RÉFLEXIONS

SUR LES PÉTITIONS DE BORDEAUX, LE HAVRE ET LYON, CONCERNANT LES

DOUANES.

(Avril 1834.)

La liberté commerciale aura probablement le sort de toutes les

libertés, elle ne s'introduira dans nos lois qu'après avoir pris

possession de nos esprits. Aussi devons-nous applaudir aux efforts

des négociants de Bordeaux, du Havre et de Lyon, dussent ces efforts

n'avoir immédiatement d'autres résultats que d'éveiller l'attention

publique.

Mais s'il est vrai qu'une réforme doive être généralement comprise

pour être solidement établie, il s'ensuit que rien ne lui peut être

plus funeste que ce qui égare l'opinion; et rien n'est plus propre

à l'égarer que les écrits qui réclament la _liberté_ en s'appuyant

sur les doctrines du _monopole_.

Il y a sans doute bien de la témérité à un simple agriculteur de

troubler, par une critique audacieuse, l'unanime concert d'éloges

qui a accueilli, au dedans et au dehors de notre patrie, les

réclamations du commerce français. Il n'a fallu rien moins pour l'y

décider que la ferme conviction, je dirai même la certitude, que ces

pétitions seraient aussi funestes, par leurs résultats, aux intérêts

généraux, et particulièrement aux intérêts agricoles de la France,

qu'elles le sont par leurs doctrines au progrès des connaissances

économiques.

En m'élevant, au nom de l'agriculture, contre les projets de douanes

présentés par les pétitionnaires, j'éprouve le besoin de commencer

par déclarer que ce qui, dans ces projets, excite mes réclamations,

ce n'est point ce qu'ils renferment de _libéral_ dans les

_prémisses_, mais d'_exclusif_ dans les _conclusions_.

On demande que toute protection soit retirée aux _matières

premières_, c'est-à-dire à l'industrie agricole, mais qu'une

protection soit continuée à l'industrie manufacturière.

Je ne viens point défendre la protection qu'on attaque, mais

attaquer la protection qu'on défend.

On réclame le privilége pour quelques-uns; je viens réclamer la

liberté pour tous.

L'agriculture doit de _bien vendre_ au monopole qu'elle exerce, et

de _mal acheter_ au monopole qu'elle subit. S'il est juste de lui

retirer le premier, il ne l'est pas moins de l'affranchir du second.

(_Voyez_ tome II, pages 25 et suiv.)

Vouloir nous livrer à la concurrence universelle, sans y soumettre

les fabricants, c'est nous léser dans nos ventes sans nous soulager

dans nos achats, c'est faire justement le contraire pour les

manufacturiers. Si c'est là la _liberté_, qu'on me définisse donc

le _privilége_.

Il appartient à l'agriculture de repousser de telles tentatives.

J'ose en appeler ici aux pétitionnaires eux-mêmes, et

particulièrement à M. Henri Fonfrède. Je l'adjure de réfuter mes

réclamations ou de les appuyer.

Je prouverai:

1º Qu'il y a, entre le projet des pétitionnaires et le système du

gouvernement, communauté de principe, d'erreur, de but et de moyens;

2º Qu'ils ne diffèrent que par une erreur de plus à la charge des

pétitionnaires;

3º Que ce projet a pour but de constituer un privilége inique en

faveur des négociants et des fabricants, et au détriment des

agriculteurs et du public.

§ 1. Il y a, entre le système des pétitionnaires et le régime

prohibitif, communauté de principe, d'erreur, de but et de moyens.

Qu'est-ce que le régime prohibitif? Laissons parler M. de

Saint-Cricq.

«Le travail constitue la richesse d'un peuple, parce que seul il a

créé les choses matérielles que réclament nos besoins, et que

l'aisance universelle consiste dans l'abondance de ces choses.»

Voilà le principe.

«Mais il faut que cette abondance soit le produit du travail

national; si elle était le produit du travail étranger, le travail

national s'arrêterait promptement.» Voilà l'erreur.

«Que doit donc faire un pays agricole et manufacturier? Réserver son

marché aux produits de son sol et de son industrie.» Voilà le but.

«Et pour cela, restreindre par des droits et prohiber au besoin les

produits du sol et de l'industrie des autres peuples.» Voilà le

moyen.

Rapprochons de ce système celui de la pétition de Bordeaux.

Elle divise toutes les marchandises en quatre classes. La première

et la seconde renferment des objets d'alimentation et des _matières

premières, vierges encore de tout travail humain_. _En principe, une

sage économie exigerait que ces deux classes ne fussent pas

imposées._

La troisième classe est composée d'objets _qui ont reçu une

préparation_. Cette préparation permet _qu'on la charge de quelques

droits_. On le voit, la _protection_ commence sitôt que, d'après la

doctrine des pétitionnaires, commence le _travail national_.

La quatrième classe comprend des objets _perfectionnés, qui ne

peuvent nullement servir au travail national_. Nous la considérons,

dit la pétition, comme _la plus imposable_.

Ainsi les pétitionnaires professent que la concurrence étrangère

nuit au travail national; c'est l'erreur du régime prohibitif. Ils

demandent protection pour le travail; c'est le but du régime

prohibitif. Ils font consister cette protection en des taxes sur le

travail étranger; c'est le moyen du régime prohibitif.

§ 2. Ces deux systèmes diffèrent par une erreur de plus à la charge

des pétitionnaires.

Cependant il y a entre ces deux doctrines une différence

essentielle. Elle réside tout entière dans le plus ou moins

d'extension donnée à la signification du mot _travail_.

Œuvres Complètes de Frédéric Bastiat, tome 1 mises en ordre, revues et annotées d'après les manuscrits de l'auteur · 第 76 / 148 题