..... J'ai lu l'article de M. Clément sur les _Harmonies_. Si je
croyais une controverse utile, je l'accepterais; mais qui la lirait?
M. Clément a l'air de penser que c'est manquer de respect à nos
maîtres que d'approfondir des problèmes qu'ils ont à peine
effleurés,--parce qu'au temps où ils écrivaient, ces problèmes
n'étaient pas posés. Selon lui, ils ont tout dit, tout vu, ne nous
ont rien laissé à faire.--Ce n'est pas mon opinion et ce n'était
certainement pas la leur. Entre les premières et les dernières pages
de votre père, il y a un progrès trop sensible pour qu'il ne vît pas
lui-même qu'il n'avait pas touché l'horizon et que nul ne le
touchera jamais. Pour moi, les _Harmonies_ fussent-elles finies à ma
satisfaction (ce qui ne sera pas), que je ne les regarderais encore
que comme un point d'où nos successeurs tireront un monde. Comment
pourrions-nous aller bien avant, quand nous sommes obligés de
consacrer les trois quarts de notre temps à élucider, pour un public
égaré, les questions les plus simples?
..... Si vous faites dans le Dictionnaire de Guillaumin l'article
_Assurance_, faites bien remarquer que ce ne sont pas seulement les
compagnies qui _s'associent_, mais encore et surtout les _assurés_.
Ce sont eux qui forment, sans s'en douter, une _association_ qui
n'en est pas moins réelle pour être volontaire et parce qu'on y
entre et en sort quand on veut.
Pise, 20 octobre 1850.
Mon cher ami, nous nous écrivions presque au même moment, le jour du
dîner mensuel, en sorte que nos lettres se sont croisées entre Paris
et Pise. Depuis, je n'observe aucun progrès, en avant ni en arrière,
dans ma maladie. Seulement le sentiment de la souffrance s'irrite
par la durée. Faiblesse, isolement, ennui, je ferais bon marché de
tout, n'était cette maudite déchirure à la gorge qui me rend si
pénibles toutes les fonctions, si nombreuses et si indispensables,
qui s'accomplissent par là. Oh! que je voudrais avoir un jour de
trêve!--mais toutes les invocations du monde n'y peuvent rien.--À la
bizarrerie de mes rêves et à la transpiration qui suit toujours le
sommeil, je reconnais que j'ai chaque nuit un peu de fièvre.
Cependant, comme je ne tousse pas plus qu'autrefois, je pense que
cette fièvre est plutôt un effet de ce malaise continuel qu'un
symptôme de la maladie constitutionnelle.
..... Je crois en effet que l'économie politique est plus sue ici
qu'en France, par la raison qu'elle fait partie du Droit. C'est
énorme que de donner une teinture de cette science aux hommes qui se
rattachent de près ou de loin à l'exécution des lois; car ces mêmes
hommes entrent pour beaucoup dans leur confection, et d'ailleurs ils
forment le fond de ce que l'on appelle la classe éclairée. Je
n'espère jamais voir l'économie politique prendre domicile à l'École
de Droit en France. À cet égard, l'aveuglement des gouvernements
est incompréhensible. Ils ne veulent pas qu'on enseigne la seule
science qui leur donne des garanties de durée et de stabilité.
N'est-ce pas un fait caractéristique que le ministre du commerce et
celui de l'instruction publique, me renvoyant de l'un à l'autre
comme une balle, m'aient, de fait, refusé un local pour faire un
cours gratuit?
Puisque vous êtes notre _Cappoletto_, notre _Leader_, vous devriez
bien endoctriner nos amis Garnier et Molinari pour qu'ils mettent à
profit cette occasion unique de la signature, laquelle, quoi qu'on
en dise, donne de la dignité au journal. Il dépend d'eux, je crois,
de donner à la _Patrie_ ce qu'elle n'a jamais eu, une couleur, un
_caractère_. Ils auront à agir avec beaucoup de prudence et de
circonspection, puisque le journal n'est économiste, ni au point de
vue du directeur, ni à celui des actionnaires, ni à celui des
abonnés. Le _cachet_ ne devra apparaître distinctement que peu à
peu. Je pense que nos amis ne doivent nullement agir comme s'ils
étaient dans un journal franchement économiste et ayant arboré le
drapeau. Il s'agirait là de rompre des lances avec les adversaires.
Mais dans la _Patrie_, la tactique ne doit pas être la même. Il faut
d'abord ne traiter que de loin en loin les questions de liberté
commerciale, particulièrement les plus ardues (comme les lois de
navigation). Il vaut mieux prendre la question de plus haut, à une
hauteur qui embrasse à la fois la politique, l'économie politique et
le socialisme, c'est-à-dire: _l'intervention de l'État_. Encore ne
doivent-ils pas, selon moi, présenter la _non-intervention_ comme un
système, comme un principe. Seulement ils doivent appeler
l'attention du lecteur là-dessus chaque fois que l'occasion s'en
présente. Leur rôle,--afin de ne pas éveiller la défiance,--est de
montrer, dans chaque question spéciale, les _avantages_ et les
_inconvénients_ de l'intervention. Les avantages, pourquoi les
dissimuler? Il faut bien qu'il y en ait puisque cette intervention
est si populaire. Ils devront donc avouer que lorsqu'il y a un _bien
à faire_ ou un _mal à combattre_, l'appel à la force publique paraît
d'abord le moyen le plus court, le plus économique, le plus
efficace; à cet égard même, à leur place, je me montrerais
très-large et très-conciliant envers les gouvernementaux, car ils
sont bien nombreux et il s'agit moins de les réfuter que de les
ramener. Mais après avoir reconnu les avantages immédiats,
j'appellerais leur attention sur les inconvénients ultérieurs. Je
dirais: C'est ainsi qu'on crée de nouvelles fonctions, de nouveaux
fonctionnaires, de nouveaux impôts, de nouvelles sources de
désaffection, de nouveaux embarras financiers. Puis, en substituant
à l'activité privée la force publique, n'ôte-t-on pas à
l'individualité sa valeur propre et les moyens de l'acquérir? Ne
fait-on pas de tous les citoyens des hommes qui ne savent pas se
conduire eux-mêmes, prendre une résolution, repousser une surprise,
un coup de main? Ne prépare-t-on pas des éléments au socialisme, qui
n'est autre chose que la pensée d'un homme substituée à toutes les
volontés?
Les diverses questions spéciales qui peuvent se présenter, discutées
à ce point de vue, avec impartialité, la part du _pour_ et du
_contre_ étant bien faite, je crois que le public s'y intéresserait
beaucoup et ne tarderait pas à reconnaître la véritable cause de nos
malheurs.--Les circulaires de M. Dumas offrent un bon texte pour le
début.
Adieu, mon cher ami, croiriez-vous que je suis fatigué pour avoir
barbouillé ces quelques lignes? Il me reste cependant la force de me
rappeler au bon souvenir de madame Say et de Léon.