Bien qu’au mois de juin il fût possible de rentrer au lycée, à Paris,
Mme de Gandelau insista pour que son fils restât l’été près d’elle.
Elle craignait le typhus. Puis, on n’était pas sans inquiétudes sur la
tranquillité de la grande ville, si cruellement éprouvée et ravagée. Un
instituteur des environs, homme plus instruit que ne le sont en général
ces modestes délégués de l’instruction publique, vint donc chaque jour
donner une ou deux heures de leçons à Paul pour qu’il n’oubliât pas ce
qu’il savait de latin, et le reste du temps fut consacré à la
surveillance des travaux qui avançaient à vue d’œil. Les murs étaient
élevés, les planchers posés, on commençait le levage de la charpente des
combles; et s’il n’y avait plus autant de détails à donner aux ouvriers,
la surveillance devait être plus minutieuse, d’autant que le grand
cousin ne laissait rien passer et voulait qu’on lui rendît compte de
chaque chose. Parfois, quand Paul revenait du chantier, le grand cousin
lui demandait s’il avait vu telle ou telle partie; si Paul hésitait, il
lui disait: «Eh bien! mon ami, il faut retourner voir cela et m’en
rendre compte, non demain, mais tout de suite.» Et Paul enfourchait son
poney. Aussi avait-il pris l’habitude, pour éviter ces allées et venues
qui lui semblaient au moins monotones, de ne rentrer qu’après avoir
examiné en détail tous les points qui pouvaient provoquer une question
de la part du grand cousin. C’était surtout sur les chaînages que
celui-ci avait fixé l’attention de Paul. Il lui demandait à plusieurs
reprises comment les ancres étaient posées; et si les explications ne
concordaient pas, il fallait retourner au chantier et ne pas le quitter
que les choses ne fussent placées devant les yeux de l’inspecteur, ainsi
qu’il avait été ordonné. D’ailleurs, les visites au chantier en
compagnie de Paul avaient lieu trois fois par semaine, et, sur place,
les instructions étaient données devant lui aux entrepreneurs. Le grand
cousin avait toujours le soin de faire répéter ces instructions par son
inspecteur, pour être assuré qu’elles étaient comprises.
Il fallut s’occuper des chéneaux, des écoulements des eaux pluviales et
de la couverture.
«Les couvertures sont généralement assez mal faites dans les
constructions de province, dit le grand cousin, et surtout les ouvrages
de plomberie; aussi aurons-nous à prendre souci de cette partie
importante de notre bâtisse, car une maison mal couverte est comme un
homme incomplètement ou mal vêtu. L’un et l’autre contractent des
maladies incurables. Ici nous n’avons pas de bons plombiers-couvreurs,
il faudra se décider à en faire venir de Paris; cela nous coûtera un peu
plus cher; mais, au fond, c’est une économie, car nous éviterons des
réparations incessantes et des malfaçons irréparables. Nous adopterons
la couverture en ardoises à _crochets_.
«On pose vulgairement l’ardoise sur de la volige de sapin ou de bois
blanc, à l’aide de clous; mais pour enfoncer ces clous dans la volige,
il faut percer l’ardoise de deux trous, puisqu’on maintient chacune
d’elles avec deux clous. Sous l’effort du vent, les ardoises battent,
élargissent les trous et finissent par échapper la tête de ces clous;
alors elles tombent. Pour replacer une seule ardoise, il faut en enlever
plusieurs, et la dernière doit nécessairement être percée de trous dans
le _pureau_, c’est-à-dire sur la partie vue de l’ardoise. Avec les
crochets, on évite ces inconvénients, et les réparations peuvent être
faites par la première personne venue. Ces crochets sont fabriqués en
cuivre rouge, ce qui permet de les ouvrir et de les fermer plus de
vingt-cinq fois sans les casser. De plus, l’ardoise étant maintenue à sa
_pince_, c’est-à-dire à sa partie inférieure, ne ballotte plus sous
l’action du vent, et aucun effort ne la peut déranger. Dans le système
ordinaire de couverture en ardoises, il y a, l’une sur l’autre, trois
épaisseurs de chacune de ces lames. Le pureau étant de 0m,11c, les
ardoises ont donc 0m,33c de longueur. Pour poser de l’ardoise à
crochets, au lieu de volige, on cloue des lattes sur les chevrons,
espacées de 0m,11c l’une de l’autre, d’axe en axe (fig. 60). Vous
voyez ainsi en A la position des lattes et celle de chaque ardoise.
