En arrivant près de lui, je lui remets quelques exemplaires de la
réimpression des _Incompatibilités parlementaires_, et lui
explique que je viens de les retirer du ministère de l'Intérieur
des États Romains.
Voici ce qui m'était arrivé pour ces brochures. Les douaniers de
Civita-Vecchia les avaient extraites de mon sac de voyage et
envoyées à la police. Je les croyais perdues, quand, passant ce
matin devant le magasin du libraire Merle,... je vois exposés en
vente plusieurs pamphlets de Bastiat. J'entre et demande à Merle
s'il a les _Incompatibilités parlementaires_: «Pas encore,
répond-il, mais je ne tarderai sans doute pas; car cet écrit
vient d'être réimprimé! Je le sais, à telles enseignes que les
douaniers de Civita-Vecchia ont été assez stupides, ces jours-ci,
pour en saisir une demi-douzaine d'exemplaires à un voyageur
français.»--«Comment donc êtes-vous si bien informé? repris-je;
je suis le voyageur dont vous faites mention.» Alors Merle
m'apprend qu'il tenait la nouvelle de ma mésaventure du comte
Z..., attaché au ministère de l'Intérieur. Le comte Z... avait
blâmé le procédé des douaniers, et ajouté que, si le propriétaire
se présentait pour réclamer ces brochures, elles lui seraient
immédiatement rendues. Sur ces explications, je m'étais empressé
d'aller à Monte-Cavallo, où un employé fort poli, après m'avoir
adressé beaucoup d'excuses sur ce qui s'était passé, m'avait
remis toutes mes brochures, moins une. Cette dernière ne pouvait
m'être rendue qu'un peu plus tard, parce que Monseigneur, qui
était alors absent, en avait commencé la lecture, curieux de
connaître cette production d'un auteur qu'il avait en grande
estime. Le même employé, me montrant sur la couverture d'un
pamphlet la liste imprimée des divers écrits de Bastiat, posa
l'index sur les mots _Harmonies économiques_, et dit: «Voilà un
bien bel ouvrage.»
J'informai de cette particularité mon cher malade, en ajoutant
que très-certainement en France, au ministère de l'Intérieur, ses
oeuvres étaient moins connues que dans les bureaux de
Monte-Cavallo.
Par un fort beau temps, nous prenons une voiture.... Il veut me
servir de cicerone, et m'expliquer les monuments antiques; mais
j'obtiens qu'il se taise jusqu'à ce que nous descendions de
voiture... Il m'entretient beaucoup de son projet de rentrer en
France, d'un domestique, nommé Dargeau, qu'il fait venir de son
pays, pour s'assurer ses soins éprouvés, et m'interroge sur la
durée probable de mon séjour à Rome. Je me garde bien de lui dire
que je m'en irai probablement le lendemain de son départ.
... Quand nous sommes rentrés chez lui, il me parle de mettre en
ordre ses ébauches. Il voudrait bien me dicter quelques
indications importantes et notamment sur le sujet de la
population... L'article qu'il a publié, il y a quatre ans
environ, dans le _Journal des Économistes_, lui paraît incomplet
et à refaire. La principale objection contre la théorie de
Malthus n'y est pas exposée.
Les impatiences ont disparu.