AUX ÉLECTEURS DU DÉPARTEMENT DES LANDES[26]. (Novembre 1830.)

[Note 26: Pour appuyer la candidature de M. Faurie. (_Note de

l'éditeur._)]

Un peuple n'est pas libre par cela seul qu'il possède des

institutions libérales; il faut encore qu'il sache les mettre en

oeuvre, et la même législation qui a fait sortir de l'urne

électorale des noms tels que ceux de Lafayette et de Chantelauze, de

Tracy et de Dudon, peut, selon les lumières des électeurs, devenir

le palladium des libertés publiques ou l'instrument de la plus

solide de toutes les oppressions, celle qui s'exerce sur une nation

par la nation elle-même.

Pour qu'une loi d'élection soit pour le public une garantie

véritable, une condition est essentielle: c'est que les électeurs

connaissent leurs intérêts et veuillent les faire triompher; c'est

qu'ils ne laissent pas capter leurs suffrages par des motifs

étrangers à l'élection; c'est qu'ils ne regardent pas cet acte

solennel comme une simple formalité, ou tout au plus comme une

affaire entre l'électeur et l'éligible; c'est qu'ils n'oublient pas

complétement les conséquences d'un mauvais choix; c'est enfin que le

public lui-même sache se servir des seuls moyens répressifs qui

soient à sa disposition, la haine et le mépris, pour ceux des

électeurs qui le sacrifient par ignorance, ou l'immolent à leur

cupidité.

Il est vraiment curieux d'entendre le langage que tiennent naïvement

quelques électeurs.

L'un nommera un candidat par reconnaissance personnelle ou par

amitié; comme si ce n'était pas un véritable crime d'acquitter sa

dette aux dépens du public, et de rendre tout un peuple victime

d'affections individuelles.

L'autre cède à ce qu'il appelle _la reconnaissance due aux grands

services rendus à la Patrie_; comme si la députation était une

récompense, et non un mandat; comme si la chambre était un panthéon

que nous devions peupler de figures froides et inanimées, et non

l'enceinte où se décide le sort des peuples.

Celui-ci croirait déshonorer son pays s'il n'envoyait pas à la

chambre un député né dans le département. De peur qu'on ne croie à

la nullité des éligibles, il fait supposer l'absurdité des

électeurs. Il pense qu'on montre plus d'esprit à choisir un sot dans

son pays, qu'un homme éclairé dans le voisinage, et que c'est un

meilleur calcul de se faire opprimer par l'intermédiaire d'un

habitant des Landes, que de se délivrer de ses chaînes par celui

d'un habitant des Basses-Pyrénées.

Celui-là veut un député rompu dans l'art des sollicitations; il

espère que nos intérêts locaux s'en trouveront bien, et il ne songe

pas qu'un vote indépendant sur la loi municipale peut devenir plus

avantageux à toutes les localités de la France, que les

sollicitations et les obsessions de cent députés ne pourraient

l'être à une seule.

Enfin un autre s'en tient obstinément à renommer à tout jamais les

221.

Vous avez beau lui faire les objections les mieux fondées, il répond

à tout par ces mots: Mon candidat est des 221.

Mais ses antécédents?--Je les oublie: il est des 221.

Mais il est membre du gouvernement; pensez-vous qu'il sera

très-disposé à restreindre un pouvoir qu'il partage, à diminuer des

impôts dont il vit?--Je ne m'en mets pas en peine: il est des 221.

Mais songez qu'il va concourir à faire des lois. Voyez quelles

conséquences peut avoir un choix fait par un motif étranger au but

que vous devez vous proposer.--Tout cela m'est égal: il est des 221.

Mais c'est surtout la _modération_ qui joue un grand rôle dans cette

armée de sophismes que je passe rapidement en revue.

