SUR L'AVENIR DES DEUX PEUPLES[41].

[Note 41: Extrait du _Journal des Économistes_, nº d'octobre

1844. (_Note de l'éditeur._)]

«Que si, pour démentir mes assertions, on les appelait du nom

d'utopies, nom merveilleusement propre à faire reculer les

esprits timides et à les enfoncer dans l'ornière de la routine,

j'inviterais ceux qui me répondraient ainsi à considérer

attentivement tout ce qui s'est fait depuis quelques années et ce

qui se fait encore aujourd'hui en Angleterre, et à dire ensuite

si, de bonne foi, on ne peut aussi bien le réaliser en France.»

(Prince de Joinville, _Notes sur l'état des forces navales_,

etc.)

La France s'engage chaque année davantage dans le régime protecteur.

L'Angleterre s'avance, de session en session, vers le régime de la

liberté du commerce.

Je me pose cette question:

Quelles seront pour ces deux nations les conséquences de deux

politiques si opposées?

Une explication préliminaire est nécessaire.

On verra, dans la suite de cet écrit, que je ne sépare pas le régime

protecteur du système des _colonies à monopole réciproque_. Voici

pourquoi:

La protection a pour objet d'assurer des consommateurs à l'industrie

nationale. Or, «les gouvernements, disait M. de Saint-Cricq, alors

ministre du commerce, ne pouvant _disposer que des consommateurs

soumis à leurs lois_, ce sont ceux-là qu'ils s'efforcent de réserver

au travail de leurs producteurs.» Si, par la protection, les

gouvernements entendent _disposer des consommateurs soumis à leurs

lois_, par les colonies ils s'efforcent de _soumettre à leurs lois

des consommateurs dont ils puissent disposer_. Une de ces politiques

conduit à l'autre; toutes deux émanent de la même idée, procèdent de

la même théorie, et ne sont, si je puis le dire, que les deux

aspects, intérieur et extérieur, d'une combinaison identique.

Cela posé, j'ai à établir deux faits.

1º La France s'engage de plus en plus dans la _vie artificielle_ de

la protection.

2º L'Angleterre s'avance graduellement vers la _vie naturelle_ de la

liberté.

J'aurai ensuite à résoudre cette question:

3º Quelles seront, sur la _prospérité_, la _sécurité_ et la

_moralité_ des deux peuples, les conséquences de la situation dans

laquelle ils aspirent à se placer?

§ I.--Que la France développe, à chaque session, le régime

protecteur, c'est ce qui résulte surabondamment des dispositions qui

viennent périodiquement prendre place dans le vaste Bulletin de ses

lois.

Depuis deux ans, elle a exclu les tissus étrangers de l'Algérie,

élevé les droits sur les fils anglais, renforcé le monopole du sucre

au profit des Antilles, et la voilà sur le point de repousser, par

aggravation de taxes, les machines et le sésame.

Un mot sur chacune de ces mesures.

On a repoussé de l'Algérie les produits étrangers. «C'est bien le

moins, dit-on, que nous exploitions exclusivement une conquête qui

nous coûte si cher.» Mais, en premier lieu, forcer la jeune colonie

d'acheter cher ce qu'elle pourrait obtenir à bon marché, restreindre

ses échanges et par suite ses exportations, est-ce bien là

favoriser sa prospérité? D'un autre côté, une telle mesure

n'est-elle pas le germe du contrat colonial, de ce contrat que j'ai

nommé _à monopole réciproque_, honte et fardeau des peuples

modernes, si inférieurs à cet égard aux nations antiques? Nous nous

réservons le monopole en Algérie; c'est fort bien. Mais

qu'aurons-nous à répondre aux colons, quand ils demanderont, par

réciprocité, à exercer un semblable monopole chez nous?

Manquaient-ils déjà de raisons spécieuses à faire valoir, et

fallait-il leur en fournir d'irrécusables? Le jour n'est pas éloigné

où ils nous diront: Vous nous forcez à acheter vos tissus; achetez

donc nos laines; nos soies, nos cotons. Vous ne voulez pas que vos

produits rencontrent chez nous de concurrence; éloignez donc la

concurrence qui attend les nôtres sur vos marchés. Ne sommes-nous

pas Français? N'avons-nous pas autant de droits que les planteurs

des Antilles à une juste réciprocité? Nous payons les capitaux à 10

pour 100; nous travaillons d'un bras et combattons de l'autre:

comment pourrions-nous lutter contre des concurrences prospères et

paisibles? Prohibez donc les cotons des États-Unis, les soies

d'Italie, les laines d'Espagne, si vous ne voulez étouffer dans son

berceau une colonie arrosée de tant de sueurs, de tant de sang et de

tant de larmes.--En vérité, j'ignore ce que la métropole aura à

répondre. Sans cette malencontreuse ordonnance, nous aurions résisté

à de telles exigences sans blesser la justice ni l'équité.

Vous êtes libres, dirions-nous aux colons, de porter ou de ne pas

porter vos capitaux en Afrique; c'est à vous de calculer les chances

relatives de leur placement au delà ou en deçà de la Méditerranée.

Libres d'acheter et de vendre selon vos convenances, vous êtes sans

droit pour réclamer de notre part l'aliénation d'une semblable

liberté.

Aujourd'hui de telles paroles ne seraient que mensonge et dérision.

Mais qu'ai-je besoin de prévoir l'avenir? Il est si vrai que tout

privilége métropolitain implique un privilége colonial correspondant,

que l'ordonnance à laquelle je fais allusion nous a déjà engagés dans

cette voie. Écoutons M. le ministre du commerce (_Exposé des motifs de

la loi des douanes_, page 37; séance du 26 mars 1844).

