n'est pas
de la force, c'est de la liberté qu'il faut; et cela est si vrai,
que, de l'aveu même des partisans du système exclusif, le triomphe
absolu d'une nation, s'il était possible, n'aurait pour résultat
commercial que de lui assimiler toutes les autres et par conséquent
de réaliser la _liberté absolue_ du commerce.
Un nouveau Cinéas serait bien plus fondé à dire au peuple qui
aspirerait, par la conquête, au monopole universel, ce que le Cinéas
ancien disait à Pyrrhus: «Que ferez-vous quand vous aurez vaincu
l'Italie?--Je la forcerai à recevoir mes produits en échange des
siens.--Et ensuite?--La Sicile touche à l'Italie; je la
soumettrai.--Et après?--Je rangerai sous mes lois l'Afrique, l'Inde,
la Chine, les îles de la mer du Sud.--Mais enfin que ferez-vous
quand le monde entier sera votre colonie?--Oh! alors j'échangerai
librement, et je jouirai du repos;--Et que n'échangez-vous d'ores
et déjà, et ne jouissez du repos en proclamant la liberté?»
Je reviens, un peu tard peut-être, à l'objet de ce paragraphe, qui
n'est pas tant de montrer la liaison entre l'état de guerre et le
système restrictif, que de faire voir combien, dans les luttes que
l'avenir peut réserver aux nations; celles qui seront les dernières
à s'affranchir de ce régime auront assumé de chances défavorables.
D'abord j'ai déjà prouvé que le peuple qui jouira de la liberté du
commerce nous écrasera de sa concurrence, ce qui ne veut pas dire
autre chose, sinon qu'il deviendra _plus riche_. À moins donc de
soutenir que la richesse est indifférente au succès d'une guerre, il
faut avouer que, sous ce rapport, la nation dont le travail languira
dans les étreintes de la _protection_, sera, vis-à-vis de sa rivale,
dans des conditions évidentes d'infériorité.
Ensuite, de nos jours, une guerre entre deux grands peuples entraîne
bientôt tous les autres. Sous ce rapport encore, tout l'avantage
sera du côté de la partie belligérante qui aura le plus d'alliances.
Or, une nation qui s'isole n'a pas d'alliances nécessaires; on peut
rompre avec elle sans souffrances ni déchirements. Si l'Angleterre
consomme les produits agricoles de la Baltique, de la mer Noire, de
l'Amérique; si la Russie, les États-Unis, la Prusse, consomment le
travail manufacturier des Anglais; si de part et d'autre la
production s'est constituée de longue main selon cette donnée, il
sera impossible à la France de désunir politiquement ce qui sera
commercialement uni. «Le commerce; dit Montesquieu, tend à unir les
nations. Si l'une a besoin de vendre, l'autre a besoin d'acheter, et
toutes les unions sont fondées sur des besoins mutuels.» La France
courra donc le risque d'avoir, à chaque guerre, toute l'Europe sur
les bras, par ce double motif que l'Europe ne tiendra à nous par
aucun lien _fondé sur des besoins mutuels_, et qu'elle tiendra à
notre rivale par les liens les plus étroits.
Il est vrai, il faut le dire pour être impartial et pour qu'on ne
m'accuse pas de ne considérer les questions que sous un aspect, que
la France pourra tirer quelques avantages, en cas de guerre, de son
isolement commercial, de l'extinction de ses rapports extérieurs, de
la nullité de sa marine marchande, toutes conséquences du système
économique qu'elle a adopté. Elle sera redoutable, comme l'est dans
la société un ennemi qui, n'ayant rien à perdre, peut faire beaucoup
plus de mal qu'il n'est possible de lui en rendre. L'absence de
liens a été souvent prise, en politique comme en morale, pour de
l'indépendance. Sous l'influence de cette idée, Rousseau, qui aimait
à poursuivre un principe dans toutes ses conséquences, avait été
amené à proscrire, comme autant de liens par lesquels on peut nous
atteindre, d'abord la _richesse_, ensuite la _science_, puis la
_propriété_, et enfin la _société_ elle-même. Logicien inflexible, à
ses yeux le négociant était le type de la dégradation humaine,
«parce que, disait-il, _on peut le faire crier à Paris en le
touchant dans l'Inde_;» au contraire, le type de la perfection était
le sauvage: il n'est assujetti qu'à la force brute, «et après tout,
disait Rousseau, _si on le chasse d'un arbre, il peut se réfugier
sous un autre_.» Le philosophe na pas vu que, à ce compte, la
perfection est dans le néant.
Le système qui a pour objet de restreindre l'échange, et par
conséquent le travail et le bien-être, procède de la même doctrine.