On veut à tout prix des _modérés_; on craint les exagérés par-dessus

tout; et comment juge-t-on à laquelle de ces classes appartient le

candidat? On n'examine pas ses opinions, mais la place qu'il occupe;

et comme le centre est bien le milieu entre la droite et la gauche,

on en conclut que c'est là qu'est la _modération_.

Étaient-ils donc _modérés_ ceux qui votaient chaque année plus

d'impôts que la nation n'en pouvait supporter? ceux qui ne

trouvaient jamais les contributions assez lourdes, les traitements

assez énormes, les sinécures assez nombreuses? ceux qui faisaient

avec tous les ministères un trafic odieux de la confiance de leurs

commettants, trafic par lequel, moyennant des dîners et des places,

ils acceptaient au nom de la nation les institutions les plus

tyranniques: des doubles votes, des lois d'amour, des lois sur le

sacrilége? ceux enfin qui ont réduit la France à briser, par un coup

d'État, les chaînes qu'ils avaient passé quinze années à river?

Et sont-ils _exagérés_ ceux qui veulent éviter le retour de pareils

excès; ceux qui veulent mettre de la modération dans les dépenses;

ceux qui veulent _modérer_ l'action du pouvoir; qui ne sont pas

_immodérés_, c'est-à-dire insatiables de gros salaires et de

sinécures; ceux qui veulent que notre révolution ne se borne pas à

un changement de noms propres et de couleur; qui ne veulent pas que

la nation soit exploitée par un parti plutôt que par un autre, et

qui veulent conjurer l'orage qui éclaterait infailliblement si les

électeurs étaient assez imprudents pour donner la prépondérance au

_centre droit_ de la chambre?

Je ne pousserai pas plus loin l'examen des motifs par lesquels on

prétend appuyer une candidature, sur laquelle on avoue généralement

ne pas fonder de grandes espérances. À quoi servirait d'ailleurs de

s'étendre davantage à réfuter des sophismes que l'on n'emploie que

pour s'aveugler soi-même?

Il me semble que les électeurs n'ont qu'un moyen de faire un choix

raisonnable: c'est de connaître d'abord l'objet général d'une

représentation nationale, et ensuite de se faire une idée des

travaux auxquels devra se livrer la prochaine législature. C'est en

effet la nature du mandat qui doit nous fixer sur le choix du

mandataire; et, en cette matière comme en toutes, c'est s'exposer à

de graves méprises que d'adopter le _moyen_, abstraction faite du

_but_ que l'on se propose d'atteindre.

L'objet général des représentations nationales est aisé à

comprendre.

Les contribuables, pour se livrer avec sécurité à tous les modes

d'activité qui sont du domaine de la vie privée, ont besoin d'être

administrés, jugés, protégés, défendus. C'est l'objet du

gouvernement. Il se compose du Roi, qui en est le chef suprême, des

ministres et des nombreux agents, subordonnés les uns aux autres,

qui enveloppent la nation comme d'un immense réseau.

Si cette vaste machine se renfermait toujours dans le cercle de ses

attributions, une représentation élective serait superflue; mais le

gouvernement est, au milieu de la nation, un corps vivant, qui,

comme tous les êtres organisés, tend avec force à conserver son

existence, à accroître son bien-être et sa puissance, à étendre

indéfiniment sa sphère d'action. Livré à lui-même, il franchit

bientôt les limites qui circonscrivent sa mission; il augmente outre

mesure le nombre et la richesse de ses agents; il n'administre plus,

il exploite; il ne juge plus, il persécute ou se venge; il ne

protége plus, il opprime.

Telle serait la marche de tous les gouvernements, résultat

inévitable de cette loi de progression dont la nature a doué tous

les êtres organisés, si les nations n'opposaient un obstacle aux

envahissements du pouvoir.

