[Note 26: Pour appuyer la candidature de M. Faurie. (_Note de
l'éditeur._)]
Un peuple n'est pas libre par cela seul qu'il possède des
institutions libérales; il faut encore qu'il sache les mettre en
oeuvre, et la même législation qui a fait sortir de l'urne
électorale des noms tels que ceux de Lafayette et de Chantelauze, de
Tracy et de Dudon, peut, selon les lumières des électeurs, devenir
le palladium des libertés publiques ou l'instrument de la plus
solide de toutes les oppressions, celle qui s'exerce sur une nation
par la nation elle-même.
Pour qu'une loi d'élection soit pour le public une garantie
véritable, une condition est essentielle: c'est que les électeurs
connaissent leurs intérêts et veuillent les faire triompher; c'est
qu'ils ne laissent pas capter leurs suffrages par des motifs
étrangers à l'élection; c'est qu'ils ne regardent pas cet acte
solennel comme une simple formalité, ou tout au plus comme une
affaire entre l'électeur et l'éligible; c'est qu'ils n'oublient pas
complétement les conséquences d'un mauvais choix; c'est enfin que le
public lui-même sache se servir des seuls moyens répressifs qui
soient à sa disposition, la haine et le mépris, pour ceux des
électeurs qui le sacrifient par ignorance, ou l'immolent à leur
cupidité.
Il est vraiment curieux d'entendre le langage que tiennent naïvement
quelques électeurs.
L'un nommera un candidat par reconnaissance personnelle ou par
amitié; comme si ce n'était pas un véritable crime d'acquitter sa
dette aux dépens du public, et de rendre tout un peuple victime
d'affections individuelles.
L'autre cède à ce qu'il appelle _la reconnaissance due aux grands
services rendus à la Patrie_; comme si la députation était une
récompense, et non un mandat; comme si la chambre était un panthéon
que nous devions peupler de figures froides et inanimées, et non
l'enceinte où se décide le sort des peuples.
Celui-ci croirait déshonorer son pays s'il n'envoyait pas à la
chambre un député né dans le département. De peur qu'on ne croie à
la nullité des éligibles, il fait supposer l'absurdité des
électeurs. Il pense qu'on montre plus d'esprit à choisir un sot dans
son pays, qu'un homme éclairé dans le voisinage, et que c'est un
meilleur calcul de se faire opprimer par l'intermédiaire d'un
habitant des Landes, que de se délivrer de ses chaînes par celui
d'un habitant des Basses-Pyrénées.
Celui-là veut un député rompu dans l'art des sollicitations; il
espère que nos intérêts locaux s'en trouveront bien, et il ne songe
pas qu'un vote indépendant sur la loi municipale peut devenir plus
avantageux à toutes les localités de la France, que les
sollicitations et les obsessions de cent députés ne pourraient
l'être à une seule.
Enfin un autre s'en tient obstinément à renommer à tout jamais les
221.
Vous avez beau lui faire les objections les mieux fondées, il répond
à tout par ces mots: Mon candidat est des 221.
Mais ses antécédents?--Je les oublie: il est des 221.
Mais il est membre du gouvernement; pensez-vous qu'il sera
très-disposé à restreindre un pouvoir qu'il partage, à diminuer des
impôts dont il vit?--Je ne m'en mets pas en peine: il est des 221.
Mais songez qu'il va concourir à faire des lois. Voyez quelles
conséquences peut avoir un choix fait par un motif étranger au but
que vous devez vous proposer.--Tout cela m'est égal: il est des 221.
Mais c'est surtout la _modération_ qui joue un grand rôle dans cette
armée de sophismes que je passe rapidement en revue.
On veut à tout prix des _modérés_; on craint les exagérés par-dessus
tout; et comment juge-t-on à laquelle de ces classes appartient le
candidat? On n'examine pas ses opinions, mais la place qu'il occupe;
et comme le centre est bien le milieu entre la droite et la gauche,
on en conclut que c'est là qu'est la _modération_.
