DÉCOMPOSITION DU CANTON DE MONTFORT.

+-----------+---------------------+---------------+------------+---------------------+-------------+

| COMMUNES | CULTURES. | POPULATION. | COMMUNES | CULTURES. | POPULATION. |

|AGRICOLES. | Labourables| Vignes | 1801 | 1841 | VINICOLES.| Labourables |Vignes | 1801 | 1841|

| | hect. | hect. | hab. | hab. | | hect. |hect. | hab. | hab.|

+-----------+------------+--------+--------+------+------------+-------------+-------+-------+-----+

|Clermont | 450 | 20 | 825 | 913 |Montfort | 190 | 350 | 1,574 |1,644|

|Garrey | 140 | 15 | 219 | 228 |Gamarde | 480 | 310 | 1,194 |1,336|

|Gousse | 110 | 6 | 151 | 216 |Laurède | 100 | 105 | 844 | 769|

|Hinx | 500 | 50 | 656 | 776 |Lourquen | 180 | 120 | 380 | 416|

|Louer | 120 | 4 | 112 | 149 |Nousse | 80 | 110 | 390 | 393|

|Ouard | 330 | 1 | 321 | 370 |Poyanne | 100 | 140 | 563 | 558|

|Ozourt | 240 | 22 | 287 | 350 |Poyartin | 590 | 170 | 970 | 983|

|Lier | 420 | 1 | 371 | 509 |Saint-Geours| 240 | 310 | 773 | 849|

|Sort | 480 | 30 | 826 | 943 | | | | | |

|Vicq | 250 | " | 290 | 344 | | | | | |

|Cassen | 170 | 43 | 348 | 466 | | | | | |

|Gibret | 110 | 76 | 237 | 292 | | | | | |

|Goos | 310 | 60 | 487 | 566 | | | | | |

|Préchacq | 410 | 60 | 491 | 584 | | | | | |

| +------------+--------+--------+------+ +-------------+-------+-------+-----+

|TOTAUX | 4,040 | 388 |5,621 |6,076 | TOTAUX | 1,960 |1,700 | 6,688 |6,948|

+-----------+------------+--------+--------+------+------------+-------------+-------+-------+-----+

|Proportion des vignes aux labourables, 1/10. | Proportion des vignes aux labourables, 1/2. |

|Augmentation de population, 19 p. 100. | Augmentation de population, 4 p. 100. |

+-------------------------------------------------+------------------------------------------------+

J'ai pris, dans le rapport de M. le Directeur, des contributions

directes, les vingt-deux communes qui offrent la plus forte

proportion de pins, et les vingt-deux communes qui présentent la

plus grande proportion de vignes, sans distinction de cantons et

d'arrondissements. Ces deux classes de communes forment le premier

et le dernier des cinq tableaux. Entre ces deux classes, il y en a

une qui ne contient que des labourables. Enfin, deux autres classes

marquent la transition, l'une entre le pin et les labourables,

l'autre entre les labourables et la vigne. À côté de chaque

commune, j'ai mis le chiffre de la population en 1804 et en 1841.

Par là nous découvrirons comment la population a été affectée,

non-seulement par chacune des trois grandes cultures du pays, mais

encore par la combinaison de deux de ces cultures. (_Voir pages 329

à 333._)

Comment n'être pas frappé des remarquables résultats que révèlent

ces tableaux?

Ils nous font voir que dans notre département le mouvement de la

population s'est fait de la manière suivante:

Augment.: 60 p. 100, dans la région des pins.

-- 31 -- dans la région intermédiaire entre les

pins et les labourables.

-- 16 -- dans la région des labourables.

-- 2 -- dans la région intermédiaire entre les

labourables et la vigne.

Diminut.: 4 -- dans la région de la vigne.

Et il ne faut pas croire que ces deux chiffres: 60 pour 100

d'augmentation, 4 p. 100 de diminution expriment les effets extrêmes

produits sur la population par les deux cultures que nous comparons.

