Les choses s’étaient passées ainsi qu’il avait été convenu; les
peintures de la maison, commencées dans les premiers jours de février
par le beau temps, étaient achevées en avril, ainsi que tous les travaux
accessoires. M. de Gandelau, qui était retourné à ses champs à la fin de
janvier, avait fait planter le petit parc autour de la maison, et avait
commandé les meubles les plus indispensables à l’habitation, voulant
laisser a sa fille le soin de choisir elle-même les objets qui devaient
être l’expression de son goût.
Mme Marie avait annoncé son retour pour le mois d’avril, puis pour le
mois de mai. Entre sa mère et elle, il n’avait pas été question, dans
leur correspondance, de la maison, depuis la guerre. Mme Marie
n’avait probablement pas pris au sérieux ce qui lui avait été écrit à ce
propos; puis les événements désastreux des années 1870 et 1871
semblaient avoir entièrement fait oublier ces projets de part et
d’autre.
Paul tenait beaucoup à une surprise et avait supplié Mme de Gandelau
de ne rien dire de la maison à sa fille. Bien entendu, Mme de
Gandelau s’était facilement rendue à ce désir.
On écrivit donc à Mme Marie que la famille ne serait réunie au
château que pour les fêtes de la Pentecôte, et que jusqu’à ce moment,
son père ayant quelques voyages à faire, elle ne se pressât pas de
rentrer en France avant cette époque. De Vienne, Mme de Gandelau
reçut, le 8 mai, une lettre qui lui annonçait que sa fille et son mari
descendraient à la station la plus rapprochée du château le 19 au matin,
jour de la Pentecôte.
Grande fut la joie de Paul lorsqu’il reçut cette nouvelle. Il pourrait
être alors dans la famille et jouir de la surprise de sa sœur; car il
craignait surtout que celle-ci n’arrivât pendant qu’il serait au lycée.
Cela lui eût semblé désastreux. Aussi avec quelle ardeur se mit-il au
travail dans les jours qui le séparaient encore de la Pentecôte! Il
voulait arriver au château avec une des premières places dans sa classe,
afin que tout le monde fût heureux.
Le jour de la sortie, impatiemment attendu, arriva. M. de Gandelau, en
raison de l’éloignement et des bonnes notes de Paul, avait obtenu que
son fils lui fût envoyé le samedi matin. Paul rentra donc au château à
midi, après plus de sept mois d’absence. Le grand cousin avait été
invité pour cette fête de famille, cela va sans dire. C’est tout au plus
si Paul prit le temps d’embrasser sa mère, son père, sa petite sœur, et
de déjeuner; il grillait d’aller voir la maison.
«Sois donc tranquille, lui répétait sa mère, elle t’attendra.» Pendant
le déjeuner, son père lui adressait des questions à propos de ses
études; mais Paul, de son côté, accablait son cousin de demandes.
«Et les menuiseries, font-elles bien? Et la peinture? De quelle couleur
est le salon? Et le plombier? A-t-il mis sur le toit la crête qu’il
promettait?
--Vous allez voir tout cela tout à l’heure, et d’ici à la nuit vous avez
le temps de tout examiner en détail... Un peu de patience! Un architecte
doit, avant tout, être patient.»
L’aspect de la maison nouvelle était bien changé depuis le départ de
Paul. Les abords, déblayés, étaient soigneusement sablés. Les
plates-bandes verdissaient, et quelques vieux arbres ayant pu être
conservés dans les environs, il semblait, en arrivant, que cette
habitation fût déjà occupée. Paul ne put s’empêcher de sauter de joie en
voyant comme la bâtisse était coquette et pittoresque. En débouchant
dans le vallon, il se mit à courir pour voir les choses de plus près, et
le grand cousin n’arriva sur le perron que quelques minutes après lui.
Paul n’avait vu ni la marquise de l’entrée, ni le vestibule-serre
donnant sur la salle de billard. Les plomberies n’étaient pas
entièrement achevées lorsqu’il était parti, les épis et les crêtes
manquaient. Les lucarnes n’étaient pas couronnées de leurs fleurons. À
peine les croisées étaient-elles posées, mais la vitrerie manquait. Ces
derniers ouvrages sont comme la marge dont on entoure un dessin, ou le
cadre qui sertit un tableau; pour les yeux peu exercés, ce dernier
accessoire met chaque partie à son plan, nettoie l’ensemble et donne
l’unité qui semblait faire défaut.
