L’ORDRE DANS l’ACHÈVEMENT DES TRAVAUX.
Plus les ouvrages approchaient de leur terme, plus le travail du bureau
se compliquait. Quand Paul avait vu que presque tous les détails étaient
donnés aux entrepreneurs, il avait pensé qu’il n’y aurait plus pour lui
qu’à surveiller la façon, la mise en place de chaque partie, d’après les
instructions du grand cousin; mais le travail du bureau, qui, pendant
les premiers mois, prenait deux ou trois heures par jour, se
compliquait. Il fallait mettre les attachements en ordre, afin d’établir
les comptes; il fallait, pour ne pas perdre de temps, écrire ou donner
des ordres aux ouvriers pour qu’ils arrivassent au moment même où on en
avait besoin, et pussent, en certains cas, travailler de concert. Le
menuisier avait envoyé à la fin d’août une partie des portes et
croisées, presque tous les parquets. On avait dû dès lors commander au
serrurier, les équerres, les pentures, les pattes à scellement, faire
venir de Tours de la quincaillerie: paumelles, crémones, serrures,
verrous, fiches, couplets, etc., et pour que ces commandes fussent bien
remplies, envoyer aux fournisseurs les mesures de chacune de ces pièces,
en raison de la force du bois et de la nature des objets. Le grand
cousin était allé à Tours pour choisir les échantillons de cette
quincaillerie. Le menuisier et le serrurier devaient travailler
simultanément; et souvent, n’étant pas habitués à être pressés, il était
nécessaire de régler le travail de chacun pour qu’ils ne perdissent pas
de temps. Les couvreurs étaient arrivés, et, à chaque instant, ils
réclamaient le concours du maçon ou du charpentier. Comme les journées
qu’on leur payait étaient chères, il était important de ne pas leur
laisser de prétextes pour flâner.
Le grand cousin avait donc enseigné à Paul comment, chaque soir, il
devait se rendre compte des travaux de diverses natures à exécuter le
lendemain, et comment il devait distribuer à chacun son rôle avant de
quitter le chantier. Cette nécessité de tout prévoir avait paru à Paul
un travail difficile; mais son esprit s’était mis peu à peu à cette
besogne et il arrivait assez bien à supputer les ouvrages qu’il
s’agissait d’achever sans encombre.
Le grand cousin l’avait prévenu qu’il ne fallait pas compter sur les
ouvriers pour l’aider dans cette direction méthodique, et il en avait en
effet reconnu que la plupart, au moment de faire un travail, ne
pouvaient s’y livrer, parce que tel corps d’état qui devait préparer la
place n’avait pas été prévenu et n’avait rien disposé. Alors les heures
se passaient à courir les uns après les autres.
«L’ouvrier, disait à Paul le grand cousin, est de sa nature imprévoyant,
comme tous ceux qui ont pris l’habitude d’être commandés et qui n’ont
pas de responsabilité. Il n’ignore pas ce qui lui sera nécessaire pour
faire tel ou tel travail, et cependant il arrive jusqu’au moment de
l’exécution, sans s’être préoccupé de savoir s’il possédera les éléments
appropriés à son labeur. Aussi, est-ce lorsque plusieurs corps d’état
travaillent simultanément dans un chantier, qu’il faut, de la part de
l’architecte, de la méthode, de l’ordre et de la prévision; autrement on
perd beaucoup de temps; les ouvriers se gênent au lieu de s’entr’aider;
chacun d’eux fait sa besogne sans souci de l’opportunité. On est sujet à
faire recommencer deux ou trois fois un même travail.»
Les fumistes étaient arrivés, et quoique tout eût été prévu dans la
construction pour le passage des tuyaux de fumée, pour la ventilation et
les tuyaux de chaleur du calorifère, ces ouvriers avaient sans cesse
recours au maçon. Or, le grand cousin, ayant tout fait disposer, avait
bien recommandé à son inspecteur de ne pas tolérer que les fumistes,
suivant leur habitude, perçassent des trous à tout propos pour passer
leurs tuyaux, leurs appareils, sans se soucier de la construction et des
portées des planchers. Mais ceux-ci ne trouvaient pas les passages,
d’autant qu’ils ne les cherchaient guère; il fallait que le père Branchu
vînt et leur indiquât les conduits, ouvrît les bouches, élargît
celle-ci, rétrécît celle-là. Puis les plombiers posèrent les tuyaux des
eaux et il fallut leur percer des murs, faire des trous de scellements.
Puis c’étaient les menuisiers qui réclamaient aussi le maçon pour
sceller les bâtis, les huisseries. Il était nécessaire de mettre de
l’ordre dans tout cela, car le père Branchu y perdait la tête et passait
d’une besogne à l’autre sans achever la première. Cette phase de son
emploi mit donc Paul au courant de bien des détails de la construction
auxquels il ne songeait guère quelques mois auparavant.
À la fin de septembre, la menuiserie était fort avancée, la couverture
entièrement terminée, et l’on n’aurait plus bientôt qu’à s’occuper de la
peinture. Les attachements étaient en ordre, de manière à pouvoir
établir promptement les mémoires.