Pour qu'il en fût ainsi, il faudrait que nous fussions parvenus à

les étudier isolément. Mais il n'est pas de commune où il n'entre un

élément, les labourables, qui par son action, lentement progressive,

ne soit venu atténuer soit l'accroissement qui s'est manifesté dans

la région des pins, soit la dépopulation qui a décimé la région de

la vigne. Si l'on voulait dégager l'influence propre de ces deux

cultures, exclusivement à celle des labourables, il faudrait avoir

recours à une règle de proportion. Je crois qu'on arriverait à un

résultat très-approximatif par un raisonnement, rigoureux en

lui-même, et qu'on ne saurait ébranler qu'en révoquant en doute les

données officielles sur lesquelles il repose.

Voici le problème à résoudre:

Les vingt-deux communes où domine le pin présentent une augmentation

de 8,998 habitants sur 13,573, ou 60 p. 100.

Les vingt-deux communes où domine la vigne présentent une diminution

de 899 habitants sur 20,224, ou 4 p. 100.

En admettant que, dans ces communes, comme dans le reste du

département, les labourables aient favorisé, à raison de 16 p. 100,

la portion de population qui leur correspond, quelle est la part

d'augmentation et de diminution qu'il faut attribuer exclusivement

aux pins et aux vignes?

La population est en raison des moyens d'existence, les moyens

d'existence ne sont autres que les revenus, et les revenus

proportionnels de chaque culture nous sont connus par le contingent

de leur contribution. De ces données, il est facile de déduire la

population qui correspond à chaque culture.

Les contingents des vingt-deux communes de la première catégorie

sont:

de 27,483 fr. pour les pins,

de 7,043 fr. pour les labourables.

Les revenus sont proportionnels à ces contingents.

La population est proportionnelle aux revenus.

Donc les 13,573 habitants, population de 1804, correspondaient,

savoir:

Aux pins 10,815 hab.

Aux labourables 2,758

Faisant abstraction de l'augmentation cherchée, produite

par les pins, il faut ajouter celle qui est due aux

labourables, 16 p. 100 sur 2,758, soit 441

--------

En sorte que si les pins n'avaient exercé aucune

influence, la population de ces vingt-deux communes

serait aujourd'hui de 14,014 hab.

Mais elle est de 21,771

---------

Différence due exclusivement aux pins 7,757

Or une augmentation de 7,757 sur 10,815 équivaut à 71 p. 100.

Les contingents des vingt-deux communes vinicoles sont

de 22,880 fr. afférents aux vignes, ce qui correspond à 11,709 hab.

16,742 fr. afférents aux labourables, ce qui correspond

à 8,515

--------

Population de 1804 20,224

Par l'action des labourables, qui implique un accroissement

de 16 p. 100 sur 8,515 habitants, cette population se

serait élevée de 1,373

--------

En sorte que, sans l'influence de la vigne, la population

de 1841 serait de 21,597 hab.

Mais elle n'est que de 19,325

--------

Déficit dû exclusivement à la vigne 2,272

Un déficit de 2,272 sur 11,709 équivaut à 19 p. 100.

Ce qui ne veut pas dire autre chose, si ce n'est que, dans une

commune où il n'y aurait que des pins, la population aurait augmenté

de 71 p. 100; qu'elle aurait diminué de 19 p. 100 dans une commune

où il n'y aurait que des vignes, et qu'en _réalité_ les mouvements

progressifs et rétrogrades se sont accomplis, entre ces deux

limites, dans chaque circonscription, selon les proportions de ces

cultures combinées avec un troisième élément, les labourables.

Voici donc en définitive la loi qui a présidé au mouvement de la

population dans le département des Landes:

Pin augment. 71 p. 100

7/8 pin et 1/8 labourables. (tableau _page_ 329) -- 60 --

4/5 pin et 1/5 labourables. ( -- -- 330) -- 31 --

Labourables ( -- -- 331) -- 16 --

2/3 labourables et 1/3 vign. ( -- -- 332) -- 2 --

1/2 labourables et 1/2 vign. ( -- -- 333) diminut. 4 --

Vignes -- 19 --

Il résulte de là que, si une étendue de pins et une étendue de

vignes faisant vivre chacune cent personnes avaient été frappées à

l'origine d'un contingent égal, aujourd'hui ce contingent

subsisterait encore, quoique les mêmes pins offrent des moyens

d'existence a 171 personnes, et que les mêmes vignes ne puissent

plus faire vivre que 81 individus ou moins de moitié.