Étaient-ils donc _modérés_ ceux qui votaient chaque année plus
d'impôts que la nation n'en pouvait supporter? ceux qui ne
trouvaient jamais les contributions assez lourdes, les traitements
assez énormes, les sinécures assez nombreuses? ceux qui faisaient
avec tous les ministères un trafic odieux de la confiance de leurs
commettants, trafic par lequel, moyennant des dîners et des places,
ils acceptaient au nom de la nation les institutions les plus
tyranniques: des doubles votes, des lois d'amour, des lois sur le
sacrilége? ceux enfin qui ont réduit la France à briser, par un coup
d'État, les chaînes qu'ils avaient passé quinze années à river?
Et sont-ils _exagérés_ ceux qui veulent éviter le retour de pareils
excès; ceux qui veulent mettre de la modération dans les dépenses;
ceux qui veulent _modérer_ l'action du pouvoir; qui ne sont pas
_immodérés_, c'est-à-dire insatiables de gros salaires et de
sinécures; ceux qui veulent que notre révolution ne se borne pas à
un changement de noms propres et de couleur; qui ne veulent pas que
la nation soit exploitée par un parti plutôt que par un autre, et
qui veulent conjurer l'orage qui éclaterait infailliblement si les
électeurs étaient assez imprudents pour donner la prépondérance au
_centre droit_ de la chambre?
Je ne pousserai pas plus loin l'examen des motifs par lesquels on
prétend appuyer une candidature, sur laquelle on avoue généralement
ne pas fonder de grandes espérances. À quoi servirait d'ailleurs de
s'étendre davantage à réfuter des sophismes que l'on n'emploie que
pour s'aveugler soi-même?
Il me semble que les électeurs n'ont qu'un moyen de faire un choix
raisonnable: c'est de connaître d'abord l'objet général d'une
représentation nationale, et ensuite de se faire une idée des
travaux auxquels devra se livrer la prochaine législature. C'est en
effet la nature du mandat qui doit nous fixer sur le choix du
mandataire; et, en cette matière comme en toutes, c'est s'exposer à
de graves méprises que d'adopter le _moyen_, abstraction faite du
_but_ que l'on se propose d'atteindre.
L'objet général des représentations nationales est aisé à
comprendre.
Les contribuables, pour se livrer avec sécurité à tous les modes
d'activité qui sont du domaine de la vie privée, ont besoin d'être
administrés, jugés, protégés, défendus. C'est l'objet du
gouvernement. Il se compose du Roi, qui en est le chef suprême, des
ministres et des nombreux agents, subordonnés les uns aux autres,
qui enveloppent la nation comme d'un immense réseau.
Si cette vaste machine se renfermait toujours dans le cercle de ses
attributions, une représentation élective serait superflue; mais le
gouvernement est, au milieu de la nation, un corps vivant, qui,
comme tous les êtres organisés, tend avec force à conserver son
existence, à accroître son bien-être et sa puissance, à étendre
indéfiniment sa sphère d'action. Livré à lui-même, il franchit
bientôt les limites qui circonscrivent sa mission; il augmente outre
mesure le nombre et la richesse de ses agents; il n'administre plus,
il exploite; il ne juge plus, il persécute ou se venge; il ne
protége plus, il opprime.
Telle serait la marche de tous les gouvernements, résultat
inévitable de cette loi de progression dont la nature a doué tous
les êtres organisés, si les nations n'opposaient un obstacle aux
envahissements du pouvoir.