«Pour nos produits, le régime de l'Algérie est la franchise entière

de toute taxe d'importation. Pour les marchandises étrangères, le

tarif était en général du quart du tarif métropolitain; il a été

élevé au tiers..... En outre, plusieurs produits fabriqués

(étrangers)..... ont reçu des taxes particulières propres à donner

une impulsion nouvelle à nos exportations.»

Voilà pour le privilége de la métropole à l'égard de la colonie.

Voici maintenant pour le privilége de la colonie vis-à-vis de la

métropole:

«Pour imprimer à nos transactions commerciales, en Afrique,

l'activité qu'elles peuvent avoir, _il ne suffit pas d'y protéger

nos produits, il faut encore que la consommation française s'ouvre_

aux principales denrées que peuvent nous fournir et la colonisation

européenne qui se développe, et la population indigène _rangée sous

nos lois_. Nous avons dans ce but, par une autre ordonnance, dégrévé

de moitié la généralité des produits dont la culture et le commerce

de l'Algérie sont en mesure de pourvoir la métropole.

Ainsi la première mesure que j'examine, quoiqu'en elle-même elle

puisse paraître de peu d'importance, a cependant une immense

gravité; car elle est la première pierre d'un édifice monstrueux

qui, je le crains, prépare à la France un long avenir de difficultés

et d'injustices.

On a élevé les droits sur les fils et tissus de lin de provenance

anglaise. Ici c'est plus que de la protection, c'est de l'hostilité.

Quelle arme dangereuse que celle des _droits différentiels_! quelle

source de jalousies, de rancunes, de représailles! quel arsenal de

notes diplomatiques! quel fardeau, quelle responsabilité pour les

ministres! Que dirions-nous si les Espagnols décrétaient que les

draps du monde entier seront reçus chez eux au droit de 25 pour 100,

_excepté les draps français_, qui payeront 50 pour 100?

Cette seconde mesure a donc, de même que la précédente, une haute

portée comme doctrine, comme symptôme, à cause du nouveau droit

public qu'elle introduit dans les relations internationales.

Puisse-t-il n'être pas fécond en tempêtes!

Je ne reviendrai pas sur la lutte des deux sucres et sur la loi qui

leur a imposé une trêve éphémère plutôt qu'une paix durable. Je

dirai seulement que, puisqu'on trouvait que les prix du monopole

étaient un trop puissant excitant pour le sucre indigène, une chaude

atmosphère dans laquelle il se développait avec trop de rapidité, il

y avait un moyen simple de faire rentrer la jeune industrie dans le

droit commun et dans les conditions naturelles; c'était d'abolir ou

du moins d'amoindrir le monopole; c'est-à-dire de diminuer les

droits sur les sucres coloniaux et étrangers. Par là, on aurait

satisfait les colonies, étendu nos relations commerciales, favorisé

la consommation et par suite le placement des sucres rivaux; enfin,

et par-dessus tout, on aurait fait justice au public, que

malheureusement on oublie sans cesse dans ces sortes de questions,

ou dont on ne se souvient que pour en _disposer_, selon l'heureuse

expression de M. de Saint-Cricq, et _le réserver_, comme une proie,

_aux producteurs_. Cette mesure n'aurait pas froissé les fabricants

de sucre de betterave plus que celle qu'on a adoptée, et elle aurait

eu l'avantage, comme tout ce qui porte un caractère évident de

justice et d'utilité générale, d'arrêter la plainte sur les lèvres

de ceux-là mêmes qu'elle aurait atteints. La nouvelle industrie se

serait tenue pour avertie que le public n'avait pas d'engagement

envers elle; et ayant en perspective le régime de la liberté, elle

aurait su du moins dans quelles conditions elle devait vivre. C'eût

été à elle à s'y renfermer, et il eût été bien entendu que s'il lui

convenait de s'étendre au delà, c'était à ses périls et risques.

L'État anéantissait ainsi toutes les difficultés ultérieures. Au

lieu de cela, on a mieux aimé maintenir le monopole au sucre

colonial et étouffer le sucre indigène sous le fardeau des

taxes[42].

[Note 42: V. _Deux modes d'égalisation des taxes_, t. II, p.

222. (_Note de l'éditeur._)]

Bien plus, le gouvernement français n'a pas craint de proposer

l'_interdiction absolue_ de cette fabrication, principe monstrueux

qui renferme virtuellement la mort légale de toute liberté

industrielle et de tous les progrès de l'esprit humain. Je sais

qu'on me dira que l'abaissement des droits sur les sucres étrangers

et coloniaux eût laissé un vide au Trésor. J'en doute; mais, après

tout, c'est précisément ce que je veux prouver, savoir: qu'en

France, on fait si bon marché de la liberté du travail et de

l'échange, qu'on la sacrifie en toute rencontre et à la plus frivole

considération.

Voici maintenant qu'on propose d'augmenter les droits sur les

machines. Sans doute on trouve que notre industrie manufacturière

n'a pas assez de difficultés à vaincre, puisqu'on veut lui imposer

des machines coûteuses et imparfaites? «Mais, dit-on, on fait en

France des machines excellentes et à bon marché.» Alors, à quoi bon

la protection? Messieurs les industriels ont double face, comme

Janus. S'agit-il d'obtenir des médailles, des primes d'encouragement

ou simplement de recruter des actionnaires, oh! alors ils sont

magnifiques; ils ont poussé leurs procédés à un point de perfection

inespéré; il n'y a pas de rivalité possible, et ils auront chaque

année 100 pour 100 à donner à leurs bailleurs de fonds. Mais est-il

question de monopole, de protection, ils se font petits, malhabiles,

inintelligents, toute concurrence les importune; et s'il fallait en

croire leur modestie, il y aurait plus de science dans le petit

doigt d'un ouvrier anglais que dans toutes les têtes du comité

Mimerel.