Il invoque sans cesse l'indépendance nationale. Mais l'indépendance
fondée sur ce qu'on n'a rien à perdre, sur ce qu'on a rompu tous les
liens par lesquels on pourrait nous atteindre, c'est l'indépendance
du sauvage, c'est l'invulnérabilité du néant. Si un peuple, adoptant
la liberté du commerce, parsemait de ses vaisseaux toutes les mers,
pendant qu'un autre, obéissant au régime restrictif, concentrerait
toute sa vitalité dans les limites de ses frontières, il n'est pas
douteux qu'en cas de guerre le premier ne fût plus vulnérable que le
second. Et qui sait si le sentiment confus de cette différence de
situation ne nous inspirera pas la funeste pensée de faire
rétrograder vers la barbarie notre système d'agression et de
défense? S'il est une chose qui puisse consoler les âmes chrétiennes
et généreuses des obstacles que rencontre l'établissement parmi les
hommes de la paix universelle, c'est assurément la tendance, qu'on
peut remarquer dans la guerre moderne, à restreindre ses fléaux sur
les armées et tout au plus sur les nations prises en corps
collectif. Sans doute le sang humain coule encore, des peuples ont
été soumis à des tributs et quelquefois morcelés; mais la propriété
privée est en général respectée, on laisse aux hommes de travail le
fruit de leurs sueurs et leurs moyens d'existence; on a vu des
armées passer et repasser, tantôt vaincues, tantôt victorieuses, sur
le théâtre de ces luttes sanglantes, sans que le sort des habitants
paisibles fût complétement bouleversé. Le même progrès tend à se
réaliser sur mer: «La France légitime, dit M. de Chateaubriand,
conservera éternellement la gloire d'avoir interdit l'armement en
course, d'avoir la première rétabli, sur mer, ce droit de propriété
respecté dans toutes les guerres sur terre par les nations
civilisées, et dont la violation, dans le droit maritime, est un
reste de la piraterie des temps barbares.» (_Mélanges politiques_,
tome XXV, page 375.)
Mais n'est-il pas à craindre qu'une puissance belligérante qui
n'aurait plus de commerce ne refusât d'accéder à une stipulation
qui, sans pouvoir lui profiter, amoindrirait ses moyens d'agression!
La guerre à la propriété privée, aux matelots, aux passagers de tout
âge et de tout sexe, semble donc être encore une des déplorables
nécessités du régime prohibitif. N'avons-nous pas vu dernièrement,
dans une brochure célèbre, recommander, systématiser cette guerre
barbare?
Mais ce n'est pas à l'auteur que le reproche doit s'adresser: il est
marin, et il ne saurait conseiller à son pays une autre tactique
navale que celle qui est indiquée par la nature des choses. C'est,
nous le répétons, au régime prohibitif qu'il faut s'en prendre.
C'est ce régime qui, nous plaçant dans cette situation de n'avoir
bientôt plus rien à perdre sur mer, nous montre par où nous pouvons
attaquer les peuples commerçants, sans avoir à craindre de
représailles.
En 1823, la France avait interdit l'armement en course. À Dieu ne
plaise que je veuille atténuer la gloire qui lui en revient! Mais
elle était alors en guerre avec une puissance plus dénuée que nous
de propriété navale, et qui, par ce motif, n'accepta pas ce nouveau
droit maritime. Au moment d'entrer en lutte, aucun peuple ne se
soumet à une convention, quelque philanthrope qu'il soit, qui lui
profite moins qu'à son ennemi. Raison de plus pour combattre ces
lois restrictives, puisqu'elles sont inconciliables avec le progrès
social dont la guerre même est susceptible.
Je laisse aux hommes spéciaux le soin d'examiner si la tactique
proposée par le prince ne recèle pas de graves dangers: «Il faut
agir sur le commerce anglais,» dit-il. Mais le commerce suppose deux
intéressés. En agissant sur l'un, vous nuisez à l'autre, et vous
vous faites autant d'ennemis qu'il y a de peuples dont vous
interrompez les transactions.
Et puis, en admettant un plein succès, vous arriverez tout au plus à
forcer les produits anglais à emprunter des navires neutres. Vous
serez donc entraînés, comme Bonaparte, à imposer votre politique à
toute l'Europe civilisée.
N'oublions pas ces paroles: «La Russie ne pouvait se passer des
produits anglais. J'exigeai pourtant qu'elle les prohibât. C'était
une absurdité; mais elle était nécessaire pour compléter le système.
La contrebande se faisait; je m'en plaignis; on se justifia; on
recommença; nous nous irritions. Cette manière d'être ne pouvait
durer.»