Paul était satisfait de l’aspect extérieur.
L’intérieur, quoique simple, d’après les instructions précises de M. de
Gandelau, avait bon air; nulle apparence d’ornements en pâtes ni de
dorures. Autour du vestibule régnait un lambris bas en chêne qui se
mariait aux chambranles des portes. Les bois de celles-ci et de ce
lambris avaient conservé leur couleur naturelle et étaient simplement
passés à l’huile de lin et à l’encaustique. Au-dessus du lambris, les
murs peints couleur pierre rehaussés de quelques filets rouges donnaient
à cette entrée un aspect propre et gai qui invitait à pousser plus
avant. Le salon était entouré d’un lambris de 1m,50c de hauteur
peint en blanc; la cheminée, large et haute, pouvait chauffer une
nombreuse réunion. Le chambranle était revêtu de bois et, sur son
manteau élevé, dans un cadre de chêne, on avait fait peindre assez
joliment une vue, à vol d’oiseau, du domaine de M. de Gandelau. Le
plafond, avec ses deux poutres et ses solives couvertes de tons clairs
rehaussés de filets noirs et blancs, grandissait la pièce, lui donnait
un aspect chaud, habitable, et prenait, sous les jours frisants, des
lumières et des ombres d’une couleur ambrée. Entre ce plafond et le
lambris blanc était posée une tenture de toile peinte. La cheminée se
détachait en vigueur sur ces fonds. L’entrée du salon eût été quelque
peu sombre si la large ouverture donnant dans la salle de billard ne
l’eût éclairée d’un grand jour tamisé par les plantes qui garnissaient
la petite serre-vestibule. Mais ce qui donnait à ce salon un caractère
qui séduisit tout d’abord Paul, c’était la bretêche, toute brillante de
lumière, et autour de laquelle régnait un divan de toile perse. La salle
de billard était aussi entourée d’un lambris de chêne apparent, et les
tentures de même en toile peinte. Une portière fermant la bretêche
permettait de se retirer dans cette pièce comme dans un petit boudoir,
d’où la vue se présentait charmante de trois côtés. Les plantes placées
dans la serre ne laissaient pénétrer dans cette salle de billard, du
côté du midi, qu’un jour doux et tranquille. La salle à manger avait été
décorée à peu près comme la salle de billard, et deux grands buffets de
chêne se reliaient avec le lambris dans les deux enfoncements réservés
pour les recevoir.
Paul s’empressa de monter à la chambre de sa sœur. Entièrement tendue de
perse, avec un simple stylobate brun, cette pièce était d’une grande
simplicité. Le plafond, établi comme ceux du rez-de-chaussée, lui
donnait toutefois une physionomie originale et gaie.
Paul voulut tout voir et, au bout d’une heure, son cousin le laissa
vaguer à son aise dans la maison, ayant donné rendez-vous à quelques
ouvriers pour régler certains détails.
Le soleil était déjà bas quand on songea à retourner au château.
«Eh bien, petit cousin, êtes-vous satisfait de votre œuvre? a-t-on fait
les choses, en votre absence, ainsi que vous l’entendiez?--Je voudrais
bien, répondit Paul, que ce fût en réalité mon œuvre, et je regrette de
n’avoir pu suivre le travail jusqu’au bout, car il me semble, en voyant
la chose terminée, qu’il n’y avait presque rien de fait quand je suis
parti.--Il en est, mon ami, des bâtisses comme de toutes les œuvres
humaines... Vous savez le dicton: _Finis coronat opus_. Le tout est de
finir. Ce n’est pas ce qui demande le plus de travail et de savoir, mais
c’est ce qui exige peut-être le plus de persistance, de méthode et de
soins, ainsi que je crois vous l’avoir déjà dit. Vous m’avez été
réellement utile pendant la construction, je puis vous le dire sans
flatterie, parce que vous avez mis à comprendre et à faire exécuter les
instructions données par moi, du zèle et toute votre intelligence. Mais
vous n’auriez pas eu à vous occuper sérieusement pendant l’achèvement de
l’œuvre, puisque la plupart des objets posés en dernier lieu ont été
faits à l’atelier et sont arrivés prêts; il ne faut donc pas avoir de
regrets; vous auriez perdu votre temps ici, tandis que, paraît-il, vous
l’avez bien employé au lycée.