Ce qui s'est passé à l'occasion des machines vaut la peine d'être

raconté. Il y a trois ans, un membre du Parlement anglais vint à

Paris pour négocier le traité de commerce. À cette époque,

l'Angleterre prélevait des droits élevés sur l'exportation des

machines. Le négociateur français vit là un obstacle au traité. On

était d'accord sur le reste: l'Angleterre recevait nos vins; nous

admettions sa poterie et sa coutellerie. «Mais, disait-on au député

de la Grande-Bretagne, la France manque de machines, surtout de

métiers à filer et à tisser le lin. Pour le coton, nous pourrions à

la rigueur nous suffire; mais pour le lin, il est indispensable que

vous nous laissiez arriver vos métiers francs de droits.» M. Bowring

revint en Angleterre. On réunit les filateurs de lin, et on leur

demanda s'ils renonceraient au monopole des machines anglaises. Ils

y consentirent, et la difficulté était levée, lorsque, comme on le

sait, le traité échoua devant la résistance des fabricants du Nord

et par des considérations politiques qu'il est inutile de rappeler.

Qu'est-il arrivé cependant? La réforme commerciale de 1842 a balayé,

en Angleterre, les droits d'exportation sur les machines. Nous

voilà, sans condition, en possession de cet avantage que nous

réclamions avec tant d'insistance. Nos filatures de lin et de coton

vont avoir enfin des machines excellentes, franches de droit. Mais

voici bien une autre affaire. M. Cunin-Gridaine réclame un droit

prohibitif sur ces machines tant désirées, et, chose qui passe toute

croyance, les métiers à filer le coton, dont on pouvait se passer,

ne payeront que 30 francs par 100 kilogrammes, et les métiers à

filer le lin, dont on était si envieux, auront à supporter un droit

de 50 francs! Mais telle est la nature de la protection: elle laisse

entrer ce dont nous n'avons que faire et repousse ce dont nous avons

le plus besoin.

Je ne rappellerai ici la proposition faite par le ministre des

finances, d'élever les droits sur le sésame, que parce que le génie

de la protection, ou plutôt du monopole, s'y montre dans toute sa

nudité. C'est lui sans doute qui a inspiré les mesures que je viens

d'examiner, mais secrètement pour ainsi dire, en s'environnant de

prétextes, en mettant ses intérêts et ses vues derrière des

questions fiscales et coloniales. Mais quant au sésame, il n'y a pas

moyen d'invoquer le patriotisme, l'orgueil national, les besoins de

la navigation, la haine de l'étranger, etc., etc. Il faut bien

avouer franchement qu'on élève le droit uniquement _parce que le

sésame rend plus d'huile que le colza_. On avait cru que cette

graine rendait 20 pour 100 d'huile, et on l'avait soumise à un droit

égal à 1. On s'aperçoit que ce rendement est de 40 pour 100, et l'on

élève le droit à 2. Si plus tard une autre plante se présente qui

donne 60 pour 100, on portera le droit à 3 ou 4, et ainsi de suite,

repoussant les produits en proportion de ce qu'ils sont riches et

précisément parce qu'ils sont riches. C'est bien là le caractère de

la protection dans toute sa sincérité, débarrassée des prétextes,

des sophismes, des faux exposés sous lesquels elle se déguise quand

elle le peut. Ici elle se présente toute franche et toute nue. Ici

le monopole ne prend pas des voies tortueuses; il dit: L'étranger

possède un végétal riche et productif; c'est un bienfait de la

nature qu'il veut partager avec mon pays. Mais moi j'ai une plante

relativement pauvre, inféconde, et je veux forcer mon pays à s'en

contenter. Le consommateur est une matière inerte dont le

gouvernement _dispose_; j'entends qu'il _le réserve_ à mes

produits.--Et le gouvernement d'accéder à l'injonction.

J'ai examiné la politique du gouvernement français, en matière de

douanes et d'échanges internationaux, politique manifestée par une

foule de mesures restrictives; et comme, à ce que je crois, on ne

pourrait pas en citer une seule prise par lui dans un sens libéral,

je suis fondé à dire que _la France s'engage chaque année davantage

dans le régime de la protection_. C'est la première proposition que

j'avais à établir.

Toutefois ce n'est point en vue de ces modifications rétrogrades que

j'énonce cette proposition, sous une forme aussi générale. Je ne

suis pas de ceux qui pensent qu'on peut conclure de quelques actes

du gouvernement à la persistance d'un système. Les gouvernements ne

sont pas toujours l'expression de l'opinion publique. Souvent même

ces deux puissances agissent momentanément en sens contraire; et

comme nos constitutions modernes ont pour objet de faire tôt ou tard

triompher l'opinion, je ne me hasarderais pas à dire, en vue de

quelques ordonnances restrictives, que la France tend à s'isoler des

autres nations, si je pouvais penser que l'opinion désapprouve ces

mesures.

Mais il n'en est pas ainsi. Loin que les mesures dont je viens de

parler aient été prises contrairement au voeu public, je suis porté

à croire qu'en les adoptant, l'administration a obéi, et peut-être

avec répugnance, à la toute-puissance de l'opinion; et puisque c'est

à elle surtout qu'appartient l'avenir, il doit m'être permis

d'étudier le rôle qu'elle joue dans la question qui nous occupe.