Ai-je besoin, après ce qui précède, de faire voir la liaison qui
existe entre le régime protecteur et la démoralisation des
peuples?--Mais sous quelque aspect que l'on considère ce régime, il
n'est tout entier qu'une immoralité. C'est l'injustice organisée;
c'est _le vol_ généralisé, légalisé, mis à la portée de tout le
monde, et surtout des plus influents et des plus habiles. Je hais
autant que qui que ce soit l'exagération et l'abus des termes, mais
je ne puis consciencieusement rétracter celui qui s'est présenté
sous ma plume. Oui, _protection, c'est spoliation_, car c'est le
privilége d'opérer législativement la rareté, la disette, pour être
en mesure de surfaire à l'acheteur. Si, dans ce moment, moi,
propriétaire, j'étais assez influent pour obtenir une loi qui forçât
le public à me payer mon froment à 30 fr. l'hectolitre, n'est-ce pas
comme si j'exerçais une déprédation égale à toute la différence de
ce prix au prix naturel du froment? Quand mon voisin me fait payer
son drap, un autre son fer, un troisième son sucre, à un taux plus
élevé que celui auquel j'achèterais ces choses _si j'étais libre_,
ne suis-je pas du même coup dépouillé de mon argent et de ma
liberté? Et pense-t-on que les hommes puissent se familiariser ainsi
avec des habitudes d'extorsion, sans fausser leur jugement et ternir
leurs qualités morales? Pour avoir une telle pensée, pour croire à
la moralité des quêteurs de monopole, il faudrait n'avoir jamais lu
un journal subventionné par les comités manufacturiers, il faudrait
n'avoir jamais assisté à une séance de la Chambre ou du Parlement,
quand il y est question de priviléges.
Je ne veux cependant pas dire que la spoliation, sous cette forme,
ait un caractère aussi odieux que le vol proprement dit. Mais
pourquoi? uniquement parce que l'opinion porte encore un jugement
différent sur ces deux manières de s'emparer du bien d'autrui.
Il a été un temps où une nation pouvait en dépouiller une autre,
non-seulement sans tomber dans le mépris public, mais encore en se
conciliant l'admiration du monde. L'opinion ne flétrissait pas alors
le vol, pratiqué sur une grande échelle sous le nom de _conquête_;
et il est même remarquable que, bien loin de considérer l'abus de la
force comme incompatible avec la vraie gloire, c'est précisément
pour la force, en ce qu'elle a de plus abusif, qu'étaient réservés
les lauriers, les chants des poëtes et les applaudissements de la
foule.
Depuis que la _conquête_ devient plus difficile et plus dangereuse,
elle devient aussi moins populaire; et l'on commence à la juger pour
ce qu'elle est. Il en sera de même de la _protection_; et si la
déprédation, de peuple à peuple, est tombée en discrédit, malgré
toutes les forces qui ont été de tout temps employées pour
l'environner d'éclat et de lustre, il faut croire qu'il ne sera pas
moins honteux, pour les habitants d'un même pays, de se dépouiller
les uns les autres par la prosaïque opération des tarifs.
Si même l'on appréciait les actions humaines par leurs résultats, ce
genre d'extorsion ne tarderait pas à être plus méprisé que le simple
vol. Celui-ci déplace la richesse; il la fait passer des mains qui
l'ont créée, à celles qui s'en emparent. L'autre la déplace aussi,
et de plus il la détruit. La protection ne donne aux exploitants
qu'une faible partie de ce qu'elle arrache aux exploités.
Si le régime restrictif place sous la sauvegarde des lois des
actions criminelles, et présente comme légitime une manière de
s'enrichir qui a, avec la spoliation, la plus parfaite analogie, par
une suite nécessaire, il transforme en crimes fictifs les actions
les plus innocentes, et attache des peines afflictives et infamantes
aux efforts que font naturellement les hommes pour échapper aux
extorsions, bouleversant ainsi toutes les notions du juste et de
l'injuste. Un Français et un Espagnol se réunissent pour échanger
une pièce d'étoffe contre une balle de laine. L'un et l'autre
disposent d'une propriété acquise par le travail. Aux yeux de la
conscience et du sens commun, cette transaction est innocente et
même utile. Cependant, dans les deux pays, la loi la réprouve, et à
tel point qu'elle aposte des agents de la force publique pour saisir
les deux échangistes et pour les tuer sur place au besoin.