La loi d'élection est ce frein aux empiétements de la force

publique, frein que notre constitution remet aux mains des

contribuables eux-mêmes; elle leur dit: «Le gouvernement n'existera

plus pour lui, mais pour vous; il n'administrera qu'autant que vous

sentirez le besoin d'être administrés; il ne prendra que le

développement que vous jugerez nécessaire de lui laisser prendre;

vous serez les maîtres d'étendre ou de resserrer ses ressources; il

n'adoptera aucune mesure sans votre participation; il ne puisera

dans vos bourses que de votre consentement; en un mot, puisque c'est

par vous et pour vous que le pouvoir existe, vous pourrez, à votre

gré, le surveiller et le contenir au besoin, seconder ses vues

utiles ou réprimer son action, si elle devenait nuisible à vos

intérêts.»

Ces considérations générales nous imposent, comme électeurs, une

première obligation: celle de ne pas aller chercher nos mandataires

précisément dans les rangs du pouvoir; de confier le soin de

réprimer la puissance à ceux sur qui elle s'exerce, et non à ceux

par qui elle est exercée.

Serions-nous en effet assez absurdes pour espérer que, lorsqu'il

s'agit de supprimer des fonctions et des salaires, cette mission

sera bien remplie par des fonctionnaires et des salariés? Quand tous

nos maux viennent de l'exubérance du pouvoir, confierions-nous à un

agent du pouvoir le soin de le diminuer? Non, non, il faut choisir:

nommons un fonctionnaire, un préfet, un maître des requêtes, si nous

ne trouvons pas le fardeau assez lourd; si nous ne sommes pas

fatigués du poids du milliard; si nous sommes persuadés que le

pouvoir ne s'ingère pas assez dans les choses qui devraient être

hors de ses attributions; si nous voulons qu'il continue à se mêler

d'éducation, de religion, de commerce, d'industrie, à nous donner

des médecins, des avocats, de la poudre, du tabac, des électeurs et

des jurés.

Mais si nous voulons restreindre l'action du gouvernement, ne

nommons pas des agents du gouvernement; si nous voulons diminuer les

impôts, ne nommons pas des gens qui vivent d'impôts; si nous voulons

une bonne loi communale, ne nommons pas un préfet; si nous voulons

la liberté de l'enseignement, ne nommons pas un recteur; si nous

voulons la suppression des droits réunis ou celle du conseil d'État,

ne nommons ni un conseiller d'État ni un directeur des droits

réunis. On ne peut être à la fois payé et représentant des payants,

et il est absurde de faire exercer un contrôle par celui même qui y

est soumis.

Si nous venons à examiner les travaux de la prochaine législature,

nous voyons qu'ils sont d'une telle importance qu'elle peut être

regardée plutôt comme _constituante_ que comme purement

_législative_.

Elle aura à nous donner une loi d'élection, c'est-à-dire à fixer les

limites de la souveraineté.

Elle fera la loi municipale dont chaque mot doit influer sur le

bien-être des localités.

C'est elle qui discutera l'organisation des gardes nationales, qui

a un rapport direct avec l'intégrité de notre territoire et le

maintien de la tranquillité publique.

L'éducation réclamera son attention; et elle est sans doute appelée

à livrer l'enseignement à la libre concurrence des professeurs, et

le choix dès études à la sollicitude des parents.

Les affaires ecclésiastiques exigeront de nos députés des

connaissances étendues, une grande prudence, et une fermeté

inébranlable; peut-être, suivant le voeu des amis de la justice et

des prêtres éclairés, agitera-t-on la question de savoir si les

frais de chaque culte ne doivent pas retomber exclusivement sur ceux

qui y participent.

Bien d'autres matières importantes seront agitées.

Mais c'est surtout pour la partie économique des travaux de la

chambre que nous devons être scrupuleux dans le choix de nos

députés. Les abus, les sinécures, les traitements excessifs, les

fonctions inutiles, les emplois nuisibles, les régies substituées à

la concurrence, devront être l'objet d'une investigation sévère; je

ne crains pas de le dire: c'est là qu'est le plus grand fléau de la

France.

Je demande pardon au lecteur de la digression vers laquelle je me

sens irrésistiblement entraîné; mais je ne puis m'empêcher de

chercher à faire comprendre, sur cette grave question, ma pensée

tout entière.

