24 DÉCEMBRE 1850 (MARDI).

J'arrive chez lui à 5 h. du matin, comme j'en étais convenu avec

M. de Monclar, que je devais remplacer. Le cher malade avait

passé une nuit plus calme, grâce sans doute à l'effet de la

potion calmante; toutefois il se plaignait de n'avoir pas dormi.

Quand il me vit si matin, il me dit: «Mes amis sont mes

victimes.» Il m'entretint de l'effet de la potion à laquelle il

attribuait une action sur son cerveau. «Je sens là deux pensées,

disait-il en posant le doigt sur son front; ma pensée ordinaire

et une autre.» Ce même matin, il voulut se lever un peu plus tôt

que de coutume. À 8 h. 1/2 il quitta son lit. Mais il se sentit

faible, et n'essaya pas de se laver les mains et le visage, ce

qu'il avait fait encore debout, la veille.

Assis sur son canapé, il m'interrogea de nouveau sur la durée de

mon séjour à Rome. Ensuite il me parla de son retour en France,

s'inquiétant beaucoup de savoir s'il serait possible de lui

procurer des moyens de transport commodes de Marseille à Mugron,

de l'installer dans chaque hôtel, au rez-de-chaussée, dans une

pièce bien chaude, etc. Quand je le vis s'arrêter sur ces détails

et en prendre souci, je crus devoir, pour soulager son esprit,

lui proposer de l'accompagner dans son voyage... Il accepta de

suite mon offre, et me dit que nous ne nous séparerions qu'à

Mugron. Puis, un instant après, comme s'il se fût fait un cas de

conscience de son acceptation, il ajouta: «Vous vous sacrifiez

pour moi seul, attendez-vous à toutes sortes de déceptions.»

Ces déceptions qui m'attendaient entre Marseille et Mugron, le

scrupule exagéré qui les lui faisait entrevoir, m'eussent égayé

dans tout autre moment.

La veille au soir il avait dit à son cousin qu'il désirait faire

son testament et se servir du ministère du chancelier de

l'ambassade. Cette résolution étant bien arrêtée dans son esprit,

j'allai, un peu avant onze heures, chercher M. de Gérando,

chancelier. Celui-ci ne put venir aussi promptement que nous

l'eussions désiré. Il n'arriva qu'à 1 h. Notre malade s'était

remis au lit. C'est de son lit qu'il déclara lentement ses

intentions à M. de Gérando, s'inquiétant beaucoup, non-seulement

de les énoncer, mais de les motiver, ce qui était superflu.

..... Pendant que le chancelier s'occupait de la rédaction

définitive du testament, il me témoignait encore la crainte de

n'avoir pas été compris. Pour le rassurer, je lui répétai, non

ses propres paroles, mais le sens qu'elles exprimaient, et qui

était fort clair. Alors il étendit son bras, posa sa main sur mon

cou, attira ma tête près de la sienne, mon oreille près de ses

lèvres, et dit en donnant à son faible souffle un accent

inimitable: «Voyez-vous, Paillottet, ma tante, c'est ma mère!

C'est elle qui m'a élevé, qui a veillé sur mon enfance!»

Le testament allait s'achever. Pour savoir s'il était en état de

le signer, je lui remis une plume et une feuille de papier blanc

sur laquelle il traça ces lettres: _Frede_.... Nous vîmes qu'il

pouvait signer, et en effet, il signa lisiblement.

Un instant après il me dit: «Je fais une réflexion. Mon oncle

jouit actuellement de ma maison de Sengresse: je voudrais qu'il

ne fût pas troublé dans cette jouissance, et j'aurais dû insérer

une disposition à ce sujet dans mes dernières volontés. Il est

trop tard.» Je lui promis de faire connaître ce voeu, et, d'après

ce que j'avais ouï dire de Mlle sa tante, j'ajoutai que de son

propre mouvement elle ferait pour son frère ce que son neveu

désirait qu'elle fît.

À 2 h. 1/2, malgré la fatigue qu'il venait d'éprouver, il voulut

quitter son lit. L'abbé venait de rentrer. Nous aidâmes le

malade à se lever, et vîmes que ses forces diminuaient

sensiblement. Il resta silencieux, et vers 4 h. demanda à se

recoucher. Quand il fut près de son lit, ses jambes fléchirent.

