MONSIEUR,

Nourri à l'école de votre Adam Smith et de notre J. B. Say je

commençais à croire que cette doctrine si simple et si claire

n'avait aucune chance de se populariser, du moins de bien longtemps,

car, chez nous, elle est complétement étouffée par les spécieuses

_fallacies_ que vous avez si bien réfutées,--par les sectes

fouriéristes, communistes, etc., dont le pays s'est momentanément

engoué,--et aussi par l'alliance funeste des _journaux de parti_

avec les journaux payés par les comités manufacturiers.

C'est dans l'état de découragement complet où m'avaient jeté ces

tristes circonstances, que m'étant par hasard abonné au _Globe and

Traveller_, j'appris, et l'existence de la _Ligue_, et la lutte que

se livrent en Angleterre la liberté commerciale et le monopole.

Admirateur passionné de votre si puissante et si morale association,

et particulièrement de l'homme qui paraît lui donner, au milieu de

difficultés sans nombre, une impulsion à la fois si énergique et si

sage, je n'ai pu contempler ce spectacle sans désirer faire aussi

quelque chose pour la noble cause de l'affranchissement du travail

et du commerce. Votre honorable secrétaire M. Hickin a eu la bonté

de me faire parvenir _la Ligue_, à dater de janvier 1844, et

beaucoup de documents relatifs à l'_agitation_.

Muni de ces pièces, j'ai essayé d'appeler l'attention du public sur

vos _proceedings_, sur lesquels les journaux français gardaient un

silence calculé et systématique. J'ai écrit dans les journaux de

Bayonne et de Bordeaux, deux villes naturellement placées pour être

le berceau du mouvement. Récemment encore, j'ai fait insérer dans le

_Journal des Économistes_ (nº 35, Paris, octobre 1844) un article

que je recommande à votre attention. Qu'est-il arrivé? c'est que les

journaux parisiens, à qui nos lois donnent le monopole de l'opinion,

ont jugé la discussion plus dangereuse que le silence. Ils font donc

le _silence_ autour de moi, bien sûrs, par ce système, de me réduire

à l'impuissance.

J'ai essayé d'organiser à Bordeaux une association pour

l'_affranchissement des échanges_; mais j'ai échoué parce que si

l'on rencontre quelques esprits qui souhaitent _instinctivement_ la

liberté _dans une certaine mesure_, il ne s'en trouve pas qui la

comprennent en principe.

D'ailleurs une association n'opère que par la publicité, et il lui

faut de l'argent. Je ne suis pas assez riche pour la doter à moi

seul; et demander des fonds, c'eût été créer l'insurmontable

obstacle de la méfiance.

J'ai songé à établir à Paris un journal quotidien fondé sur ces deux

données: _Liberté commerciale_; _exclusion d'esprit de parti_.--Là,

encore, je suis venu me heurter contre des obstacles pécuniaires et

autres, qu'il est inutile de vous exposer. Je le regretterai tous

les jours de ma vie, car j'ai la conviction qu'un tel journal,

répondant à un besoin de l'opinion, aurait eu des chances de

succès.--(Je n'y renonce pas.)

Enfin, j'ai voulu savoir si je pouvais avoir quelques chances d'être

nommé député, et j'ai acquis la certitude que mes concitoyens

m'accorderaient leurs suffrages; car j'atteignis presque la

majorité aux dernières élections. Mais des considérations

personnelles m'empêchent d'aspirer à cette position, que j'aurais pu

faire tourner à l'avantage de notre cause.

Forcé de restreindre mon action, je me suis mis à traduire vos

séances de _Drury-Lane_ et de _Covent-Garden_.--Au mois de mai

prochain, je livrerai cette traduction à la publicité. J'en attends

de bons effets.

1º Il faudra bien que l'on reconnaisse, en France, l'existence de

l'_agitation_ anglaise contre les monopoles.

2º Il faudra bien qu'on cesse de croire que la liberté n'est qu'un

piége que l'Angleterre tend aux autres nations.

3º Les arguments en faveur de la liberté du commerce auront

peut-être plus d'effet, sous la forme vive, variée, populaire de vos

_speeches_, que dans les ouvrages méthodiques des économistes.

4º Votre _tactique_ si bien dirigée, en bas sur l'opinion, en haut

sur le parlement, nous apprendra à agir de même et nous éclairera

sur le parti qu'on peut tirer des institutions constitutionnelles.

5º Cette publication sera un coup vigoureux porté à ces deux grands

fléaux de notre époque: L'_esprit de parti_ et les _haines

nationales_.

6º La France verra qu'il y a en Angleterre deux opinions entièrement

opposées, et qu'il est par conséquent absurde et contradictoire

d'embrasser toute l'Angleterre dans la même haine.

Pour que cette oeuvre fût complète, j'aurais désiré avoir quelques

documents sur _l'origine et le commencement de la Ligue_. Un court

historique de cette association aurait convenablement précédé la

traduction de vos discours. J'ai demandé ces pièces à M. Hickin;

mais ses occupations ne lui ont sans doute pas permis de me

répondre. Mes documents ne remontent qu'à janvier 1843.--Il me

faudrait au moins la discussion au parlement sur le tarif de 1842,

et spécialement le discours où M. Peel proclama la vérité

économique, sous cette forme devenue si populaire: _We must be

allowed to buy in the cheapest market, etc._

Je voudrais aussi que vous me disiez quels sont ceux de vos

discours, soit aux meetings, soit au parlement, que vous jugez le

plus à propos de faire traduire.--Enfin je désire que mon livre

contienne une ou deux _free-trade discussions_ de la chambre des

communes, et que vous ayez la bonté de me les désigner.

Je m'estimerai heureux si j'obtiens une lettre de l'homme de notre

époque à qui j'ai voué la plus vive et la plus sincère admiration.

Mugron, 8 avril 1845.

Œuvres Complètes de Frédéric Bastiat, tome 1 mises en ordre, revues et annotées d'après les manuscrits de l'auteur · 第 52 / 148 题