[dessin]
[dessin]
Les crochets passent dans l’intervalle laissé entre ces ardoises et
viennent saisir chacune de leurs extrémités. En coupe, je vous montre en
B, moitié d’exécution, le lattis C cloué sur les chevrons, et le crochet
dont la pointe est enfoncée dans ce lattis, avec son retour E retenant
la pince de l’ardoise. Cela va donc de soi pour les pans, mais non pour
les retours, arêtiers ou noues. Quand on a des noues et des arêtiers,
les ardoises n’étant pas flexibles, il faut employer du plomb ou du
zinc; le premier de ces métaux vaut beaucoup mieux que l’autre et est
moins sujet à se briser ou à s’altérer. Pour les arêtiers, on cloue des
_noquets_, qui sont des lames de plomb pliées sur le bois, remplaçant
l’ardoise et chevauchées avec celle-ci; pour les noues, on étend dans
l’angle rentrant, une lame de plomb sur laquelle, des deux côtés,
viennent poser les ardoises. Mais vous étudierez les détails infinis de
la couverture quand les ouvriers seront à la besogne, car ces sortes de
travaux exigent des soins minutieux; on a à lutter contre un ennemi
subtil: l’eau. Celle-ci cherche toutes les issues, elle profite de
chaque négligence pour s’introduire chez vous; d’autant que, poussée par
le vent, elle acquiert une puissance et une activité qu’elle n’aurait
pas si elle tombait verticalement, en bonne et sage pluie. Aussi, sous
les climats où les ondées sont douces, ne tombent que par des temps
calmes, les couvertures sont naïves, n’exigent pas les précautions
innombrables que réclament nos contrées; et c’est pourquoi j’adopte le
système d’ardoises à crochets. Ici, les vents ouest et nord-ouest sont
violents, chassent la pluie et la neige sous un angle de 30°. Les
ardoises retenues seulement à la tête, bâillent, se soulèvent au pureau;
et la pluie et la neige d’entrer. C’est pourquoi aussi nous avons donné
à nos combles un angle de 60°: car la pluie, chassée violemment, arrive
généralement perpendiculairement à cette inclinaison et ne risque pas
alors de s’introduire sous les pureaux.
«L’établissement des chéneaux exige encore une grande attention. Il faut
donner à leur fond une inclinaison suffisante, soit 0m,03c par
mètre, pour assurer l’écoulement; mais il faut aussi à chaque lame de
métal plomb ou zinc, qui forme le canal, un ressaut, une petite marche
de 0m,04c à 0m,05c afin que l’eau ne s’introduise pas sous
les jointures. Ces nécessités exigent donc que l’on donne aux chéneaux
une profondeur suffisante pour trouver en bas de ces pentes des points
culminants aux chutes ou tuyaux de descente, et que ces tuyaux ne soient
pas trop distants les uns des autres pour ne pas faire faire à l’eau de
trop longs parcours. De plus, il faut ménager sur la paroi externe des
chéneaux, des exutoires ou petites gargouilles de trop-plein, pour que
si la neige ou la glace vient à encombrer les orifices des tuyaux, l’eau
trouve à s’écouler. Il est prudent d’ailleurs de donner au revers
interne du chéneau une hauteur plus grande qu’au bord externe, pour
qu’en aucun cas, l’eau n’entre à l’intérieur. Voici donc (fig. 61) le
profil que nous donnerons à nos chéneaux. Le bahut A ayant 0m,40c
de hauteur, la planche formant la rive externe du chéneau aura
0m,33c. Vous vous rappelez que sur la tablette de corniche nous
laissons une pente donnant un vide entre chaque joint, pour aérer le
dessous du chéneau et pour faciliter l’écoulement des eaux, s’il
survient une fuite. Donc, notre chéneau se composera d’une planche de
chêne B formant fond, d’une rive C formant la face, et d’un boudin
rapporté sur le champ de la rive. Cette planche de face sera légèrement
inclinée, pour que le plomb du chéneau tende moins à s’affaisser.