Les économistes se plaisent à représenter le système prohibitif comme un

édifice antique, vermoulu, qui croule de toutes parts: «Soutenu,

disent-ils, par quelques intérêts privilégiés, il pèse sur les masses,

et il porte en lui-même tous les éléments d'une prochaine destruction.»

Ils ont raison sans doute d'attribuer de grandes et générales

souffrances à ce système; mais ils me semblent se faire complétement

illusion quand ils s'imaginent que ces souffrances sont clairement

aperçues par les masses et distinctement rattachées à la cause qui les

produit. Il n'est plus vrai de dire que le monopole ne rallie à lui que

quelques intérêts isolés; il est devenu malheureusement le patrimoine de

toutes les grandes industries, et particulièrement de celles qui

confèrent l'influence politique. «Protéger, disait encore M. de

Saint-Cricq, dans l'exposé des motifs de la loi qui organisa et

consolida définitivement le régime prohibitif en France; protéger

l'industrie agricole, toute l'industrie agricole, l'industrie

manufacturière, toute l'industrie manufacturière, c'est le cri qui

retentira toujours dans cette Chambre.» On ne sait pourquoi le ministre

oublie de parler de l'industrie commerciale, puisque la navigation a

aussi sa large part de protection.

Ainsi les agriculteurs, les propriétaires, les manufacturiers, les

capitalistes qui leur font des avances, les armateurs, les ouvriers

des fabriques, les fermiers et métayers, les marins, les classes les

plus influentes et les plus nombreuses ont été rattachées au régime

restrictif. Sans doute la protection, dont l'injustice est évidente

quand elle est le privilége de quelques-uns, devient illusoire quand

elle s'exerce _par tous sur tous_. Mais il arrive alors que, chacun

fermant les yeux sur les monopoles qu'il subit pour conserver celui

qu'il exerce, le système entier jette dans tous les esprits des

racines profondes.

Sur quel fondement alléguerait-on que l'opinion publique est

favorable en France à la liberté du commerce, quand on ne pourrait

pas citer _une seule parole_ prononcée dans l'une ou l'autre Chambre

en faveur de cette liberté, si ce n'est peut-être l'exclamation d'un

député? De toutes les parties de l'enceinte législative, on

réclamait des _représailles_ contre le nouveau tarif des États-Unis:

«Il n'est pas bien certain, dit un député, que les représailles ne

soient aussi funestes à ceux qui s'en servent qu'à ceux contre qui

on les dirige.» Ce député était sans doute de l'opposition dite

_avancée_? Point du tout: c'était M. Guizot.

L'amour du monopole, le penchant à exploiter le public paraît être

enfoncé si avant dans nos moeurs, qu'il se montre là où on

s'attendrait le moins à le trouver. Les négociants, ne faisant de

profits que sur les échanges et les transports, devraient, ce

semble, être ennemis de tout ce qui tend à les restreindre. Eh bien,

dans des pétitions émanées de Bordeaux, du Havre, de Nantes,

pétitions dirigées contre les restrictions commerciales, après avoir

fait parade des doctrines les plus larges, ils ont trouvé le moyen

de réclamer pour eux un privilége, et sous une forme assurément peu

déguisée. Ils demandaient que, par une combinaison de tarifs, les

produits lointains fussent astreints à voyager _à l'état le plus

grossier_, afin de fournir plus d'aliment à la navigation. (V. pages

240 et suiv.)

Aux causes générales qui tendent à perpétuer chez nous l'esprit de

monopole, il faut en ajouter une particulière, qui agit avec tant

d'efficacité qu'elle mérite d'être dévoilée.

Chez les peuples constitutionnels, la vraie mission de l'opposition

est de propager, de populariser les idées progressives, de les faire

pénétrer d'abord dans les intelligences, ensuite dans les moeurs, et

enfin dans les lois. Ce n'est point là proprement l'oeuvre du

pouvoir. Celui-ci résiste au contraire; il ne concède que ce qu'on

lui arrache, il ne trouve jamais assez longue la quarantaine qu'il

fait subir aux _innovations_, afin d'être assuré qu'elles sont des

_améliorations_. Or, il est malheureusement entré dans les

combinaisons des chefs de l'opposition de déserter les idées

libérales, en matière de relations internationales, en sorte qu'on

ne voit plus par quel côté pourrait nous arriver la liberté du

commerce.

Cet état des choses politiques étant donné, il est aisé d'imaginer

tout le parti qu'ont dû en tirer les industries privilégiées. Elles

n'ont plus perdu leur temps à systématiser le monopole, à opposer

_la théorie de la restriction à la théorie de l'échange_. Non, le

privilége a compris ce qui pouvait prolonger son existence; il a

compris que, pour prévenir tout traité de commerce, toute union

douanière, pour continuer à puiser paisiblement dans les poches du

public, il fallait _irriter_ les peuples les uns contre les autres,

empêcher toute fusion, tout rapprochement, les tenir séparés par des

difficultés politiques, et rendre une conflagration générale

toujours imminente. Dès lors, au moyen de ses comités, de ses

cotisations, il a porté toutes ses forces, toute son activité, toute

son influence du côté _des haines nationales_. Il a soudoyé le

journalisme parisien, lui créant ainsi un intérêt pécuniaire, outre

l'intérêt de parti, à envenimer les questions extérieures; et l'on

peut dire que cette monstrueuse alliance a détourné notre pays des

voies de la civilisation.