La loi d'élection est ce frein aux empiétements de la force
publique, frein que notre constitution remet aux mains des
contribuables eux-mêmes; elle leur dit: «Le gouvernement n'existera
plus pour lui, mais pour vous; il n'administrera qu'autant que vous
sentirez le besoin d'être administrés; il ne prendra que le
développement que vous jugerez nécessaire de lui laisser prendre;
vous serez les maîtres d'étendre ou de resserrer ses ressources; il
n'adoptera aucune mesure sans votre participation; il ne puisera
dans vos bourses que de votre consentement; en un mot, puisque c'est
par vous et pour vous que le pouvoir existe, vous pourrez, à votre
gré, le surveiller et le contenir au besoin, seconder ses vues
utiles ou réprimer son action, si elle devenait nuisible à vos
intérêts.»
Ces considérations générales nous imposent, comme électeurs, une
première obligation: celle de ne pas aller chercher nos mandataires
précisément dans les rangs du pouvoir; de confier le soin de
réprimer la puissance à ceux sur qui elle s'exerce, et non à ceux
par qui elle est exercée.
Serions-nous en effet assez absurdes pour espérer que, lorsqu'il
s'agit de supprimer des fonctions et des salaires, cette mission
sera bien remplie par des fonctionnaires et des salariés? Quand tous
nos maux viennent de l'exubérance du pouvoir, confierions-nous à un
agent du pouvoir le soin de le diminuer? Non, non, il faut choisir:
nommons un fonctionnaire, un préfet, un maître des requêtes, si nous
ne trouvons pas le fardeau assez lourd; si nous ne sommes pas
fatigués du poids du milliard; si nous sommes persuadés que le
pouvoir ne s'ingère pas assez dans les choses qui devraient être
hors de ses attributions; si nous voulons qu'il continue à se mêler
d'éducation, de religion, de commerce, d'industrie, à nous donner
des médecins, des avocats, de la poudre, du tabac, des électeurs et
des jurés.
Mais si nous voulons restreindre l'action du gouvernement, ne
nommons pas des agents du gouvernement; si nous voulons diminuer les
impôts, ne nommons pas des gens qui vivent d'impôts; si nous voulons
une bonne loi communale, ne nommons pas un préfet; si nous voulons
la liberté de l'enseignement, ne nommons pas un recteur; si nous
voulons la suppression des droits réunis ou celle du conseil d'État,
ne nommons ni un conseiller d'État ni un directeur des droits
réunis. On ne peut être à la fois payé et représentant des payants,
et il est absurde de faire exercer un contrôle par celui même qui y
est soumis.
Si nous venons à examiner les travaux de la prochaine législature,
nous voyons qu'ils sont d'une telle importance qu'elle peut être
regardée plutôt comme _constituante_ que comme purement
_législative_.
Elle aura à nous donner une loi d'élection, c'est-à-dire à fixer les
limites de la souveraineté.
Elle fera la loi municipale dont chaque mot doit influer sur le
bien-être des localités.
C'est elle qui discutera l'organisation des gardes nationales, qui
a un rapport direct avec l'intégrité de notre territoire et le
maintien de la tranquillité publique.
L'éducation réclamera son attention; et elle est sans doute appelée
à livrer l'enseignement à la libre concurrence des professeurs, et
le choix dès études à la sollicitude des parents.
Les affaires ecclésiastiques exigeront de nos députés des
connaissances étendues, une grande prudence, et une fermeté
inébranlable; peut-être, suivant le voeu des amis de la justice et
des prêtres éclairés, agitera-t-on la question de savoir si les
frais de chaque culte ne doivent pas retomber exclusivement sur ceux
qui y participent.
Bien d'autres matières importantes seront agitées.
Mais c'est surtout pour la partie économique des travaux de la
chambre que nous devons être scrupuleux dans le choix de nos
députés. Les abus, les sinécures, les traitements excessifs, les
fonctions inutiles, les emplois nuisibles, les régies substituées à
la concurrence, devront être l'objet d'une investigation sévère; je
ne crains pas de le dire: c'est là qu'est le plus grand fléau de la
France.