Cela est bien injuste. Mais combien l'injustice est plus criante, si

dès l'origine le contingent fut mal réparti, comme je crois l'avoir

démontré dans la première partie de ce travail!

Il m'en coûte beaucoup de fatiguer l'attention du lecteur sous le

poids de chiffres arides. Je ne puis cependant pas quitter la

question que je traite, sans le faire pénétrer dans les détails de

ce phénomène de dépopulation qui a frappé non-seulement la région de

la vigne, mais encore un rayon assez étendu autour de cette région,

comme pour mettre le nombre des hommes en rapport avec les _revenus

réduits_, tels que les a faits la législation des douanes et des

contributions indirectes. Le coeur se serre à l'aspect de la

détresse profonde que cette dépopulation implique.

Forcé de me restreindre, je me borne à donner le relevé des

naissances et des décès, pendant une période de trente ans (de 1814

à 1843), dans les quinze communes vinicoles inscrites les premières

au tableau _page_ 333. Quant aux sept autres communes, j'ai demandé

à MM. les Maires des états qui ne me sont pas parvenus. Le laps de

trente années a été divisé en deux périodes de quinze années

chacune, afin de faciliter la comparaison de l'état des choses

actuel avec la situation du pays à des époques antérieures.

+-------------+-------------------------------+--------------------------------+

| | PREMIÈRE PÉRIODE | DEUXIÈME PÉRIODE |

| +---------------+---------------+----------------+---------------+

| DÉSIGNATION | Naissances. | EXCÉDANTS | Naissances. | EXCÉDANTS |

| des | | Décès.+---------------+ | Décès. +---------------+

| COMMUNES. | | | de naissances.| | | de naissances.|

| | | | | décès.| | | | décès.|

+-------------+-------+-------+-------+-------+-------+--------+------+--------+

| | | | | | | | | |

| Mugron | 1,175 | 959 | 216 | " | 949 | 1,284 | " | 335 |

| Nerbis | 283 | 229 | 54 | " | 179 | 267 | " | 88 |

| Laurède | 414 | 287 | 127 | " | 304 | 333 | " | 29 |

| Gamarde | 611 | 433 | 178 | " | 545 | 655 | " | 110 |

| Donzacq | 669 | 362 | 307 | " | 541 | 531 | 10 | " |

| St-Geours | 492 | 407 | 85 | " | 404 | 498 | " | 94 |

| Banos | 202 | 175 | 27 | " | 180 | 155 | 25 | " |

| Baigts | 469 | 303 | 166 | " | 400 | 367 | 33 | " |

| Lourquen | 172 | 127 | 45 | " | 176 | 162 | 14 | " |

| Montaut | 548 | 424 | 124 | " | 464 | 490 | " | 26 |

| Poyanne | 250 | 225 | 25 | " | 269 | 273 | " | 4 |

| Hauriet | 291 | 187 | 104 | " | 224 | 234 | " | 10 |

| Montfort | 702 | 462 | 240 | " | 638 | 588 | 50 | " |

| Nousse | 159 | 103 | 56 | " | 137 | 138 | " | 1 |

| St-Aubin | 432 | 343 | 89 | " | 404 | 470 | " | 66 |

| | | | | | | | | |

| TOTAUX | 6,809 | 5,026 | 1,843 | " | 5,814 | 6,445 | 132 | 763 |

+-------------+-------+-------+-------+-------+-------+--------+------+--------+

Je supplie le lecteur de donner à ces chiffres l'attention la plus

sérieuse. De 1814 à 1828, il y eut 6,869 naissances et 5,026 décès.

La population était progressive, chaque 1,000 habitants donnant 33

naissances contre 24 décès.

Mais de 1829 à 1843, les naissances sont tombées à 5,814 ou 27-1/2

par 1,000 habitants, et les décès se sont élevés à 6,445 ou 30-1/2

par 1,000 habitants.