Au milieu de ces circonstances la presse départementale, la presse

méridionale surtout, eût pu rendre de grands services; mais soit

qu'elle n'ait pas aperçu le mobile de ces machiavéliques intrigues,

soit que tout cède en France à la crainte de _paraître_ faiblir

devant l'étranger, toujours est-il qu'elle a niaisement uni sa voix

à celle des journaux stipendiés; et aujourd'hui le privilége peut se

croiser les bras en voyant les hommes du Midi, hommes spoliés et

exploités, faire son oeuvre comme il eût pu la faire lui-même, et

consacrer toutes les ressources de leur intelligence, toute

l'énergie de leurs sentiments à consolider les entraves, à perpétuer

les extorsions qu'il lui plaît de nous infliger.

Cette faiblesse a porté ses fruits. Pour repousser les accusations

dont il est accablé, le gouvernement n'avait qu'une chose à faire,

et il l'a faite. Il a sacrifié une portion du pays.

Qu'on se rappelle le fameux discours de M. Guizot (29 février 1844).

M. le ministre lui-même oserait-il dire qu'il y a injustice à le

paraphraser ainsi:

«Vous dites que je soumets ma politique à la politique anglaise;

mais voyez mes actes.

«Il était juste de rendre aux Français _le droit d'échanger_

confisqué par quelques privilégiés; j'ai voulu entrer dans cette

voie par des traités de commerce. Mais on a crié: _À la trahison!_

et j'ai rompu les négociations.

«S'il faut que les Français achètent au dehors des fils et tissus de

lin, je pensais qu'il valait mieux pour eux en obtenir _plus que

moins_, pour un prix donné. Mais on a crié: _À la trahison!_ et j'ai

établi des droits différentiels.

«Il était de l'intérêt de notre jeune colonie africaine d'être

pourvue, à bas prix, de toutes choses, afin de croître et prospérer.

Mais on a crié: _À la trahison!_ et j'ai livré l'Algérie au

monopole.

«L'Espagne aspirait à secouer le joug d'une de ses provinces;

c'était son intérêt, c'était le nôtre, mais c'était aussi celui des

Anglais. On a crié: _À la trahison!_ et pour étouffer ce cri

importun, _j'ai maintenu ce que l'Angleterre voulait renverser_, à

savoir l'exploitation de l'Espagne par la Catalogne.»

Voilà donc où nous en sommes. La machine de guerre de tous les

partis, c'est _la haine de l'étranger_. À gauche, à droite, on s'en

sert pour battre en brèche le ministère; au centre, on fait pis, on

la traduit en actes pour faire preuve d'indépendance, et le monopole

arrive à toutes ses fins avec ce seul mot: _À la trahison!_

Où tout cela nous mènera-t-il? je l'ignore. Mais je crois que ce jeu

des partis recèle des dangers, et je m'explique pourquoi le général

Cubière demandait que l'armée fût portée à 500,000 hommes; pourquoi

l'opinion alarmée réclame une puissante marine; pourquoi la France

fortifie la capitale et paye 1 milliard et demi d'impôts.

§ II.--Pendant que ces choses se passent en France, examinons les

tendances de l'économie politique anglaise, manifestées d'abord par

les actes législatifs, ensuite par les exigences de l'opinion.

On sait que, par son fameux acte de navigation, l'Angleterre entra

dans les voies du monopole que lui avaient frayées les républiques

italiennes et Charles-Quint. Mais tandis que cette politique égoïste

et imprévoyante avait produit en Espagne et en Italie de si

déplorables résultats, elle n'empêcha pas la Grande-Bretagne de

s'élever à cette haute prospérité, qui a tant contribué à

populariser en Europe le système auquel on s'est empressé de

l'attribuer. Ce n'est que de nos jours, que l'Angleterre commence à

comprendre qu'elle s'est enrichie non _par_ les prohibitions, mais

_malgré_ les prohibitions. C'est de l'administration de M. Huskisson

que date cette halte dans la politique de restriction.

Ce grand ministre, malgré le désavantage de lutter contre une

opinion publique encore incertaine, voulut inaugurer la politique

libérale par des résolutions décisives. Il s'attaqua aux monopoles

des fabricants de soieries, des brasseurs, des producteurs de

laines, et enfin au plus populaire, je dirai même au plus national

de tous les monopoles, celui de la navigation. L'altération qu'il

fit subir à l'acte de Cromwell fut si sérieuse et si profonde,

qu'elle a amené ce fait que je trouve dans un journal anglais du 18

mai 1844: «Du 10 avril au 9 mai, il est entré à Newcastle

soixante-quatre bâtiments chargés de grains, dont soixante-un sont

étrangers.»

On conçoit sans peine quelle lutte M. Huskisson eut à soutenir pour

faire passer une réforme si dangereuse pour cette _suprématie

navale_, si chère aux Anglais. _L'empire des mers!_ tel était le cri

de ralliement de ses adversaires, auquel il répondit par ces nobles

paroles, que je ne puis m'empêcher de rappeler ici, parce qu'elles

signalent l'heureuse incompatibilité qui existe entre la liberté

commerciale et ces jalousies nationales, triste cortége du régime

protecteur: «J'espère bien que je ne ferai plus partie des conseils

de l'Angleterre, quand il y sera établi en principe qu'il y a une

règle d'indépendance et de souveraineté pour le fort et une autre

pour le faible, et lorsque l'Angleterre, abusant de sa supériorité

navale, exigera pour elle soit dans la paix, soit dans la guerre,

des droits maritimes qu'elle méconnaîtra pour les autres, dans les

mêmes circonstances. De pareilles prétentions amèneraient la

coalition de tous les peuples du monde pour les renverser.»