[dessin]
«La chute du comble étant en D, nos lames de plomb seront fixées en E à
l’aide de clous, suivront la coupe du canal et viendront se retourner en
G en formant agrafure. Nous poserons sur la face une autre lame de plomb
qui formera de même agrafure en H, puis en I avec des agrafes de zinc
clouées sur la planche. Ces lames de plomb seront maintenues sur cette
face à l’aide de vis dont les têtes seront masquées par des mamelons _a_
soudés; puis un boudin K se prendra dans les deux agrafures G et H.
«Au préalable, les fonds et rives externes des chéneaux seront réunis
par des équerres en fer L, entaillées, lesquelles seront scellées à la
base du bahut. Ces équerres seront posées en dehors et non en dedans du
chéneau. C’est de distance en distance, sur ces faces du chéneau, que
nous percerons les trous pour recevoir les petites gargouilles de
trop-plein M.
«Les tuyaux de descente posés dans les angles rentrants du bâtiment
viendront emmancher leur orifice supérieur dans un vide ménagé dans la
corniche, ainsi que vous l’indique le détail N. Un manchon de plomb
réunira le fond du chéneau avec cet orifice des tuyaux de fonte et ne
sera soudé, bien entendu, qu’avec ce fond de chéneau, restant libre à sa
partie pénétrant dans le tuyau. Pour obtenir les pentes nécessaires dans
le fond du chéneau, on établira des _renformis_ de plâtre avec arrêts
pour les ressauts, au droit de chaque lame, ainsi que vous voyez en O.
Chacune de ces lames ne devra pas dépasser une longueur de 3m,00.
«Les faîtages des combles et des lucarnes seront de même établis en
plomb et agrafés ainsi que vous l’indique le tracé P. On cloue d’abord
deux languettes de plomb _b_, couvrant l’ardoise _d_, puis on roule les
parties laissées libres de ces languettes avec des feuilles de plomb
_g_, qui elles-mêmes viennent s’agrafer en _h_ avec la lame _i_ qui
couvre le faîtage. Celle-ci est, de plus, maintenue par des vis dont la
tête est masquée par un morceau de plomb; ainsi elle ne peut être
dérangée par le vent.
«Je ne fais que vous indiquer ici les points principaux de l’industrie
du couvreur-plombier, laquelle est fort délicate et exige des soins
infinis. Vous étudierez cela par le menu pendant l’exécution, quand nous
aurons de bons ouvriers à l’œuvre. Parmi ceux de Paris, il en est d’une
habileté remarquable. Ce sont eux qui établiront aussi dans la maison
les distributions d’eau, les _water-closets_, bains, etc. Mais je dois
vous faire une recommandation importante: Les plombs posés sur du bois
de chêne non flotté s’oxydent avec une rapidité prodigieuse. L’acide
acétique que contient ce bois fait passer, en quelques mois, les lames
de plomb superposées à l’état de blanc de céruse, surtout si ce bois
n’est pas suffisamment ventilé sur la face opposée. Je vous désignerai
donc les bois qu’il faudra seuls laisser employer pour les chéneaux et
les chanlattes des faîtages. Nous prendrons des vieux bois provenant des
démolitions de l’ancien moulin, et qui, débités, seront dans les
conditions convenables, car ces bois ont depuis longtemps jeté leur
sève.
«Votre emploi d’inspecteur consistera surtout, lorsque les ouvriers
plombiers commenceront leur travail, à peser scrupuleusement les métaux
apportés et à faire emmagasiner devant vous les rognures. Ces hommes,
habitués à se préoccuper de la main d’œuvre, travaillent un peu en
artistes, ils négligent volontiers les intérêts matériels; ils laissent
traîner le plomb, l’étain dans tous les coins du chantier. Vous sentez
qu’il ne faut pas exposer nos garçons de campagne à de fâcheuses
tentatives.