Si je ne considérais les dépenses excessives comme un mal, qu'à

cause de la portion des richesses qu'elles ravissent inutilement à

la nation, si je n'y voyais d'autres résultats que le poids

accablant de l'impôt, je n'en parlerais pas si souvent, je dirais,

avec M. Guizot, qu'il ne faut pas _marchander la liberté_, qu'elle

est un bien si précieux qu'on ne saurait le payer trop cher, et que

nous ne devons pas regretter les millions qu'elle nous coûte.

Un tel langage suppose que la profusion et la liberté peuvent

marcher ensemble; mais si j'ai la conviction intime qu'elles sont

incompatibles, que les gros traitements et la multiplication des

places excluent non-seulement la liberté, mais encore l'ordre et la

tranquillité publiques, qu'ils compromettent la stabilité des

gouvernements, vicient les idées des peuples et corrompent leurs

moeurs, on ne s'étonnera plus que j'attache tant d'importance au

choix des députés qui nous permettent d'espérer la destruction d'un

tel abus.

Or, que peut-il exister de liberté là où, pour soutenir d'énormes

dépenses, le gouvernement, forcé de prélever d'énormes tributs, se

voit réduit à recourir aux contributions les plus vexatoires, aux

monopoles les plus injustes, aux exactions les plus odieuses, à

envahir le domaine des industries privées, à rétrécir sans cesse le

cercle de l'activité individuelle, à se faire marchand, fabricant,

courrier, professeur, et non-seulement à mettre à très-haut prix ses

services, mais encore à éloigner, par l'aspect des châtiments

destinés au crime, toute concurrence qui menacerait de diminuer ses

profits? Sommes-nous libres si le gouvernement épie tous nos

mouvements pour les taxer, soumet toutes les actions aux recherches

des employés, entrave toutes les entreprises, enchaîne toutes les

facultés, s'interpose entre tous les échanges pour gêner les uns,

empêcher les autres et les rançonner presque tous?

Peut-on attendre de l'_ordre_ d'un régime qui, plaçant sur tous les

points du territoire des millions d'appâts offerts à la cupidité,

donne perpétuellement, à tout un vaste royaume, l'aspect que

présente une grande ville au jour des _distributions gratuites_?

Croit-on que la stabilité du pouvoir soit bien assurée lorsque,

abandonné par les peuples, qu'il s'est aliénés par ses exactions, il

reste livré sans défense aux attaques des ambitieux; lorsque les

portefeuilles sont assaillis et défendus avec acharnement, et que

les assiégeants s'appuient sur la rébellion comme les assiégés sur

le despotisme, les uns pour conquérir la puissance, les autres pour

la conserver?

Les gros traitements n'engendrent pas seulement les entraves, le

désordre et l'instabilité du pouvoir, ils faussent encore les idées

des peuples, en renforçant ce préjugé gothique qui faisait mépriser

le travail et honorer exclusivement les fonctions publiques; ils

corrompent les moeurs en rendant les carrières industrielles

onéreuses et celles des places florissantes; en excitant la

population entière à déserter l'industrie pour les emplois, le

travail pour l'intrigue, la production pour la consommation stérile,

l'ambition qui s'exerce sur les choses pour celle qui n'agit que sur

les hommes; enfin en répandant de plus en plus la manie de gouverner

et la fureur de la domination.

Voulons-nous donc délivrer l'autorité des intrigants qui l'obsèdent

pour la partager, des factieux qui la sapent pour la conquérir, des

tyrans qui la renforcent pour la défendre; voulons-nous arriver à

l'ordre, à la liberté, à la paix publique? appliquons-nous surtout à

diminuer les grosses rétributions; supprimons l'appât, si nous

redoutons la convoitise; faisons disparaître ces prix séduisants

attachés au bout de la carrière, si nous ne voulons pas qu'elle se

remplisse de jouteurs; entrons franchement dans le système

américain; que les hauts fonctionnaires soient indemnisés et non

richement dotés, que les places donnent beaucoup de travail et peu

de profits, que les fonctions publiques soient une charge et non un

moyen de fortune, qu'elles ne puissent pas faire briller ceux qui

les ont ni exciter l'envie de ceux qui ne les ont pas.

