J'arrive chez lui à 5 h. du matin, comme j'en étais convenu avec
M. de Monclar, que je devais remplacer. Le cher malade avait
passé une nuit plus calme, grâce sans doute à l'effet de la
potion calmante; toutefois il se plaignait de n'avoir pas dormi.
Quand il me vit si matin, il me dit: «Mes amis sont mes
victimes.» Il m'entretint de l'effet de la potion à laquelle il
attribuait une action sur son cerveau. «Je sens là deux pensées,
disait-il en posant le doigt sur son front; ma pensée ordinaire
et une autre.» Ce même matin, il voulut se lever un peu plus tôt
que de coutume. À 8 h. 1/2 il quitta son lit. Mais il se sentit
faible, et n'essaya pas de se laver les mains et le visage, ce
qu'il avait fait encore debout, la veille.
Assis sur son canapé, il m'interrogea de nouveau sur la durée de
mon séjour à Rome. Ensuite il me parla de son retour en France,
s'inquiétant beaucoup de savoir s'il serait possible de lui
procurer des moyens de transport commodes de Marseille à Mugron,
de l'installer dans chaque hôtel, au rez-de-chaussée, dans une
pièce bien chaude, etc. Quand je le vis s'arrêter sur ces détails
et en prendre souci, je crus devoir, pour soulager son esprit,
lui proposer de l'accompagner dans son voyage... Il accepta de
suite mon offre, et me dit que nous ne nous séparerions qu'à
Mugron. Puis, un instant après, comme s'il se fût fait un cas de
conscience de son acceptation, il ajouta: «Vous vous sacrifiez
pour moi seul, attendez-vous à toutes sortes de déceptions.»
Ces déceptions qui m'attendaient entre Marseille et Mugron, le
scrupule exagéré qui les lui faisait entrevoir, m'eussent égayé
dans tout autre moment.
La veille au soir il avait dit à son cousin qu'il désirait faire
son testament et se servir du ministère du chancelier de
l'ambassade. Cette résolution étant bien arrêtée dans son esprit,
j'allai, un peu avant onze heures, chercher M. de Gérando,
chancelier. Celui-ci ne put venir aussi promptement que nous
l'eussions désiré. Il n'arriva qu'à 1 h. Notre malade s'était
remis au lit. C'est de son lit qu'il déclara lentement ses
intentions à M. de Gérando, s'inquiétant beaucoup, non-seulement
de les énoncer, mais de les motiver, ce qui était superflu.
..... Pendant que le chancelier s'occupait de la rédaction
définitive du testament, il me témoignait encore la crainte de
n'avoir pas été compris. Pour le rassurer, je lui répétai, non
ses propres paroles, mais le sens qu'elles exprimaient, et qui
était fort clair. Alors il étendit son bras, posa sa main sur mon
cou, attira ma tête près de la sienne, mon oreille près de ses
lèvres, et dit en donnant à son faible souffle un accent
inimitable: «Voyez-vous, Paillottet, ma tante, c'est ma mère!
C'est elle qui m'a élevé, qui a veillé sur mon enfance!»
Le testament allait s'achever. Pour savoir s'il était en état de
le signer, je lui remis une plume et une feuille de papier blanc
sur laquelle il traça ces lettres: _Frede_.... Nous vîmes qu'il
pouvait signer, et en effet, il signa lisiblement.
Un instant après il me dit: «Je fais une réflexion. Mon oncle
jouit actuellement de ma maison de Sengresse: je voudrais qu'il
ne fût pas troublé dans cette jouissance, et j'aurais dû insérer
une disposition à ce sujet dans mes dernières volontés. Il est
trop tard.» Je lui promis de faire connaître ce voeu, et, d'après
ce que j'avais ouï dire de Mlle sa tante, j'ajoutai que de son
propre mouvement elle ferait pour son frère ce que son neveu
désirait qu'elle fît.
À 2 h. 1/2, malgré la fatigue qu'il venait d'éprouver, il voulut
quitter son lit. L'abbé venait de rentrer. Nous aidâmes le
malade à se lever, et vîmes que ses forces diminuaient
sensiblement. Il resta silencieux, et vers 4 h. demanda à se
recoucher. Quand il fut près de son lit, ses jambes fléchirent.