Qu'on ne dise pas que je cherche à innocenter la fraude et la
contrebande. Si les droits d'entrée n'avaient qu'un but fiscal,
s'ils avaient pour objet de faire rentrer dans les coffres de l'État
les fonds nécessaires pour assurer tous les services, payer l'armée,
la marine, la magistrature, et procurer enfin aux contribuables le
bon ordre et la sûreté, oui, il serait criminel de se soustraire à
un impôt dont on recueille les bénéfices; mais les _droits
protecteurs_ ne sont pas établis pour le public, mais contre le
public; ils aspirent à constituer le privilége de quelques-uns aux
dépens de tous. Obéissons à la loi tant qu'elle existe; nommons
même, si on le veut, contravention, délit, crime, la violation de la
loi; mais sachons bien que ce sont là des crimes, des délits, des
contraventions _fictives_; et faisons nos efforts pour faire
rentrer, dans la classe des actions innocentes, des transactions de
droit naturel, qui ne sont point criminelles en elles-mêmes, mais
seulement parce que la loi l'a arbitrairement voulu ainsi.
Lorsque nous avons considéré les prohibitions dans leurs rapports avec
la prospérité des peuples, nous avons vu qu'elles avaient pour résultat
infaillible de fermer les débouchés extérieurs, de mettre les
entrepreneurs hors d'état de soutenir la concurrence étrangère, de les
forcer à renvoyer une partie de leurs ouvriers et à baisser le salaire
de ceux qu'ils continuent à employer, enfin de réduire les profits de la
classe laborieuse, en même temps que d'élever le prix des moyens de
subsistance. Tous ces effets se résument en un seul mot: _misère_, et je
n'ai pas besoin de dire la connexité qui existe entre la misère des
hommes et leur dégradation morale. Le penchant au vol et à l'ivrognerie,
la haine des institutions sociales, le recours aux moyens violents de se
soustraire à la souffrance, la révolte des âmes fortes, l'abattement,
l'abrutissement des âmes faibles, tels sont donc les effets d'une
législation qui oblige les classes les plus nombreuses à demander à la
violence, à la ruse, à la mendicité, ce que le travail honnête ne peut
plus leur donner. Faire l'histoire de cette législation, ce serait faire
l'histoire du chartisme, du rébeccaïsme, de l'agitation irlandaise et de
tous ces symptômes anarchiques qui désolent l'Angleterre, parce que
c'est le pays du monde qui a poussé le plus loin l'abus de la spoliation
sous forme de protection.
L'esprit de monopole étant étroitement lié à l'esprit de conquête,
cela suffît pour qu'on doive lui attribuer une influence pernicieuse
sur les moeurs d'un peuple considéré dans ses rapports avec
l'étranger. Une nation avide de conquêtes ne saurait inspirer
d'autres sentiments que la défiance, la haine et l'effroi. Et ces
sentiments qu'elle inspire, elle les éprouve, ou du moins, pour
apaiser sa conscience, elle s'efforce de les éprouver, et souvent
elle y parvient. Quoi de plus déplorable, et de plus abject à la
fois que cet effort dépravé, auquel on voit quelquefois un peuple se
soumettre, pour s'inoculer à lui-même des instincts haineux, sous le
voile d'un faux patriotisme, afin de justifier à ses propres yeux
des entreprises et des agressions, dont au fond il ne peut
méconnaître l'injustice? On verra ces nations envahir des tribus
paisibles, sous le prétexte le plus frivole, porter le fer et le feu
dans les pays dont elles veulent s'emparer, brûler les maisons,
couper les arbres, ravir les propriétés, violer les lois, les
usages, les moeurs et la religion des habitants; on les verra
chercher à corrompre avec de l'or ceux que le fer n'aura pas
abattus; décerner des récompenses et des honneurs à ceux de leurs
ennemis qui auront trahi la patrie, et vouer une haine implacable à
ceux qui, pour la défendre, se dévouent à toutes les horreurs d'une
lutte sanglante et inégale. Quelle école! quelle morale! quelle
appréciation des hommes et des choses! et se peut-il qu'au XIXe
siècle un tel exemple soit donné, dans l'Inde et en Afrique, par les
deux peuples qui se prétendent les dépositaires de la loi
évangélique et les gardiens du feu sacré de la civilisation!
J'appelle l'attention de mon pays sur une situation qui me paraît ne
pas le préoccuper assez. Le système prohibitif est mauvais, c'est ma
conviction. Cependant, tant qu'il a été général, il enfantait
partout des maux _absolus_ sans altérer profondément la grandeur et
la puissance _relatives_ des peuples. L'affranchissement commercial
d'une des nations les plus avancées du globe nous place au
commencement d'une ère toute nouvelle. Il ne se peut pas que ce
_grand fait_ ne bouleverse toutes les conditions du travail, au sein
de notre patrie; et si j'ai osé essayer de décrire les changements
qu'il semble préparer, c'est que l'indifférence du public à cet
égard me paraît aussi dangereuse qu'inexplicable.