Après avoir compris l'objet d'une représentation nationale, après

avoir recherché quels seront les travaux qui occuperont la prochaine

législature, il nous sera facile de savoir quelles sont les qualités

et les garanties que nous devons exiger de notre député.

Il est clair que la première chose que nous devons chercher en lui,

c'est la connaissance des objets sur lesquels il sera appelé à

discuter, en d'autres termes, la _capacité_ en économie politique et

en législation.

On ne pourra pas contester que M. Faurie remplisse cette première

condition. L'habileté avec laquelle il a géré ses affaires

particulières est une garantie qu'il saura administrer les affaires

publiques; ses connaissances en finances pourront être à la chambre

d'une grande utilité; enfin, toute sa vie, il s'est livré avec

ardeur à l'étude des sciences morales et politiques.

La _capacité_ de bien faire ne suffit pas à notre mandataire, il

faut encore qu'il en ait la _volonté_; et cette volonté ne peut nous

être garantie que par un passé invariable, une indépendance absolue

dans le caractère, la fortune et la position sociale.

Sous tous ces rapports, M. Faurie doit satisfaire les exigences de

l'électeur le plus sévère.

Aucune variation dans son passé ne peut nous en faire redouter pour

l'avenir. Sa probité, dans la vie privée, est connue, et la vertu,

chez M. Faurie, n'est pas un sentiment vague, mais un système arrêté

et invariablement mis en pratique; en sorte qu'il serait difficile

de trouver un homme dont la conduite et les opinions fussent plus en

harmonie. Sa probité politique est poussée jusqu'au scrupule; sa

fortune le met au-dessus de toutes les séductions, comme son courage

au-dessus de toutes les craintes; il ne veut pas de places et ne

peut pas en vouloir; il n'a ni fils ni frères, en faveur desquels il

puisse, à nos dépens, compromettre son indépendance; enfin l'énergie

de son caractère en fera pour nous, non un solliciteur intrépide (il

est bon de le dire), mais au besoin un défenseur opiniâtre.

Si, à la justesse des idées et à l'élévation des sentiments on

désirait, comme condition, sinon indispensable, du moins

avantageuse, le talent de la parole, je n'oserais affirmer que M.

Faurie possédât cette éloquence passionnée destinée à remuer les

masses populaires sur une place publique; mais je le crois très en

état d'énoncer devant la chambre les observations qui lui seraient

suggérées par son esprit droit et ses intentions consciencieuses, et

l'on conviendra que, lorsqu'il s'agit de discuter des lois,

l'éloquence qui ne s'adresse qu'à la raison pour l'éclairer est

moins dangereuse que celle qui agit sur les passions pour les

égarer.

J'ai entendu faire contre ce candidat une objection qui me paraît

bien peu fondée: «N'est-il pas à craindre, disait-on, qu'étant

Bayonnais il ne travaille plus pour Bayonne que pour le département

des Landes?»

Je ne répondrai pas que personne ne songeait à faire cette objection

contre M. d'Haussez; que le lien qui s'établit entre l'élu et les

électeurs est aussi puissant que celui qui attache l'homme au pays

qui l'a vu naître; enfin, que M. Faurie, possédant ses propriétés

dans le département des Landes, peut être, en quelque sorte, regardé

comme notre compatriote.

Il est une autre réponse qui, selon moi, ôte toute sa force à

l'objection.