--Je n’avais jamais vu de ces tentures de toiles peintes... cela fait
très bien; on croirait voir des tapisseries.
--Oui, je ne sais trop pourquoi on a laissé perdre ce genre de tentures
qui autrefois était fort usité, car vous pensez bien que tout le monde
ne pouvait avoir des tapisseries de Flandre ou des Gobelins, non plus
que des cuirs de Cordoue. Ces sortes de tentures coûtaient fort cher,
tandis que les toiles peintes ne coûtent pas beaucoup plus que du papier
de tenture et moins que des étoffes meublantes, la perse exceptée. Mais
on ne peut guère tendre un salon, une salle à manger avec de la perse;
cela n’est pas assez solide à l’œil; c’est bon pour une chambre à
coucher. Il faut, dans les grandes pièces, des tentures qui aient un
aspect velouté, chaud, solide.
--Et ces toiles peintes sont solides?
--D’aspect, oui, et aussi en réalité; la preuve est que vous pourrez en
voir à Reims, qui datent du quinzième siècle et qui sont d’une parfaite
conservation.
--Mais comment s’y prend-on pour faire ces tentures?
On choisit des toiles canevas, ou treillis ou croisées, à gros grains,
faites exprès, assez semblables aux toiles avec lesquelles on fabrique
les sacs. On tend ces toiles sur un plancher, avec des pointes; on les
encolle, c’est-à-dire qu’on passe dessus une couche de colle de peau
avec un peu de blanc d’Espagne. Puis quand cet encollage est sec, on
procède à la détrempe comme pour la décoration de théâtre. On peut ainsi
peindre tout ce que l’on veut, des semis, comme nous avons fait ici;
cela ne coûte pas gros, puisqu’on se sert de _pochoirs_; ou des
ornements, des paysages, des fleurs, des figures même. Le prix de la
matière est peu de chose, et le plus ou moins de valeur de ces tentures
dépend du travail de l’artiste. Quand cela est sec, on roule les toiles
et on les envoie partout sans grands frais; puis, sur place, on les
retend sur des châssis très minces, ce que nous appelons des
porte-tapisseries. Il y a donc isolement entre le mur et la tenture, ce
qui est nécessaire à la campagne où les papiers collés se gâtent
toujours; d’autant que, si on ne chauffe pas les pièces en hiver et que
l’on craigne l’humidité, on détend les toiles, on les roule et on les
range en lieu sec, pour les replacer au printemps, comme on fait des
tapisseries.
--J’ai cru, en ouvrant la porte du salon, que vous aviez fait mettre des
tapisseries.
--C’est qu’en effet le gros grain de la toile reproduit assez le point
de la tapisserie et que la détrempe prend les tons mats de la laine. Au
total, les tentures de notre maison ne coûtent guère plus que les
papiers de haut prix que l’on fabrique aujourd’hui et cela dure plus
longtemps; sans compter qu’on est assuré de ne pas voir sa tenture chez
tout le monde.
--C’est vrai, souvent en entrant dans un salon, j’ai reconnu un papier
que j’avais vu ailleurs. Mais, dites-moi, cousin: j’ai remarqué aussi
que vous aviez fait poser des paratonnerres?
--Certes, cela est prudent. J’en ai fait placer deux: un sur le comble
de l’escalier, et l’autre sur le milieu du grand faîtage.
--Un seul n’eût pas suffi?
--Je ne le crois pas, par cette raison que les paratonnerres ne
protègent que les points qui sont renfermés dans un cône dont ils sont
le sommet; du moins, c’est ce que l’on admet. Car, entre nous, les
physiciens ne sont pas parfaitement d’accord sur l’effet du fluide
électrique, sur le degré d’efficacité des paratonnerres et sur les
précautions à prendre lorsqu’on les établit. Je m’en tiens à ma propre
expérience, qui m’a démontré que jamais un édifice, si exposé qu’il fût,
n’était foudroyé lorsque les paratonnerres sont nombreux, que les
conducteurs sont suffisants, qu’ils sont mis en communication les uns
avec les autres et que leur extrémité inférieure plonge dans l’eau ou
dans une terre très humide. Vous savez que l’eau est conducteur de
l’électricité; si le fil du paratonnerre se termine dans une terre
sèche, l’électricité s’accumule et produit des étincelles en retour qui
sont très dangereuses. Le même effet se produit s’il y a des
interruptions dans le fil conducteur; le paratonnerre produit alors
l’effet d’une bouteille de Leyde, il se charge et devient plus dangereux
qu’utile. On a recommandé aussi les attaches avec isolateurs en verre;
mais je n’ai jamais vu que des paratonnerres, bien établis d’ailleurs,
causassent des accidents faute d’isolateurs. Je considère cette
précaution comme superflue, par cette raison que le fluide cherche sa
voie la plus directe. Le fil établi dans de bonnes conditions est cette
voie; aussi ne faut-il pas lui faire faire des détours brusques,
anguleux, et, autant que possible, il faut le mener par le plus court
chemin et celui qui se rapproche le plus de la verticale, dans le sol
humide.»