En sorte, et cela mérite attention, que cet état rétrograde de la

population vinicole, que j'avais d'ailleurs constaté par les

recensements, n'est pas l'oeuvre de quarante ans, comme on aurait pu

le croire, mais bien celle des quinze dernières années. Bien plus,

pour que sa densité absolue ait diminué, il a fallu qu'elle perdît,

par la mortalité ou l'émigration, non-seulement la différence

accusée par les dénombrements de 1804 et 1843, mais encore tout ce

qu'elle avait gagné pendant les vingt-cinq premières années de cette

période. (_Voir, au tome V, les pages 471 à 475._)

C'est ainsi que les faits les mieux constatés viennent donner aux

lois de la population, révélées par la science, leur lugubre

consécration.

«Les obstacles à la population qui maintiennent le nombre des

habitants au niveau de leurs moyens de subsistance, dit Malthus,

peuvent être rangés sous deux chefs: les uns agissent en _prévenant_

l'accroissement de la population, et les autres en la _détruisant_ à

mesure qu'elle se forme.»

Sur quoi M. Senior fait cette réflexion:

«Malthus a divisé les obstacles à la population en _préventifs_ et

_destructifs_. Les premiers diminuent le nombre des naissances, les

seconds augmentent celui des décès; et comme son calcul ne se

compose que de deux éléments, la fécondité et la longévité, il n'y a

pas de doute que sa division ne soit complète.»

On s'est élevé dans ces derniers temps contre cette doctrine. On lui

a reproché d'être triste, décourageante. Il serait heureux, sans

doute, que les moyens d'existence pussent diminuer, s'anéantir, sans

que pour cela les hommes en fussent moins bien nourris, vêtus,

logés, soignés dans l'enfance, la vieillesse et la maladie. Mais

cela n'est ni vrai ni possible; cela est même contradictoire. Je ne

puis vraiment pas concevoir les clameurs dont Malthus a été l'objet.

Qu'a donc révélé ce célèbre économiste? Après tout, son système

n'est que le méthodique commentaire de cette vérité bien ancienne et

bien claire: quand les hommes ne peuvent plus se procurer, en

suffisante quantité, les choses qui alimentent et soutiennent la

vie, il faut nécessairement qu'ils diminuent en nombre; et s'ils n'y

pourvoient par la prudence, la souffrance s'en chargera.

Nous voyons clairement agir cette loi dans notre Chalosse. Les

métairies ne donnent plus les mêmes revenus, ou, en d'autres termes,

les mêmes moyens d'existence; aussitôt une prévoyance instinctive

diminue le nombre des naissances. On réfléchit avant de se marier.

Le père de famille comprend que le domaine ne peut plus faire vivre

qu'un moindre nombre de personnes, et il recule le moment d'établir

ses enfants; ou bien ses exigences s'accroissent et rendent les

unions plus difficiles, c'est-à-dire plus rares, et le nombre des

célibataires s'augmente. C'est ainsi qu'une contrée qui présentait

33 naissances par 1,000 habitants n'en donne plus que 27.

Cependant la prudence, ou ce que Malthus appelle l'obstacle

préventif, ne suffit pas pour faire baisser la population aussi

rapidement que les revenus; il faut que l'obstacle répressif ou la

mortalité vienne concourir à rétablir l'équilibre. Puisque

l'abondance des choses a diminué, il faut qu'il y ait privation: la

privation entraîne la souffrance et la souffrance amène la mort. Les

métairies sont moins productives; par conséquent leur étendue, qui

avait été calculée pour un autre ordre de choses, tend à augmenter;

de deux métairies on en fait une, ou de trois deux. Dans la seule

commune de Mugron, vingt-neuf métairies ont été ainsi supprimées de

nos jours; ce sont autant de familles infailliblement vouées à une

lente destruction. Enfin, ce qui reste a moins de moyens de se

garantir contre la faim, le froid, l'humidité, la maladie; la vie

moyenne s'abrége, et en définitive, là où 1,000 habitants ne

donnaient que 24 décès, ils en présentent 30-1/2.

Mais cette dépopulation, qui est bien l'_effet_ et le signe de la

misère, en est-elle aussi la _mesure_? Écoutons là-dessus les

judicieuses observations de M. de Chastellux.--«Les subsistances

sont la mesure de la population, dit-on; si les subsistances

diminuent, le nombre des hommes doit diminuer en même proportion.