On n'a pas oublié la crise industrielle, commerciale et financière

qui désola l'Angleterre, vers la fin de l'administration de lord

John Russell. Au milieu d'une détresse générale, en face des guerres

de la Chine et de l'Afghanistan, en présence du déficit, il semble

que le moment était mal choisi pour développer la grande réforme

douanière et coloniale essayée par Huskisson. C'est pourtant dans

ces circonstances que le cabinet whig présenta un projet qui

n'allait à rien moins qu'à détruire presque entièrement le régime de

la protection et à révoquer le contrat de _monopole réciproque_ qui

lie l'Angleterre à ses colonies. C'est une chose étrange, pour une

oreille française, qu'un langage ministériel semblable à celui que

tenaient alors les chefs de l'administration britannique. «Les taxes

n'emplissent plus le trésor, disaient-ils; il faut se hâter _de les

diminuer_, afin que le peuple vive mieux, ait plus de travail,

consomme davantage et prépare ainsi, pour l'avenir, un aliment au

revenu public. Laissons entrer le froment, le sucre, le café, à des

droits modérés. Débarrassons-nous du monopole qu'exercent sur nous

nos colonies, à la charge par nous de renoncer à celui que nous

exerçons sur elles. Par là nous les appellerons à l'indépendance, à

la prospérité; et délivrés des dépenses et des dangers qu'elles

entraînent, nous n'aurons avec elles et avec le monde que des

relations libres et volontaires.»

Il est vrai de dire que cette foi entière dans la solidité des

doctrines sociales, cette adhésion sans réserve à ce grand principe:

_Il n'y a d'utile que ce qui est juste_, en un mot, cette politique

audacieuse des whigs, rencontra une opposition énergique dans

l'aristocratie, les fermiers et les planteurs des Antilles; et l'on

doit même avouer que cette opposition eut l'assentiment de l'opinion

publique, puisqu'un appel au corps électoral eut pour résultat la

chute du ministère Melbourne. Mais n'est-ce rien, au moins comme

fait symptomatique, que cette tentative d'un parti influent, d'un

parti toujours prêt à s'emparer du timon de l'État, que cet effort

pour faire entrer immédiatement dans la pratique des affaires ces

grands principes sociaux que nous devions croire relégués, pour

longtemps encore, dans les écrits des publicistes et dans la poudre

des bibliothèques? Et faut-il s'étonner si cette tentative radicale

a échoué, sur la terre natale du monopole, dans ce pays où les

priviléges aristocratiques, économiques, politiques, religieux,

coloniaux sont si puissants et si étroitement unis?

Mais enfin, voilà la liberté condamnée; voilà le privilége au

pouvoir, dans la personne de sir Robert Peel, porté et soutenu par

une majorité compacte de vieux torys. Voyons, étudions les

doctrines, les actes de ce nouveau cabinet, qui a reçu mission

expresse de maintenir intact l'édifice du monopole.

Son premier empressement est de proclamer son adhésion aux doctrines

de la liberté commerciale. «Il faut arriver, dit sir Robert, à ce

que tout Anglais puisse librement acheter et vendre partout où il

pourra le faire avec le plus d'avantage.» Son collègue, sir James

Graham, en citant ces paroles, devenues proverbiales en Angleterre,

les caractérise ainsi: «C'est la politique du sens commun.»

Il ne faut pas croire que sir Robert, en ajournant la réalisation

de la doctrine libérale, s'abrite, comme on devrait s'y attendre,

derrière ce prétexte si spécieux et si répandu: le défaut de

réciprocité de la part des autres nations. Non, il a dit encore:

«Réglons nos tarifs selon nos intérêts, qui consistent à mettre les

produits du monde à la portée de nos consommateurs; et si les autres

peuples veulent payer cher ce que nous pourrions leur donner à bon

marché, libre à eux!»

Comparons maintenant les actes à ces déclarations de principes, et

si nous trouvons que la pratique n'est pas à la hauteur de la

théorie, nous reconnaîtrons du moins que ces actes ont une

signification à laquelle on ne saurait se méprendre, si l'on ne perd

pas de vue que le ministère anglais agit au milieu d'immenses

difficultés financières et sous l'influence du parti qui l'a porté

au pouvoir.

La première mesure que prit sir Robert Peel, ce fut de faire un

appel aux riches pour combler le déficit. Il soumit à une taxe de 3

pour 100 tout revenu dépassant 150 liv. sterl. (fr. 3,250), quelle

qu'en fût la source, terres, industries, rentes sur l'État,

traitements, etc. Cette taxe doit durer trois ou cinq ans.

Au moyen de cette taxe sur le revenu (_income-tax_), sir Robert Peel

espérait non-seulement combler le déficit annuel, mais encore avoir,

après chaque exercice, un excédant disponible.

À quoi fallait-il consacrer cet excédant? Évidemment à quelque

mesure propre à relever les impôts ordinaires, de manière à pouvoir

se passer, après trois ou cinq ans, de l'_income-tax_.

Je ne sais ce qu'on aurait imaginé, de ce côté-ci du détroit, en

semblable conjoncture; quoi qu'il en soit, le cabinet tory proposa

d'abaisser le tarif des douanes de manière à produire, dans les

revenus déjà en déficit, un nouveau vide égal à cet excédant attendu

de l'_income-tax_. Il espérait qu'au bout des trois ou cinq années,

cet allégement des droits favorisant la consommation, et par là le

revenu public, l'équilibre des finances serait rétabli.

Faire monter les recettes par un dégrèvement de taxes, c'est, il

faut l'avouer, un procédé hardi et encore inconnu chez un grand

nombre de peuples.