Je demande pardon au lecteur de la digression vers laquelle je me
sens irrésistiblement entraîné; mais je ne puis m'empêcher de
chercher à faire comprendre, sur cette grave question, ma pensée
tout entière.
Si je ne considérais les dépenses excessives comme un mal, qu'à
cause de la portion des richesses qu'elles ravissent inutilement à
la nation, si je n'y voyais d'autres résultats que le poids
accablant de l'impôt, je n'en parlerais pas si souvent, je dirais,
avec M. Guizot, qu'il ne faut pas _marchander la liberté_, qu'elle
est un bien si précieux qu'on ne saurait le payer trop cher, et que
nous ne devons pas regretter les millions qu'elle nous coûte.
Un tel langage suppose que la profusion et la liberté peuvent
marcher ensemble; mais si j'ai la conviction intime qu'elles sont
incompatibles, que les gros traitements et la multiplication des
places excluent non-seulement la liberté, mais encore l'ordre et la
tranquillité publiques, qu'ils compromettent la stabilité des
gouvernements, vicient les idées des peuples et corrompent leurs
moeurs, on ne s'étonnera plus que j'attache tant d'importance au
choix des députés qui nous permettent d'espérer la destruction d'un
tel abus.
Or, que peut-il exister de liberté là où, pour soutenir d'énormes
dépenses, le gouvernement, forcé de prélever d'énormes tributs, se
voit réduit à recourir aux contributions les plus vexatoires, aux
monopoles les plus injustes, aux exactions les plus odieuses, à
envahir le domaine des industries privées, à rétrécir sans cesse le
cercle de l'activité individuelle, à se faire marchand, fabricant,
courrier, professeur, et non-seulement à mettre à très-haut prix ses
services, mais encore à éloigner, par l'aspect des châtiments
destinés au crime, toute concurrence qui menacerait de diminuer ses
profits? Sommes-nous libres si le gouvernement épie tous nos
mouvements pour les taxer, soumet toutes les actions aux recherches
des employés, entrave toutes les entreprises, enchaîne toutes les
facultés, s'interpose entre tous les échanges pour gêner les uns,
empêcher les autres et les rançonner presque tous?
Peut-on attendre de l'_ordre_ d'un régime qui, plaçant sur tous les
points du territoire des millions d'appâts offerts à la cupidité,
donne perpétuellement, à tout un vaste royaume, l'aspect que
présente une grande ville au jour des _distributions gratuites_?
Croit-on que la stabilité du pouvoir soit bien assurée lorsque,
abandonné par les peuples, qu'il s'est aliénés par ses exactions, il
reste livré sans défense aux attaques des ambitieux; lorsque les
portefeuilles sont assaillis et défendus avec acharnement, et que
les assiégeants s'appuient sur la rébellion comme les assiégés sur
le despotisme, les uns pour conquérir la puissance, les autres pour
la conserver?
Les gros traitements n'engendrent pas seulement les entraves, le
désordre et l'instabilité du pouvoir, ils faussent encore les idées
des peuples, en renforçant ce préjugé gothique qui faisait mépriser
le travail et honorer exclusivement les fonctions publiques; ils
corrompent les moeurs en rendant les carrières industrielles
onéreuses et celles des places florissantes; en excitant la
population entière à déserter l'industrie pour les emplois, le
travail pour l'intrigue, la production pour la consommation stérile,
l'ambition qui s'exerce sur les choses pour celle qui n'agit que sur
les hommes; enfin en répandant de plus en plus la manie de gouverner
et la fureur de la domination.
Voulons-nous donc délivrer l'autorité des intrigants qui l'obsèdent
pour la partager, des factieux qui la sapent pour la conquérir, des
tyrans qui la renforcent pour la défendre; voulons-nous arriver à
l'ordre, à la liberté, à la paix publique? appliquons-nous surtout à
diminuer les grosses rétributions; supprimons l'appât, si nous
redoutons la convoitise; faisons disparaître ces prix séduisants
attachés au bout de la carrière, si nous ne voulons pas qu'elle se
remplisse de jouteurs; entrons franchement dans le système
américain; que les hauts fonctionnaires soient indemnisés et non
richement dotés, que les places donnent beaucoup de travail et peu
de profits, que les fonctions publiques soient une charge et non un
moyen de fortune, qu'elles ne puissent pas faire briller ceux qui
les ont ni exciter l'envie de ceux qui ne les ont pas.