Nous le soulevâmes; mais à raison de la position qu'il avait

prise, nous fûmes obligés de le coucher à rebours, ses pieds se

trouvant à la tête du lit. Pour lui éviter des secousses, nous

changeâmes de place les oreillers, et le laissâmes se reposer un

instant, enveloppé de sa robe de chambre. Sa respiration devenait

de plus en plus pénible, et les bouillonnements à l'intérieur de

sa poitrine étaient de plus en plus sonores. Il eut un court

assoupissement, à la suite duquel il trouva la force de changer

de position et de se mettre au lit comme de coutume. Puis un

nouvel accablement survint. J'étais assis près de lui, les yeux

fixés sur son visage, écoutant cette respiration qui rencontrait

tant d'obstacles. L'impression que je ressentais devint si

poignante que je dus me retirer dans la pièce voisine. L'abbé de

Monclar, que j'avais laissé en prières auprès de la fenêtre, vint

bientôt me chercher. Le malade me demandait. Quand je fus près de

lui, assis à son chevet, il désigna du geste son cousin, et fit

entendre ces mots: «_tous deux_.» C'était à nous deux qu'il

voulait s'adresser.

Il souleva un peu sa tête, l'appuya sur sa main droite, et se

disposa à parler. L'intelligence brillait encore dans ses yeux.

Son regard avait une expression que j'avais souvent remarquée au

milieu de nos entretiens. Il semblait annoncer la solution d'un

problème. La première phrase qu'il prononça sortit si faible de

ses lèvres que l'abbé, placé debout à la tête du lit, n'en put

rien entendre, et que je n'en recueillis que le dernier mot.

C'était l'adjectif _philosophique_. Après une courte pause, il

prononça distinctement: LA VÉRITÉ; puis s'arrêta, redit le même

mot, et le répéta encore, en s'efforçant de compléter sa pensée.

Émus à ce spectacle, nous le conjurâmes de suspendre son

explication et de se reposer un peu; l'abbé se pencha pour

l'aider à replacer sa tête sur l'oreiller. Dans cette situation

le souffle de ses lèvres ne pouvait plus m'arriver. Il dit alors,

sans que je les entendisse, ces mots que l'abbé me transmit

immédiatement et me répéta le jour suivant: «_Je suis heureux de

ce que mon esprit m'appartient._» L'abbé ayant changé de

position, je pus entendre le mourant articuler encore ceci: «_Je

ne puis pas m'expliquer._» Ce furent les derniers mots qui

sortirent de sa bouche.

À ce moment arriva le docteur Lacauchie. Pendant qu'il se

trouvait avec l'abbé, je crus pouvoir m'absenter un instant, et

sortis à 5 h. Quand je revins, mon ami n'existait plus. Cinq

minutes après ma sortie il avait rendu le dernier soupir...

Voici ce que m'apprirent MM. de Monclar et Lacauchie, tous deux

témoins de sa fin. Au moment où je m'éloignais, ils

s'approchèrent de son lit et virent aussitôt que la mort allait

frapper. M. de Monclar se mit en devoir d'administrer au mourant

l'Extrême-Onction, et pour s'assurer de ses dispositions à

recevoir ce dernier sacrement, il lui dit: «Mon ami, baise le

crucifix.» Les lèvres du mourant s'avancèrent, et obéirent

complétement à l'exhortation. À cette vue le docteur fit un geste

d'étonnement; il ne s'expliquait pas que l'intelligence et la

volonté fussent encore là quand la vie se retirait.

Je contemplai longtemps cette tête chérie que l'âme venait

d'abandonner, et vis que la mort n'y avait laissé aucune trace de

souffrance.

Deux jours après, dans l'Église de Saint-Louis des Français, on

fit à l'homme éminent, qui avait vécu si simple et si modeste, de

pompeuses funérailles. C'était un premier acte de justice envers

sa mémoire.

Le surlendemain, 28 décembre, je quittais Rome pour revenir en

France. Quelques heures avant de partir, je lus dans l'Église de

Santa Maria degli Angeli une belle et courte épitaphe latine qui

semblait faite pour lui. Je la traduis de cette manière:

_Il vécut par le coeur et la pensée,

Il vit dans nos souvenirs,

Il vivra dans la postérité._

Œuvres Complètes de Frédéric Bastiat, tome 1 mises en ordre, revues et annotées d'après les manuscrits de l'auteur · 第 31 / 148 题