Ne semblerait-il pas, à entendre le langage de ces hommes

prévoyants, que les intérêts de Bayonne et ceux du département des

Landes sont tellement opposés, qu'on ne puisse rien faire pour les

uns qui ne tourne nécessairement contre les autres? Mais pour peu

qu'on réfléchisse à la position respective de Bayonne et des Landes,

on sentira qu'au contraire leurs intérêts sont inséparables,

identiques.

En effet, une ville de commerce placée à l'embouchure d'un fleuve ne

peut avoir, dans le cours ordinaire des choses, qu'une importance

proportionnée à celle du pays que ce fleuve parcourt. Si Nantes et

Bordeaux prospèrent plus que Bayonne, c'est que la Loire et la

Garonne traversent des pays plus riches que l'Adour, des contrées

capables de produire et de consommer davantage; or, les échanges

relatifs à cette production et à cette consommation se faisant dans

la ville située à l'embouchure du fleuve, il s'ensuit que le

commerce de cette ville se développe ou se restreint selon que les

pays environnants prospèrent ou dépérissent. Que les bords de

l'Adour et des rivières qui lui portent leurs eaux soient fertiles,

que les landes soient défrichées, que la Chalosse ait des moyens de

communication, que notre département soit traversé de canaux, habité

par une population nombreuse et riche, alors Bayonne aura un

commerce assuré, fondé sur la nature des choses. Notre député

veut-il donc faire fleurir Bayonne, c'est sur le département des

Landes qu'il doit d'abord appeler la prospérité.

Si une autre circonscription faisait entrer Bayonne dans notre

département, n'est-il pas vrai qu'on ne ferait pas l'objection? Eh

quoi! une ligne écrite sur un morceau de papier a donc changé la

nature des choses? parce que, sur la carte, une ville est séparée de

la campagne qui l'environne, par une raie rouge ou bleue, cela

peut-il rompre leurs intérêts réciproques?

Il y en a qui craignent de compromettre le bon ordre en choisissant

pour députés des hommes franchement libéraux. «Pour le moment,

disent-ils, nous avons besoin de l'ordre avant tout. Il nous faut

des députés qui ne veuillent aller ni trop loin ni trop vite!»

Eh! c'est précisément pour le maintien de l'ordre qu'il faut nommer

de bons députés! C'est par amour pour l'ordre que nous devons

chercher à mettre les chambres en harmonie avec la France. Vous

voulez de l'ordre, et vous renforcez le _centre droit_, au moment où

la France s'irrite contre lui, au moment où, déçue dans ses plus

chères espérances, elle attend avec anxiété le résultat des

élections? Et savez-vous ce qu'elle fera, si elle voit encore une

fois son dernier espoir s'évanouir? Quant à moi, je ne le sais pas.

Électeurs, rendons-nous à notre poste, songeons que la prochaine

législature porte dans son sein toutes les destinées de la France;

songeons que ses décisions doivent étouffer à jamais, ou prolonger

indéfiniment, cette lutte déjà si longue entre l'ancienne France et

la France moderne! Rappelons-nous que nos destinées sont dans nos

mains, que c'est nous qui sommes les maîtres de raffermir ou de

dissoudre cette monstrueuse centralisation, cet échafaudage

construit par Bonaparte et restauré par les Bourbons, pour exploiter

la nation après l'avoir garrottée! N'oublions pas que c'est une

chimère de compter, pour l'amélioration de notre sort, sur des

couleurs et des noms propres; ne comptons que sur notre indépendance

et notre fermeté. Voudrions-nous que le pouvoir s'intéressât plus à

nous que nous ne nous y intéressons nous-mêmes? Attendons-nous qu'il

se restreigne si nous le renforçons; qu'il se montre moins

entreprenant si nous lui envoyons des auxiliaires; espérons-nous que

nos dépouilles soient refusées si nous sommes les premiers à les

offrir? Quoi! nous exigerions de ceux qui nous gouvernent une

grandeur d'âme surnaturelle, un désintéressement chimérique, et

nous, nous ne saurions pas défendre, par un simple vote, nos

intérêts les plus chers!