Après avoir compris l'objet d'une représentation nationale, après
avoir recherché quels seront les travaux qui occuperont la prochaine
législature, il nous sera facile de savoir quelles sont les qualités
et les garanties que nous devons exiger de notre député.
Il est clair que la première chose que nous devons chercher en lui,
c'est la connaissance des objets sur lesquels il sera appelé à
discuter, en d'autres termes, la _capacité_ en économie politique et
en législation.
On ne pourra pas contester que M. Faurie remplisse cette première
condition. L'habileté avec laquelle il a géré ses affaires
particulières est une garantie qu'il saura administrer les affaires
publiques; ses connaissances en finances pourront être à la chambre
d'une grande utilité; enfin, toute sa vie, il s'est livré avec
ardeur à l'étude des sciences morales et politiques.
La _capacité_ de bien faire ne suffit pas à notre mandataire, il
faut encore qu'il en ait la _volonté_; et cette volonté ne peut nous
être garantie que par un passé invariable, une indépendance absolue
dans le caractère, la fortune et la position sociale.
Sous tous ces rapports, M. Faurie doit satisfaire les exigences de
l'électeur le plus sévère.
Aucune variation dans son passé ne peut nous en faire redouter pour
l'avenir. Sa probité, dans la vie privée, est connue, et la vertu,
chez M. Faurie, n'est pas un sentiment vague, mais un système arrêté
et invariablement mis en pratique; en sorte qu'il serait difficile
de trouver un homme dont la conduite et les opinions fussent plus en
harmonie. Sa probité politique est poussée jusqu'au scrupule; sa
fortune le met au-dessus de toutes les séductions, comme son courage
au-dessus de toutes les craintes; il ne veut pas de places et ne
peut pas en vouloir; il n'a ni fils ni frères, en faveur desquels il
puisse, à nos dépens, compromettre son indépendance; enfin l'énergie
de son caractère en fera pour nous, non un solliciteur intrépide (il
est bon de le dire), mais au besoin un défenseur opiniâtre.
Si, à la justesse des idées et à l'élévation des sentiments on
désirait, comme condition, sinon indispensable, du moins
avantageuse, le talent de la parole, je n'oserais affirmer que M.
Faurie possédât cette éloquence passionnée destinée à remuer les
masses populaires sur une place publique; mais je le crois très en
état d'énoncer devant la chambre les observations qui lui seraient
suggérées par son esprit droit et ses intentions consciencieuses, et
l'on conviendra que, lorsqu'il s'agit de discuter des lois,
l'éloquence qui ne s'adresse qu'à la raison pour l'éclairer est
moins dangereuse que celle qui agit sur les passions pour les
égarer.
J'ai entendu faire contre ce candidat une objection qui me paraît
bien peu fondée: «N'est-il pas à craindre, disait-on, qu'étant
Bayonnais il ne travaille plus pour Bayonne que pour le département
des Landes?»
Je ne répondrai pas que personne ne songeait à faire cette objection
contre M. d'Haussez; que le lien qui s'établit entre l'élu et les
électeurs est aussi puissant que celui qui attache l'homme au pays
qui l'a vu naître; enfin, que M. Faurie, possédant ses propriétés
dans le département des Landes, peut être, en quelque sorte, regardé
comme notre compatriote.
Il est une autre réponse qui, selon moi, ôte toute sa force à
l'objection.