Nous le soulevâmes; mais à raison de la position qu'il avait
prise, nous fûmes obligés de le coucher à rebours, ses pieds se
trouvant à la tête du lit. Pour lui éviter des secousses, nous
changeâmes de place les oreillers, et le laissâmes se reposer un
instant, enveloppé de sa robe de chambre. Sa respiration devenait
de plus en plus pénible, et les bouillonnements à l'intérieur de
sa poitrine étaient de plus en plus sonores. Il eut un court
assoupissement, à la suite duquel il trouva la force de changer
de position et de se mettre au lit comme de coutume. Puis un
nouvel accablement survint. J'étais assis près de lui, les yeux
fixés sur son visage, écoutant cette respiration qui rencontrait
tant d'obstacles. L'impression que je ressentais devint si
poignante que je dus me retirer dans la pièce voisine. L'abbé de
Monclar, que j'avais laissé en prières auprès de la fenêtre, vint
bientôt me chercher. Le malade me demandait. Quand je fus près de
lui, assis à son chevet, il désigna du geste son cousin, et fit
entendre ces mots: «_tous deux_.» C'était à nous deux qu'il
voulait s'adresser.
Il souleva un peu sa tête, l'appuya sur sa main droite, et se
disposa à parler. L'intelligence brillait encore dans ses yeux.
Son regard avait une expression que j'avais souvent remarquée au
milieu de nos entretiens. Il semblait annoncer la solution d'un
problème. La première phrase qu'il prononça sortit si faible de
ses lèvres que l'abbé, placé debout à la tête du lit, n'en put
rien entendre, et que je n'en recueillis que le dernier mot.
C'était l'adjectif _philosophique_. Après une courte pause, il
prononça distinctement: LA VÉRITÉ; puis s'arrêta, redit le même
mot, et le répéta encore, en s'efforçant de compléter sa pensée.
Émus à ce spectacle, nous le conjurâmes de suspendre son
explication et de se reposer un peu; l'abbé se pencha pour
l'aider à replacer sa tête sur l'oreiller. Dans cette situation
le souffle de ses lèvres ne pouvait plus m'arriver. Il dit alors,
sans que je les entendisse, ces mots que l'abbé me transmit
immédiatement et me répéta le jour suivant: «_Je suis heureux de
ce que mon esprit m'appartient._» L'abbé ayant changé de
position, je pus entendre le mourant articuler encore ceci: «_Je
ne puis pas m'expliquer._» Ce furent les derniers mots qui
sortirent de sa bouche.
À ce moment arriva le docteur Lacauchie. Pendant qu'il se
trouvait avec l'abbé, je crus pouvoir m'absenter un instant, et
sortis à 5 h. Quand je revins, mon ami n'existait plus. Cinq
minutes après ma sortie il avait rendu le dernier soupir...
Voici ce que m'apprirent MM. de Monclar et Lacauchie, tous deux
témoins de sa fin. Au moment où je m'éloignais, ils
s'approchèrent de son lit et virent aussitôt que la mort allait
frapper. M. de Monclar se mit en devoir d'administrer au mourant
l'Extrême-Onction, et pour s'assurer de ses dispositions à
recevoir ce dernier sacrement, il lui dit: «Mon ami, baise le
crucifix.» Les lèvres du mourant s'avancèrent, et obéirent
complétement à l'exhortation. À cette vue le docteur fit un geste
d'étonnement; il ne s'expliquait pas que l'intelligence et la
volonté fussent encore là quand la vie se retirait.
Je contemplai longtemps cette tête chérie que l'âme venait
d'abandonner, et vis que la mort n'y avait laissé aucune trace de
souffrance.
Deux jours après, dans l'Église de Saint-Louis des Français, on
fit à l'homme éminent, qui avait vécu si simple et si modeste, de
pompeuses funérailles. C'était un premier acte de justice envers
sa mémoire.
Le surlendemain, 28 décembre, je quittais Rome pour revenir en
France. Quelques heures avant de partir, je lus dans l'Église de
Santa Maria degli Angeli une belle et courte épitaphe latine qui
semblait faite pour lui. Je la traduis de cette manière:
_Il vécut par le coeur et la pensée,
Il vit dans nos souvenirs,
Il vivra dans la postérité._