Il doit diminuer sans doute; _en même proportion_, c'est une autre

affaire, ou du moins ce n'est qu'au bout d'un très-long temps que

cette proportion se trouve juste. Avant que la vie des hommes

s'abrége, que les sources de la vie s'altèrent, il faut que la

misère ait abattu les forces et multiplié les maladies. Lorsqu'elle

s'empare d'une contrée, lorsque les subsistances diminuent d'une

certaine quantité, d'un sixième, par exemple, il n'arrive pas qu'un

sixième des habitants meure de faim ou s'exile; mais ces infortunés

consomment en général un sixième de moins. Malheureusement pour eux,

la destruction ne suit pas toujours la misère, et la nature, plus

économe que les tyrans, sait encore mieux à combien peu de frais les

hommes peuvent subsister. Ils pourront encore être nombreux, mais

ils seront faibles et malheureux..... C'est alors qu'en prenant peu

on enlève beaucoup.»

Oui, l'idée qu'on se ferait de la détresse de la rive gauche de

l'Adour serait bien incomplète, si on l'appréciait par les tables de

la mortalité. La décroissance du revenu n'atteint pas seulement

cette classe qui ne peut rien perdre sans être vouée à la mort.

Combien de familles tombent, avant de succomber, de l'opulence dans

la médiocrité, de la médiocrité dans la gêne, et de la gêne dans le

dénûment! Elles suppriment d'abord les dépenses de luxe, puis celles

de commodité, ensuite celles de convenance; elles descendent du rang

qu'elles occupaient dans la société. Interrogez ces maisons en

ruine, ces meubles délabrés, ces enfants dont l'éducation est

interrompue; ils vous diront que le niveau général s'abaisse au

moral comme au physique; que le monopole et le fisc, ces tyrans de

notre industrie, savent à combien peu de frais les hommes peuvent

subsister, et que malheureusement _la destruction ne suit pas

toujours la misère_.

C'est alors, dit Chastellux, qu'en prenant peu on enlève beaucoup.

C'est alors, dirai-je, qu'une répartition vicieuse et injuste même

pour des temps meilleurs, devient intolérable et monstrueuse.

Les faits que j'ai établis sont incontestables. Mais je ne doute pas

qu'on n'essaie d'ébranler la conclusion en niant ce principe, que la

population varie comme les moyens d'existence. «Nous n'acquiesçons

pas, pourra-t-on dire, à cette doctrine de Malthus. Dans la région

des pins, nous sommes plus nombreux qu'autrefois, sans doute; mais

il ne s'ensuit pas que le revenu de nos forêts ait augmenté.

Seulement il se partage entre un plus grand nombre de personnes.»

Je me garderai bien de me livrer ici à de longues dissertations sur

le principe de la population. Je sais qu'il soulève des questions

qui sont encore controversées. Mais quant au principe lui-même,

quant à cet axiome que l'augmentation de la population est l'effet,

la preuve et le signe d'un accroissement correspondant de moyens

d'existence ou _de revenus_, je n'ai pas connaissance qu'il ait

jamais été mis en doute par aucun publiciste de quelque valeur; et

je crois ne pouvoir mieux faire que de placer ma démonstration sous

l'autorité d'un grand nombre d'écrivains, qui s'accordent tous sur

ce point, quelle que soit d'ailleurs la divergence de leurs opinions

et de leurs systèmes.

«Quel est le signe le plus certain que les hommes se conservent et

prospèrent? C'est leur nombre et leur population.» (Rousseau,

_Contrat social_, chap. ix.)

«Partout où il se trouve une place où deux personnes peuvent vivre

commodément, il se fait un mariage. La nature y porte assez quand

elle n'est pas arrêtée par _la difficulté de la subsistance_.»

(Montesquieu, _Esprit des Lois_, liv. XXIII, chap. x.)

«À côté d'un pain il naît un homme.» (Buffon, _Histoire

naturelle_.)

«Au bout d'un certain nombre d'années, la population d'un pays

industrieux et commerçant se rapproche de la mesure des

subsistances.» (Necker, _de l'Administration des Finances_, chap.

IX.)

«Pour vivre il faut se nourrir, et comme tout accroissement a un

terme, c'est là que la population s'arrête.» (Stewart, t. VI, p.

208.)