Ne semblerait-il pas, à entendre le langage de ces hommes
prévoyants, que les intérêts de Bayonne et ceux du département des
Landes sont tellement opposés, qu'on ne puisse rien faire pour les
uns qui ne tourne nécessairement contre les autres? Mais pour peu
qu'on réfléchisse à la position respective de Bayonne et des Landes,
on sentira qu'au contraire leurs intérêts sont inséparables,
identiques.
En effet, une ville de commerce placée à l'embouchure d'un fleuve ne
peut avoir, dans le cours ordinaire des choses, qu'une importance
proportionnée à celle du pays que ce fleuve parcourt. Si Nantes et
Bordeaux prospèrent plus que Bayonne, c'est que la Loire et la
Garonne traversent des pays plus riches que l'Adour, des contrées
capables de produire et de consommer davantage; or, les échanges
relatifs à cette production et à cette consommation se faisant dans
la ville située à l'embouchure du fleuve, il s'ensuit que le
commerce de cette ville se développe ou se restreint selon que les
pays environnants prospèrent ou dépérissent. Que les bords de
l'Adour et des rivières qui lui portent leurs eaux soient fertiles,
que les landes soient défrichées, que la Chalosse ait des moyens de
communication, que notre département soit traversé de canaux, habité
par une population nombreuse et riche, alors Bayonne aura un
commerce assuré, fondé sur la nature des choses. Notre député
veut-il donc faire fleurir Bayonne, c'est sur le département des
Landes qu'il doit d'abord appeler la prospérité.
Si une autre circonscription faisait entrer Bayonne dans notre
département, n'est-il pas vrai qu'on ne ferait pas l'objection? Eh
quoi! une ligne écrite sur un morceau de papier a donc changé la
nature des choses? parce que, sur la carte, une ville est séparée de
la campagne qui l'environne, par une raie rouge ou bleue, cela
peut-il rompre leurs intérêts réciproques?
Il y en a qui craignent de compromettre le bon ordre en choisissant
pour députés des hommes franchement libéraux. «Pour le moment,
disent-ils, nous avons besoin de l'ordre avant tout. Il nous faut
des députés qui ne veuillent aller ni trop loin ni trop vite!»
Eh! c'est précisément pour le maintien de l'ordre qu'il faut nommer
de bons députés! C'est par amour pour l'ordre que nous devons
chercher à mettre les chambres en harmonie avec la France. Vous
voulez de l'ordre, et vous renforcez le _centre droit_, au moment où
la France s'irrite contre lui, au moment où, déçue dans ses plus
chères espérances, elle attend avec anxiété le résultat des
élections? Et savez-vous ce qu'elle fera, si elle voit encore une
fois son dernier espoir s'évanouir? Quant à moi, je ne le sais pas.
Électeurs, rendons-nous à notre poste, songeons que la prochaine
législature porte dans son sein toutes les destinées de la France;
songeons que ses décisions doivent étouffer à jamais, ou prolonger
indéfiniment, cette lutte déjà si longue entre l'ancienne France et
la France moderne! Rappelons-nous que nos destinées sont dans nos
mains, que c'est nous qui sommes les maîtres de raffermir ou de
dissoudre cette monstrueuse centralisation, cet échafaudage
construit par Bonaparte et restauré par les Bourbons, pour exploiter
la nation après l'avoir garrottée! N'oublions pas que c'est une
chimère de compter, pour l'amélioration de notre sort, sur des
couleurs et des noms propres; ne comptons que sur notre indépendance
et notre fermeté. Voudrions-nous que le pouvoir s'intéressât plus à
nous que nous ne nous y intéressons nous-mêmes? Attendons-nous qu'il
se restreigne si nous le renforçons; qu'il se montre moins
entreprenant si nous lui envoyons des auxiliaires; espérons-nous que
nos dépouilles soient refusées si nous sommes les premiers à les
offrir? Quoi! nous exigerions de ceux qui nous gouvernent une
grandeur d'âme surnaturelle, un désintéressement chimérique, et
nous, nous ne saurions pas défendre, par un simple vote, nos
intérêts les plus chers!