À dîner, il ne fut question que de la maison neuve et de l’arrivée de
Mme Marie. On discuta fort comment on s’y prendrait pour que la
surprise fût complète. Puis le _cérémonial_ fut réglé. M. de Gandelau y
avait songé. Les entrepreneurs et chefs d’atelier du pays qui avaient
travaillé à la maison étaient convoqués, et un dîner leur serait offert
dans le jardin. L’instituteur qui avait donné ses soins à Paul, le
maire, le curé de la commune, et quelques voisins et amis, entre autres
M. Durosay, qui avait reparu dans le pays, étaient priés de venir
assister à l’inauguration. Les ouvriers n’avaient pas été oubliés, ils
recevraient tous une gratification; il y aurait le soir un bal dans le
nouveau parc pour tous les gens du pays, avec les rafraîchissements
obligés, et les pauvres de la commune recevraient, dès le matin, des
distributions en nature.
Paul craignait fort que sa sœur n’eût quelque soupçon de la surprise
qu’on lui ménageait; que, si on se taisait au sujet de la maison dont,
avant la guerre, il avait été question dans les lettres écrites à Mme
Marie, ce silence ne lui parût suspect.--«Il a raison, dit Mme de
Gandelau. Si Marie nous demande ce qu’est devenu ce projet et le
programme qu’elle avait envoyé, si elle s’informe de nos occupations
pendant l’année dernière, nous serons obligés d’accumuler mensonges sur
mensonges; nous nous couperons, et d’ailleurs cela me répugne un peu de
ne pas lui parler sincèrement. Nous ne saurons pas mentir pendant deux
ou trois heures; puis, Lucie nous trahira.
--Oh! non, répondit Lucie, je ne dirai rien, bien sûr.
--Tes yeux parleront pour toi, chère enfant. J’arrangerai cela. Vous me
laisserez quelques instants seule avec Marie. Je lui dirai que Paul,
pour s’occuper pendant ses vacances trop prolongées, a bâti une petite
maison, avec les conseils de son cousin. Je lui laisserai supposer que
c’est quelque fantaisie de collégien. Elle ne pensera qu’à un amusement,
se figurera quelque petit modèle de construction assez bien réussi. On
pourra donc en parler à l’aise, sur le ton de la plaisanterie. Puis,
après déjeuner, nous lui proposerons d’aller voir la maison de Paul.»
C’est ainsi que les choses furent réglées.
Paul dormit peu pendant cette nuit quoiqu’il fût parti de Paris de grand
matin et qu’il eût usé et abusé de ses jambes tout le jour.
Le 19 mai 1872, à 9 heures 40 minutes, M. et Mme N... descendaient à
la gare de X..., où M. de Gandelau les attendait avec une bonne calèche.
Vingt minutes après on entrait dans la cour du château. Inutile de dire
les embrassades, les joies entremêlées de larmes, prodiguées pendant les
premières minutes de ce retour.
Mme de Gandelau avait fait arranger les chambres des époux avec tout
le soin dont elle était capable, comme s’ils dussent faire un long
séjour au château.
La mère ne manqua pas de trouver sa fille embellie; Mme Marie trouva
Paul grandi, presque un homme, et Mlle Lucie presque une jeune fille.
Grâce à Mme de Gandelau, pendant le déjeuner, il ne fut question de
la maison de Paul que comme d’un incident sans conséquence. On parla des
voyages, de la guerre. Après vingt-deux mois d’absence, les sujets de
conversation ne manquaient pas. Mais Paul était agité, distrait; sa sœur
en fit la remarque. Paul rougit jusqu’au blanc des yeux.
«Je crois que Paul médite quelque chose, dit M. N...,»