Au reste, il est peut-être bon de remarquer ici que sir Robert Peel

n'avait pas le mérite de l'invention. C'est une politique qui a été

constamment suivie, depuis la paix, soit par les whigs, soit par les

torys, que de chercher dans la diminution des taxes des ressources

pour le trésor. Seulement, ce que les précédents cabinets avaient

fait pour les taxes intérieures (et je citerai entre autres la

réforme postale), sir Robert l'a appliqué aux droits de douane. Par

là, il a introduit un germe de mort au coeur du régime prohibitif.

M. Dussard a déjà fait connaître dans ce journal les réductions

opérées à cette époque sur les tarifs anglais. Je rappellerai ici

les principales.

Voici comment fut modifiée l'échelle progressive (_sliding scale_)

des droits sur les céréales:

+--------------------------------+-------------------------------------+----------------------------+

| DÉNOMINATIONS. | DROITS ANCIENS. | DROITS NOUVEAUX. |

| | D'ORIGINE | des | D'ORIGINE | des |

| | étrangère. | COLONIES. | étrangère. | COLONIES. |

+--------------------------------+-------------------+-----------------+-------------+--------------+

| | | liv. sch. d. |liv. sch. d. | liv. sch. d.|

| | | | | |

| Boeufs | Prohibé. | " " " | 1 " " | " 10 " |

| Veaux | -- | " " " | " 10 " | " 5 " |

| Moutons | -- | " " " | " 3 " | " 1 6 |

| Cochons | -- | " " " | " 5 " | " 2 6 |

| Viande de boeuf le quintal | -- | " " " | " 8 " | " 2 " |

| Viande de porc le quintal | -- | " " " | " 8 " | " 2 " |

| Bière 32 litres | 3 liv. 6 sch. " d.| " " " | 2 " " | 1 " " |

| Boeuf salé | " 12 " | " " " | " 8 " | " 2 " |

| Farine | " 3 " | " " " | " " 6 | " " 3 |

| Huile d'olives | 4 4 " | " " " | 2 " " | 1 " " |

| Huile de baleine |26 12 " | " " " | 6 " " | " " " |

| Bois de construction | 3 " " | " 10 " | 1 5 " | " " 1 |

| Cuirs le quintal | " 4 8 | " " " | " 2 " | " 1 " |

| Souliers de femmes la douzaine | " 18 " | " " " | " 8 " | " 4 " |

| Bottes | 2 14 " | " " " | 1 5 " | " 12 " |

| Souliers d'hommes | 1 4 " | " " " | " 12 " | " 6 " |

| Gants, réduction 50 p. 100 | " " " | " " " | " " " | " " " |

| Goudron 12 barils | " 15 " | " " " | " 6 " | " 3 " |

| Térébenthine | " 4 4 | " " " | " 1 " | " " 6 |

| Café | " 1 3 | " 6 " | " 8 " | " " 4 |

| Suif le quintal | " 3 2 | " 1 " | " 3 2 | " " 3 |

| Riz 3 hectolitres | 1 " " | " " " | " 3 " | " " 1 |

+--------------------------------+-------------------+-----------------+-------------+--------------+

+------------------+-------------------+-------------------+

| PRIX DU FROMENT. | NOUVELLE ÉCHELLE. | ANCIENNE ÉCHELLE. |

+------------------+-------------------+-------------------+

| sch. le quarter. | sch. | sch. d. |

| 73 | 1 | 1 " |

| 72 | 2 | 2 8 |

| 71 | 3 | 6 8 |

| 70 | 4 | 10 8 |

| 69 | 5 | 13 8 |

| 68 } | { | 16 8 |

| 67 } | 6 { | 18 8 |

| 66 | | 20 8 |

| 65 | 7 | 21 8 |

| 64 | 8 | 22 8 |

| 63 | 9 | 23 8 |

| 62 | 10 | 24 8 |

| 61 | 11 | 25 8 |

| 60 | 12 | 26 8 |

| 59 | 13 | 27 8 |

| 58 | 14 | 28 8 |

| 57 | 15 | 29 8 |

| 56 | 16 | 30 8 |

| 55 | 17 | 31 8 |

| 54 } | { | 32 8 |

| 53 } | 18 { | 33 8 |

| 52 | 19 | 34 8 |

| 51 | 20 | 35 8 |

+------------------+-------------------+-------------------+

Le ministère Peel ne s'est pas arrêté dans cette voie.

Dans la séance du 1er mai 1844, le chancelier de l'Échiquier a

annoncé que le but immédiat qu'on s'était proposé, celui de rétablir

l'équilibre des finances, avait été atteint. Les recettes du dernier

exercice ont dépassé les prévisions; les dépenses, au contraire,

sont demeurées au-dessous, en sorte que l'administration peut

disposer d'un boni de 2,370,600 liv. sterl.

En conséquence il propose:

1º D'abolir intégralement les droits sur les laines étrangères;

2º D'abolir intégralement les droits sur les vinaigres;

3º De réduire les droits sur les cafés étrangers de 8 à 6 d., le

droit sur le café colonial restant à 4 d.--La _protection_ tombe

ainsi de 2 d.;

4º De réduire les droits sur les sucres étrangers provenant du

travail libre (_foreign free-grown sugar_) de 63 à 34 sch. le

quintal, le droit sur le sucre colonial restant à 24 sch.--La prime

en faveur des colonies, ou la protection, tombe ainsi de 39 à 10

sch., ou des trois quarts;

5º D'abaisser les droits sur plusieurs autres articles, verrerie,

raisins de Corinthe, et les taxes sur les primes d'assurances

maritimes. Ces diverses réductions doivent laisser un déficit au

trésor de 400,000 liv. sterl., et réduire par conséquent le boni de

2,400,000 liv. sterl. à 2 millions.