Électeurs, prenons-y garde! nous ne ressaisirons pas l'occasion, si
nous la laissons échapper. Une grande révolution s'est faite;
jusqu'ici en quoi a-t-elle amélioré votre existence? Je sais que les
réformes ne se font pas en un jour, qu'il ne faut pas demander
l'impossible, ni censurer à tort et à travers, par mauvaise humeur
ou par habitude. Je sais que le nouveau gouvernement a besoin de
force, je le crois animé des meilleures intentions; mais enfin il ne
faut pas fermer les yeux à l'évidence; il ne faut pas que la crainte
d'aller trop vite, non-seulement nous frappe d'immobilité, mais
encore nous ôte l'espoir d'avancer; et s'il n'a pas été fait
d'améliorations matérielles, nous en fait-on du moins espérer? Non,
on déchire ces proclamations enivrantes qui, dans la grande semaine,
nous auraient fait verser jusqu'à la dernière goutte de notre sang.
Chaque jour nous rapproche du passé que les trois immortelles
journées devaient rejeter à un siècle loin de nous. S'agit-il de la
loi communale? on exhume le projet Martignac, élaboré sous
l'influence d'une cour méticuleuse et sans confiance dans la nation.
S'agit-il d'une garde nationale mobile? au lieu de ces choix
populaires qui doivent en faire la force morale, on nous jette, pour
nous consoler, l'élection des subalternes, et l'on se méfie assez de
nous pour nous imposer tous nos chefs. Est-il question d'impôts? on
déclare nettement que le gouvernement n'en rabattra pas une obole;
que s'il fait un _sacrifice_ sur une branche de revenu il veut se
retrouver sur une autre; que le milliard doit rester intact à tout
jamais; que si l'on parvient à quelque économie, on n'en soulagera
pas les contribuables; que supprimer un abus serait s'engager à les
supprimer tous, et qu'on ne veut pas s'engager dans cette route; que
l'impôt sur les boissons est le plus juste, le plus équitable des
impôts, celui dont la perception est la plus douce et la moins
coûteuse; que c'est le beau idéal des conceptions fiscales; qu'il
faudrait le maintenir, sans faire aucun cas des _clameurs_ d'une
population accablée; que si on consent à le modifier, c'est bien à
contre-coeur, et à condition qu'au lieu d'une iniquité, on nous en
fera subir deux; que tous les transports seront taxés sans qu'il en
résulte aucune gêne, aucun inconvénient pour personne; que le luxe
ne doit pas payer; que ce sont les objets utiles qu'il faut frapper
de contributions redoublées; que la France est belle et riche, qu'on
peut compter sur elle, qu'elle est facile à mettre à la raison, et
cent autres choses qui font revivre le comte Villèle dans le baron
Louis, et qui frappent d'un étourdissement au sortir duquel on
ignore si l'on se réveille sous le règne de Philippe ou sous celui
de Bonaparte.
Mais, dira-t-on, ce ne sont que des projets; il faut encore que nos
députés les discutent et les adoptent.
Sans doute; et c'est pour cela qu'il importe d'être scrupuleux dans
nos choix, de ne donner nos suffrages qu'à des hommes indépendants
de tous les ministères présents et futurs.
Électeurs, Paris nous donne la liberté avec son sang,
détruirons-nous son ouvrage avec nos votes? Allons aux élections
uniquement pour le bien général. Fermons l'oreille à toute promesse
fallacieuse, fermons nos coeurs à toutes affections personnelles,
même à la reconnaissance. Faisons sortir de l'urne le nom d'un homme
sage, éclairé, indépendant. Si l'avenir nous apporte un meilleur
sort, ayons la gloire d'y avoir contribué; s'il recèle encore des
tempêtes, n'ayons point à nous les reprocher.