«Qu’y a-t-il donc, dit Mme Marie... une conspiration?
--Peut-être, répondit Mme de Gandelau, mais laisse-nous le plaisir de
la mener à bonne fin.
--Conspirez, maman, je vous aiderai de tout mon cœur.»
Il n’y avait pas à parler, pour le moment, de la promenade projetée, car
on se trahissait. Mme de Gandelau proposa à sa fille de prendre
quelque repos dont elle devait avoir besoin. M. N... demanda la
permission d’expédier certaines lettres urgentes et le château rentra
dans le silence. La journée était chaude et on n’entendait plus que le
bourdonnement des insectes sur les pelouses. Paul cependant ne pouvait
tenir en place.
«Vous n’êtes pas encore un diplomate, lui dit son cousin. Diable!
tenez-vous en repos. Il n’y a plus que vous qui bougiez dans la maison.
Vous allez vous trahir, si vous continuez. Allez-vous-en dans votre
chambre, prenez un livre... ennuyeux; vous vous endormirez et le temps
passera.
--Mais tous les invités qui attendent là-bas.
--Ah oui, c’est vrai! Eh bien montez à cheval, courez jusqu’à la maison,
dites à tous les invités d’admirer les merveilles du nouveau domaine et
de prendre patience. Dites que madame votre sœur est un peu fatiguée et
qu’elle ne fera son apparition que dans l’après-midi. Puis revenez.»
Paul ne se le fit pas répéter, tant l’immobilité lui semblait chose
impossible. Il aurait donné à ce moment dix ans de sa vie pour que sa
sœur se décidât à monter en voiture.
On ne saurait dire ce que pensait le poney de l’allure que Paul lui fit
prendre par cette chaleur de 25 degrés à l’ombre. Il arriva écumant à la
maison neuve, si bien que la plupart des personnes déjà réunies crurent
à quelque fâcheuse nouvelle. Quand Paul, de l’air le plus effaré du
monde, leur dit que Mme Marie devait retarder son entrée de quelques
heures, parce qu’elle se reposait:
«Si ce n’est que cela, dirent-ils tous, rien ne presse, et c’est bien
naturel, après un si long voyage.»
Puis chacun voulut avoir des nouvelles des arrivants, puis on demandait
à Paul de voir ceci et cela. Paul bouillait.
«Vous n’allez pas remonter à cheval dans l’état où vous êtes, lui dit le
maire; vous voilà en nage et votre poney est blanc d’écume; reposez-vous
un peu et buvez un coup de vin.»
Il fallut se rendre, car M. le maire, de son côté, avait apporté un
panier de petit vin de Saumur. On trinqua à la santé des nouveaux
arrivés et à la prospérité de la maison, si bien que Paul perdit là une
heure. Enfin il put reprendre le chemin du château, même allure. Mais,
en atteignant la crête du plateau, il vit de loin la calèche qui se
dirigeait du côté de la maison. Il fit un détour afin de prendre les
promeneurs à revers, et les atteignit au moment où le nouveau domaine
allait leur apparaître. «Voilà, dit sa sœur, un cavalier bien échauffé,
d’où vient-il? Est-ce lui qui dirige toute la
conspiration?--Certainement, répondit sa mère, regarde!»
En effet, on voyait se dessiner la silhouette de la maison de Paul, avec
ses toits d’ardoises étincelants aux rayons du soleil... Il y eut un
silence et, il faut le dire, un peu d’émotion.
«Je m’en doutais,» dit Mme Marie, en embrassant sa mère et M. de
Gandelau. «Ainsi donc, pendant vos angoisses de l’an dernier, vous
pensiez à nous, à ce point de réaliser ce projet de maison que j’avais
cru n’être qu’une idée en l’air? Et Paul!
--Paul reprit M. de Gandelau, Paul a travaillé, et a pris sa bonne part
dans la réussite du projet. Si jamais il devient un architecte
distingué, tu eu auras été la cause première.
--Et vous, mon ami, dit Mme de Gandelau à son gendre, qui lui baisait
tendrement la main, vous ne dites rien!
--M. de Gandelau m’en avait écrit, et j’étais dans le secret; Marie peut
vous dire si je l’ai bien gardé!
--Ainsi nous étions trahis, mon pauvre Paul! s’écria Mme de Gandelau.
--M. de Gandelau voulait savoir si un établissement dans cette terre ne
dérangerait pas nos projets d’avenir. Je lui répondis qu’au contraire il
les devançait, et que la seule cause qui m’eût empêché d’entreprendre
ici la construction d’une maison après notre mariage, était la crainte
de vous affliger et de vous faire supposer que peut-être nous
n’attachions pas à votre hospitalité maternelle le prix que vous savez
lui donner. Marie désire résider ici une grande partie de l’année; elle
est aimée et connue dans ce pays où elle est née; rien ne pouvait lui
être plus agréable que de suivre votre exemple, près de vous, presque
sous vos yeux, sans vous causer les embarras d’une installation
permanente dans la maison que vous habitez. Je n’avais pas besoin de la
consulter, car je savais que vous réalisiez un rêve qu’elle caressait,
sans trop espérer sa réalisation prochaine.
--Tout est donc pour le mieux,» reprit Mme de Gandelau, en regardant
son mari, car elle se rappelait ce qu’il lui avait dit un soir, deux ans
auparavant.
[dessin]
La famille fut accueillie devant le perron de la nouvelle maison par des
vivats. Avant d’entrer, on en fit le tour; et se trouvant en face du
groupe des entrepreneurs et chefs ouvriers, Paul les présenta à sa sœur
en disant que c’était grâce à leur zèle et au désir de la voir bientôt
dans le pays, que cette construction avait dû d’être terminée en moins
de deux ans. Le compliment de Paul, assez bien tourné, et surtout les
façons gracieuses de sa sœur, qui s’enquit près de chacun d’eux de ce
qu’ils avaient fait, de leurs familles, et leur exprima le désir qu’elle
avait de les employer souvent, lui gagna le cœur de ces braves gens qui,
la plupart, l’avaient vue toute petite.
Mme Marie voulut tout visiter. Ce furent des explosions de joie à
chaque pas, et Paul fut bien embrassé vingt fois par sa _cliente_. M.
N... s’était emparé du grand cousin, qui, cela va sans dire, fut
chaudement félicité.
À chaque instant, M. Durosay ne manquait pas d’exprimer son admiration
et répétait sans cesse: «C’est un charmant manoir seigneurial!
--Mais, dit enfin Mme Marie en se tournant brusquement de son côté,
pourquoi, cher monsieur, appelez-vous cela un _manoir, et_ seigneurial?
Je n’ai pas de vassaux, et je n’ai pas envie d’en posséder. Dites donc
que c’est une maison, faite pour moi par ceux qui m’aiment, et qui sera
toujours ouverte à nos amis, toujours accessible à ceux qui auront
besoin de nous.»
On dit que Paul est plus que jamais décidé à embrasser la carrière de
l’architecture.