«Il faudra donc que vous pesiez toutes les matières à leur entrée, puis
les rognures. Celles-ci devront être emmagasinées devant vous en lieu
bien fermé. La différence entre le poids entré et celui des restes
compose la fourniture due, puisque la plomberie se paye au poids.
«Le marché du menuisier, que vous m’avez rapporté, indique l’envoi des
parquets, portes et fenêtres pour la fin d’août, je crois?
--Oui, et l’entrepreneur m’a dit que, pour les parquets, ayant beaucoup
de bois approvisionné, il pourrait commencer à poser dès le 1er août.
--Ce serait trop tôt, il faut laisser un peu sécher toute la bâtisse.
Cet entrepreneur est assez actif; s’il commence au 1er septembre, il
aura fini au 1er octobre; nous ferons alors venir les peintres, et
au 1er décembre notre maison peut être considérée comme terminée.
«Il faudra penser aussi au marbrier, pour lui commander les chambranles
des cheminées. Ce n’est pas trop tôt. Avez-vous donné au menuisier les
dimensions des foyers de ces cheminées?
--Oui, elles étaient marquées sur les plans.
--Eh bien, faites un double de ces plans et nous l’enverrons au
marbrier. Il faudra encore, pour cette fourniture, avoir affaire à une
maison de Paris; ce sera moins cher et nous aurons plus de choix. C’est
une chose bien fâcheuse que d’être toujours obligé de recourir à Paris
aujourd’hui, pour cent questions de détail qui intéressent la
construction.
«Mais, sauf dans quelques grands centres comme Lyon, Tours, Bordeaux,
Rouen, Nantes, Marseille, où l’on trouve des maisons assez bien montées,
en province il n’y a rien. Ce n’était pas ainsi autrefois; c’est un des
fruits de notre système de centralisation à outrance.
«J’essaye, tant que je le puis, de réagir contre cette funeste tendance;
mais, quand on est pressé, il faut nécessairement revenir à ces grands
centres de l’industrie du bâtiment. Pour avoir nos marbres de cheminées
à Châteauroux, ou même à Tours, il faudrait attendre six mois et nous
les payerions plus cher. Le fournisseur auquel nous nous adresserions ne
manquerait pas de recourir à Paris; autant aller à la source nous-mêmes.
Pour le vestibule-serre, sur le jardin, pour la marquise, sur l’entrée,
avec des détails bien faits, notre serrurier les établira; c’est un
ouvrier intelligent. Les charpentiers et les serruriers sont
généralement bons en province.
--Pourquoi cela?
--Parce que les charpentiers ont conservé leur organisation en
corporations, ou au moins quelque chose d’équivalent, et qu’il faut,
pour entrer dans ce corps, subir des épreuves.
«Quant aux serruriers, dans les provinces, ils ont maintenu l’habitude
de la forge; et la forge, c’est toute la serrurerie. Dans les grandes
villes au contraire, on s’est pris de passion pour la fonte, et les
ouvriers de bâtiments se sont déshabitués du menu travail de forge. Ils
n’ont plus été qu’ajusteurs. Cependant, depuis quelques années, il y a
réaction, et vous avez pu voir, à l’Exposition de 1867, des pièces de
forge d’une excellente exécution. Mais les architectes, eux aussi, se
sont déshabitués de ces sortes d’ouvrages, et bien peu savent comment on
travaille le fer au marteau, comment se fait une soudure; ils donnent à
leurs entrepreneurs des détails inexécutables ou qui leur imposent, sans
profit, des difficultés nombreuses. Il faudrait donc que les architectes
connussent les moyens de fabrication de chacune des industries qu’ils
emploient, et ce n’est pas à l’École des Beaux-Arts qu’on leur apprend
cela. On trouve meilleur de leur persuader que la matière est faite pour
obéir à toutes les fantaisies de l’artiste; cela évite des explications
et rend l’enseignement moins compliqué. Le contribuable, le propriétaire
qui fait bâtir, payent cette belle doctrine un peu cher, et les
industries de bâtiment sans haute direction se fourvoient en essayant de
réaliser les fantaisies de ces messieurs.»