Mon cher Cobden, j'ai reçu votre lettre et le beau discours de M.
Molesworth. Si j'avais eu du temps à ma disposition, je l'aurais
traduit pour le _Journal des Économistes_. Mais le temps me manque
et plus encore la force. Elle m'échappe, et je vous avoue que me
voilà saisi de la manie de tous les écrivains. Je voudrais consacrer
le peu de santé qui me reste, d'abord à établir les vrais principes
d'économie politique tels que je les conçois, et ensuite à montrer
leurs relations avec toutes les autres sciences morales. C'est
toujours ma chimère des _Harmonies économiques_. Si cet ouvrage
était fait, il me semble qu'il rallierait à nous une foule de belles
intelligences, que le coeur entraîne vers le socialisme.
Malheureusement, pour qu'un livre surnage et soit lu, il doit être à
la fois court, clair, précis et empreint de sentiments autant que
d'idées. C'est vous dire qu'il ne doit pas contenir un mot qui ne
soit pesé. Il doit se former goutte à goutte comme le cristal, et,
comme lui encore, dans le silence et l'obscurité. Aussi je pousse
bien des soupirs vers mes chères Landes et Pyrénées.
Il ne m'a pas paru encore opportun de faire une ouverture à
Cavaignac relativement à l'objet de votre lettre[23]. Le moment me
semble mal choisi. Il faut attendre que les affaires d'Italie soient
un peu éclaircies. Rien ne serait plus impopulaire en ce moment
qu'une diminution dans l'armée. Tous les partis se réuniraient pour
la condamner: les politiques, à cause de l'état de l'Europe; les
propriétaires et négociants, à cause des passions démagogiques.
L'armée française est admirable de dévouement et de discipline. Elle
est, pour le moment, notre ancre de salut.--Ses chefs les plus aimés
sont au pouvoir et ne voudront rien faire qui puisse altérer son
affection.
[Note 23: Il s'agissait d'une réduction simultanée dans les
armements, en France et en Angleterre. (_Note de
l'éditeur._)]
Quant à la marine, il n'est pas probable que la France entrerait
dans une négociation qui aurait pour objet la _réduction
proportionnelle_. Il faudrait que l'Angleterre allât plus loin, et
je crains bien qu'elle n'y soit pas préparée. Je voudrais savoir au
moins ce que l'on pourrait espérer d'obtenir.
L'esprit public, de ce côté du détroit, rend une négociation
semblable extrêmement difficile, surtout avec l'Angleterre seule. Il
faudrait tâcher de l'étendre à toutes les puissances.
C'est pourquoi je n'ai pas osé compromettre le succès, en demandant
à Cavaignac une audience _ad hoc_. Je tâcherai de sonder ses idées
occasionnellement et je vous les communiquerai.
Il est impossible de se proposer un plus noble but. J'ai vu avec
plaisir que la _Presse_ entre dans cette voie. Je vais tâcher d'y
faire entrer aussi les _Débats_. Mais la difficulté est d'y
entraîner les journaux populaires; cependant je n'en désespère pas.
Adieu, je suis forcé de vous quitter.