Électeurs, prenons-y garde! nous ne ressaisirons pas l'occasion, si

nous la laissons échapper. Une grande révolution s'est faite;

jusqu'ici en quoi a-t-elle amélioré votre existence? Je sais que les

réformes ne se font pas en un jour, qu'il ne faut pas demander

l'impossible, ni censurer à tort et à travers, par mauvaise humeur

ou par habitude. Je sais que le nouveau gouvernement a besoin de

force, je le crois animé des meilleures intentions; mais enfin il ne

faut pas fermer les yeux à l'évidence; il ne faut pas que la crainte

d'aller trop vite, non-seulement nous frappe d'immobilité, mais

encore nous ôte l'espoir d'avancer; et s'il n'a pas été fait

d'améliorations matérielles, nous en fait-on du moins espérer? Non,

on déchire ces proclamations enivrantes qui, dans la grande semaine,

nous auraient fait verser jusqu'à la dernière goutte de notre sang.

Chaque jour nous rapproche du passé que les trois immortelles

journées devaient rejeter à un siècle loin de nous. S'agit-il de la

loi communale? on exhume le projet Martignac, élaboré sous

l'influence d'une cour méticuleuse et sans confiance dans la nation.

S'agit-il d'une garde nationale mobile? au lieu de ces choix

populaires qui doivent en faire la force morale, on nous jette, pour

nous consoler, l'élection des subalternes, et l'on se méfie assez de

nous pour nous imposer tous nos chefs. Est-il question d'impôts? on

déclare nettement que le gouvernement n'en rabattra pas une obole;

que s'il fait un _sacrifice_ sur une branche de revenu il veut se

retrouver sur une autre; que le milliard doit rester intact à tout

jamais; que si l'on parvient à quelque économie, on n'en soulagera

pas les contribuables; que supprimer un abus serait s'engager à les

supprimer tous, et qu'on ne veut pas s'engager dans cette route; que

l'impôt sur les boissons est le plus juste, le plus équitable des

impôts, celui dont la perception est la plus douce et la moins

coûteuse; que c'est le beau idéal des conceptions fiscales; qu'il

faudrait le maintenir, sans faire aucun cas des _clameurs_ d'une

population accablée; que si on consent à le modifier, c'est bien à

contre-coeur, et à condition qu'au lieu d'une iniquité, on nous en

fera subir deux; que tous les transports seront taxés sans qu'il en

résulte aucune gêne, aucun inconvénient pour personne; que le luxe

ne doit pas payer; que ce sont les objets utiles qu'il faut frapper

de contributions redoublées; que la France est belle et riche, qu'on

peut compter sur elle, qu'elle est facile à mettre à la raison, et

cent autres choses qui font revivre le comte Villèle dans le baron

Louis, et qui frappent d'un étourdissement au sortir duquel on

ignore si l'on se réveille sous le règne de Philippe ou sous celui

de Bonaparte.

Mais, dira-t-on, ce ne sont que des projets; il faut encore que nos

députés les discutent et les adoptent.

Sans doute; et c'est pour cela qu'il importe d'être scrupuleux dans

nos choix, de ne donner nos suffrages qu'à des hommes indépendants

de tous les ministères présents et futurs.

Électeurs, Paris nous donne la liberté avec son sang,

détruirons-nous son ouvrage avec nos votes? Allons aux élections

uniquement pour le bien général. Fermons l'oreille à toute promesse

fallacieuse, fermons nos coeurs à toutes affections personnelles,

même à la reconnaissance. Faisons sortir de l'urne le nom d'un homme

sage, éclairé, indépendant. Si l'avenir nous apporte un meilleur

sort, ayons la gloire d'y avoir contribué; s'il recèle encore des

tempêtes, n'ayons point à nous les reprocher.

Œuvres Complètes de Frédéric Bastiat, tome 1 mises en ordre, revues et annotées d'après les manuscrits de l'auteur · 第 75 / 148 题