Cependant M. de Gandelau pensait à faire rentrer son fils au lycée à la
fin des vacances; il devait nécessairement achever ses études; et si
cette année n’avait pas été perdue pour Paul, il était encore trop jeune
pour se mettre à l’étude de l’architecture, en admettant qu’il voulût
embrasser cette carrière. La question fut donc mise sur le tapis vers
les derniers jours de septembre, le soir, en famille. Le grand cousin
dit, avec raison, que Paul avait appris tout ce qu’il pouvait apprendre
sur ce petit chantier; que restât-il plus longtemps à la campagne, il
verrait les peintres faire les impressions, les enduits, poser les
couches de peinture, et que cela ne pouvait lui être d’une grande
utilité. Que d’ailleurs, Mme Marie ne devant revenir qu’au printemps,
il était sage de laisser sécher la construction avant de faire des
décorations intérieures et poser les tentures.
L’idée de rentrer au lycée souriait médiocrement à Paul, après une année
passée à cette vie active et presque toujours en plein air; mais il
sentait au fond qu’il n’eût pas été sage de faire autrement. M. et
Mme de Gandelau avaient d’ailleurs des affaires à régler à Paris, et
y passeraient une partie de l’hiver.
Il fut donc résolu que le grand cousin resterait le temps nécessaire
pour faire terminer l’œuvre, de manière que rien ne périclitât pendant
la mauvaise saison, et que Paul partirait avec ses parents aux premiers
jours d’octobre.
On ne commencerait les peintures qu’après les grands froids. Le grand
cousin se chargeait de faire surveiller ces ouvrages et de voir les
travaux lui-même pendant ses séjours à Châteauroux, où une affaire assez
importante l’appelait vers la fin de l’hiver.
Tout ainsi réglé, Paul, le cœur un peu gros, quitta sa chère maison le 2
octobre, et retourna au lycée. La plupart de ses camarades avaient passé
comme lui presque toute l’année hors Paris, et leurs études avaient été
suspendues; mais bien peu avaient employé utilement leur temps. Aussi,
quand Paul raconta ce qu’il avait fait pendant ces douze mois, beaucoup
le raillèrent, quelques-uns ne le crurent pas, mais tous ne l’appelèrent
plus que _monsieur l’architecte_.
Pendant cette année, il avait un peu appris à raisonner, à réfléchir
avant de parler et à écouter ceux qui en savaient plus long que lui;
aussi trouva-t-il ses anciens camarades quelque peu futiles et légers.
Un jour de sortie, il fit part de cette observation à son père, avec un
certain mélange de vanité et de tristesse. M. de Gandelau le devina et
ne laissa pas échapper cette occasion de rectifier le mauvais côté de sa
pensée.
«Il est possible, lui dit-il, que tes camarades n’aient pas eu la bonne
fortune de trouver, comme toi, quelqu’un qui ait pris la peine de les
faire travailler et de mûrir leur esprit; mais ce serait un tort
impardonnable et nuisible à toi-même surtout, de paraître dédaigner ceux
qui, sur un seul point, en savent moins que toi. Qui sait si, sur
d’autres points, ils n’ont pas acquis une supériorité qui t’échappe? Il
ne s’agit pas dans le monde (et le lycée est un petit monde fait comme
le grand) de se renfermer en son propre savoir et d’en tirer vanité,
mais de découvrir celui des autres, pour tâcher d’en prendre sa part. Il
ne s’agit pas de briller parce que l’on sait ou croit savoir, et de ne
s’attirer par suite que l’envie des sots et le sourire des gens sensés,
mais de faire briller le savoir des autres. On tire de cette façon
d’être un double profit: on se fait aimer et on s’instruit.
«Que tes camarades ne sachent pas comme toi ce qu’est la construction
d’une maison, cela n’a rien de surprenant; mais tu avoueras que cette
connaissance est mince, et peut-être sur d’autres matières ont-ils des
idées plus justes et plus avancées que ne sont les tiennes. Il eût été
ridicule de cacher à tes camarades la nature de tes occupations pendant
ton séjour à la campagne, mais à quoi bon insister là-dessus?... Si l’un
d’eux, plus désireux de s’instruire, te fait des questions, si tu vois
qu’il prend un intérêt sérieux à ce que tu lui répondras, satisfais son
désir; mais, vis-à-vis des indifférents, tiens-toi sur la réserve
toujours, sinon tu prêtes à rire. Il est une expression vulgaire, mais
qui est juste: on fait _poser_ les gens qui tirent vanité de ce qu’ils
savent, c’est-à-dire qu’on les fait discourir, non pour satisfaire une
curiosité légitime, mais pour prendre occasion de se moquer d’eux...
Retiens bien cela, car c’est vrai, au lycée comme partout.
«Si en effet l’esprit s’est développé chez toi plus que chez tes
camarades, il est un moyen facile de rendre le fait apparent pour tous,
c’est d’acquérir plus rapidement qu’eux l’instruction également répartie
entre vous. Obtiens les premières places dans toutes tes classes,
personne ne raillera, et chacun reconnaîtra qu’en effet cette année,
stérile pour tant d’autres, a été fructueuse pour toi.»
Paul comprit, et, rentré au lycée, il laissa pour le moment ses
souvenirs d’architecte; il montra bientôt, en effet, que son esprit
s’était développé, et au premier de l’an il arriva chez son père avec
des notes excellentes.
Toutefois ses camarades lui avaient définitivement appliqué le sobriquet
de l’_architecte_.
«Eh bien, se disait-il en lui-même, lorsqu’on l’appelait ainsi, je leur
prouverai qu’ils ne se trompent pas, et je deviendrai un architecte.»