«La population est en raison des moyens de subsistance et des

besoins. D'après ce principe, il y a un moyen d'augmenter la

population, mais il n'y en a qu'un: c'est d'accroître la richesse

nationale, ou, pour mieux dire, de la laisser s'accroître.» (J.

Bentham, _Théorie des peines et des récompenses_, liv. IV, chap.

IX.)[39]

[Note 39: Il est peut-être bon de faire observer que tous les

auteurs cités jusqu'ici, y compris Chastellux et Bentham,

avaient écrit avant l'apparition du livre de Malthus.]

«Le seul signe certain d'un accroissement réel et permanent de

population est l'accroissement des moyens de subsistance.» (Malthus,

liv. II, chap. XIII.)

«La détresse influe prodigieusement sur les tables de la mortalité.

En thèse générale, on peut dire que, dans notre espèce, il existe

toujours des hommes autant et en proportion qu'ils savent et qu'ils

peuvent se procurer des moyens de subsistance.»

«Il est certain que l'augmentation du nombre des individus est une

conséquence de leur bien-être.» (Destutt de Tracy, _Commentaire de

l'Esprit des Lois_; chap. XXII, liv. XXIII.)

«La population d'un pays n'est jamais bornée que par ses produits;

la production est la mesure de la population.» (J. B. Say, _Cours

d'économie politique_, 6e partie, chap. II.)

«Le revenu est la mesure de la subsistance et de l'aisance. Le

revenu est la mesure de l'accroissement de la population pour la

société comme pour la famille.» (Simonde de Sismondi, _Études sur

l'économie politique_, vol. II, p. 128.)

«La population croît naturellement à mesure que les ressources pour

exister augmentent.» (Droz, _Économie politique_, liv. III, chap.

VI.)

«Tant que les moyens de vivre s'accroissent, la population se

multiplie; quand ils restent stationnaires, la population reste

stationnaire; aussitôt qu'ils diminuent, la population diminue dans

la même proportion.» (Ch. Comte, vol. VII, pag. 6.)

Qu'on me pardonne ce nombre inusité de citations; j'ai cru ne

pouvoir trop solidement établir un principe qui sert de base aux

plaintes et aux réclamations de mon pays.

Mais après tout, et science à part, soutiendrait-on sérieusement

qu'il n'y a pas eu amélioration dans les revenus de la Lande et du

Maransin, détérioration dans ceux du Condomois et de la Chalosse?

Est-ce que le prix des matières résineuses et des vins est un

mystère? ou bien peut-il s'élever ou s'avilir d'une manière

permanente, sans que la condition des propriétaires et des métayers

s'en ressente? Prétendra-t-on que 156 individus vivent aujourd'hui

dans le canton de Castets sur un revenu identique à celui qu'on

proclamait autrefois insuffisant pour 100 personnes? Ils sont donc

bien misérables, forcés qu'ils sont de retrancher un tiers de leurs

dépenses, de se réduire d'un tiers dans toutes leurs consommations?

Eh bien, examinons encore la question sous ce point de vue. Voyons

si le nombre des hommes ne s'est accru, dans une portion du

département, que par des retranchements que chacun se serait imposés

sur ses consommations. Si nous venons à découvrir que les habitants

de la Lande sont pourvus de toutes choses aussi bien et mieux que

ceux de la Chalosse, il faudra bien reconnaître que cette

population additionnelle n'est pas venue partager des revenus

immuables, mais vivre sur des revenus nouveaux, qui se sont formés à

mesure, lesquels, en toute justice, doivent leur part d'impôt.

M. le Ministre de l'agriculture et du commerce a fait publier une

statistique de la France. J'y ai relevé avec soin l'état de la

consommation, dans chacun de nos trois arrondissements. Il est à

regretter, sans doute, que nous ne puissions pas faire de semblables

relevés pour chaque canton, et même pour chaque commune; car plus

nous arriverions à une circonscription qui présentât d'une manière

tranchée une culture dominante, plus l'effet se rapprocherait de la

cause. Quoi qu'il en soit, le tableau suivant suffit pour éclairer

la question qui nous occupe.

Œuvres Complètes de Frédéric Bastiat, tome 1 mises en ordre, revues et annotées d'après les manuscrits de l'auteur · 第 103 / 148 题