Si l'on ajoute à cela la réforme de la Banque et la conversion des

rentes, on reconnaîtra que la présente session du Parlement n'a pas été

tout à fait perdue pour l'avenir économique de la Grande-Bretagne, même

sous l'administration qui n'est arrivée au pouvoir que pour modérer

l'esprit de réforme.

Et si l'on veut bien se rappeler que, contrairement à tous les

précédents, les vainqueurs de la Chine et du Scind n'ont stipulé

pour eux, dans ces pays, aucun avantage commercial qui ne s'étende à

toutes les nations du monde, il faudra bien convenir que la doctrine

de la liberté des échanges a dû faire des progrès en Angleterre pour

amener de tels résultats.

On est surpris, il est vrai, que le gouvernement anglais pouvant

disposer d'un excédant de recettes de 2,400,000 liv. sterl., il

n'accorde des modérations de droits que jusqu'à concurrence de

400,000 liv. sterl. Voici comment M. Goulburn s'exprime à ce sujet:

«Je n'hésite pas à dire que, dans le moment actuel, je ne suis pas

encore fixé sur les résultats de la réduction de droits opérée en

1842. Il est hors de doute que lorsque l'on considère la liste des

articles et la consommation croissante, qui s'est manifestée sur

presque tous, on est fondé à concevoir les plus grandes espérances.

Sur les trente-trois principaux articles qui ont été réduits, il n'y

en a que cinq dont la consommation a diminué. Sur tous les autres,

il y a eu une augmentation plus ou moins prononcée. J'espère donc

dans l'issue de cette expérience; mais la Chambre ne doit pas perdre

de vue que la nécessité de donner aux approvisionnements le temps de

s'écouler n'a permis au nouveau tarif d'entrer en plein exercice que

vers le milieu de l'année dernière. L'expérience n'est donc pas

complète, et je ne saurais prendre sur moi, d'après un essai d'aussi

courte durée, de préjuger les vues du Parlement dans le cours de la

prochaine session, surtout alors que la taxe sur le revenu

(_income-tax_) devra être prise en considération. Dans de telles

circonstances, je pense qu'il sera évident pour tous que j'aurais

agi d'une manière inconsidérée et même déloyale, si j'avais engagé

la Chambre à voter, dès aujourd'hui, de plus fortes réductions, qui

n'auraient eu d'autre résultat que de l'empêcher d'agir, l'année

prochaine, en parfaite connaissance de cause.»

Ainsi le cabinet réserve 2 millions sterling, sur l'excédant de

revenu déjà réalisé, pour les réunir à l'excédant prévu du présent

exercice, afin de pouvoir, dès la prochaine session, soit supprimer

l'_income-tax_, soit marcher résolument dans la carrière de la

réforme commerciale. Je dois ajouter que c'est l'opinion générale,

en Angleterre, que le ministre usera de la faculté qui lui a été

accordée de prélever l'_income-tax_ pendant cinq ans au lieu de

trois, et qu'il mettra ce délai à profit pour achever, autant du

moins que cela entre dans ses vues, l'oeuvre qu'il a entreprise.

De l'examen que je viens de faire de la politique suivie en

Angleterre, depuis Huskisson jusqu'à ce moment, et de l'espèce

d'engagement contracté le 1er mai dernier par le chancelier de

l'Échiquier, je crois qu'on peut conclure que le Royaume-Uni

_s'avance d'année en année vers le régime de la liberté_. C'est la

seconde proposition que j'avais à établir; mais afin qu'on ne soit

pas porté à s'exagérer la libéralité de l'oeuvre des torys, non plus

qu'à en méconnaître l'importance, je crois devoir faire suivre cet

exposé de quelques réflexions.

Quelle différence caractérise la politique de Peel et celle de

Russell? Comment le ministère whig est-il tombé pour avoir proposé

une réforme qu'accomplissent ceux qui l'ont renversé? C'est une

question qui se présentera naturellement à l'esprit, dans l'état

d'ignorance où la presse tient systématiquement le public français

sur les affaires de l'Angleterre.

Le plan adopté par sir R. Peel répond à deux pensées: la première,

c'est de relever le revenu public par l'accroissement de la

consommation; la seconde, de ménager, autant que possible, les

intérêts aristocratiques et coloniaux. Soulager les masses, dans la

mesure nécessaire pour rétablir l'équilibre des finances,

n'abandonner du monopole que ce qui est indispensable pour atteindre

ce but; telle est la tâche que le ministère accomplit du

consentement des torys. On conçoit que la situation de la

Grande-Bretagne commandait si impérieusement de mettre un terme au

déficit annuel du budget, que les torys eux-mêmes se soient vus

forcés de laisser entamer le monopole.

Mais naturellement ils ont exigé du ministère qu'il en retînt tout

ce qu'il est possible d'en retenir. Aussi sir R. Peel n'a pas songé

à établir l'_impôt foncier_; et il n'a touché que d'une manière

illusoire à la protection dont jouissent les céréales, c'est-à-dire

les seigneurs terriens.

Quant aux colonies, la protection leur est continuée et semble même

leur promettre un nouvel avenir. Il est vrai que le _nivellement_

tend à s'établir pour le sucre, le café et ce qu'on nomme les

denrées tropicales; il est vrai encore que les droits ont été

abaissés sur une foule d'objets de provenance étrangère et dans une

forte proportion; mais ils ont été abaissés, pour les objets

similaires provenant des colonies, dans une proportion encore plus

forte, en sorte que la protection subsiste toujours en principe et

en fait. Un exemple fera comprendre ce mécanisme.

Œuvres Complètes de Frédéric Bastiat, tome 1 mises en ordre, revues et annotées d'après les manuscrits de l'auteur · 第 107 / 148 题