FAIT AU ROI PENDANT SON VOYAGE DE GAND A PARIS.

«SIRE,

»La France en avril 1814 était occupée par trois cent mille hommes de

troupes étrangères, que cinq cent mille autres étaient prêts à suivre.

Il ne lui restait au dedans qu'une poignée de soldats, qui avaient

fait des prodiges de valeur, mais qui étaient épuisés. Elle avait

au dehors de grandes forces, mais qui, disséminées et sans

communications, ne pouvaient plus être d'aucune utilité pour elle, ni

même se porter mutuellement secours. Une partie de ces forces étaient

enfermées dans des places lointaines qu'elles pouvaient tenir plus ou

moins de temps, mais qu'un simple blocus devait de toute nécessité

faire tomber. Deux cent mille Français étaient prisonniers de guerre.

Dans un tel état de choses, il fallait à tout prix faire cesser les

hostilités par la conclusion d'un armistice. Il eut lieu le 23 avril.

»Cet armistice n'était pas seulement nécessaire; il fut un acte très

politique. Il fallait, avant tout, qu'à la force, les alliés pussent

faire succéder la confiance, et pour cela, il fallait leur en

inspirer. Cet armistice, d'ailleurs, n'ôtait rien à la France qui pût

être pour elle un secours présent ou même éloigné; il ne lui ôtait

rien qu'elle pût avoir la plus légère espérance de conserver. Ceux qui

ont cru qu'en différant jusqu'à la conclusion de la paix la reddition

des places on aurait rendu meilleures les conclusions du traité,

ignorent ou oublient qu'outre l'impossibilité d'obtenir un armistice

en France, sans rendre les places, si l'on eût cherché à en prolonger

l'occupation, on aurait excité la défiance des alliés et par

conséquent changé leurs dispositions.

»Ces dispositions étaient telles que la France pouvait le désirer;

elles étaient de beaucoup meilleures que l'on était en droit de s'y

attendre. Les alliés avaient été accueillis comme des libérateurs; les

éloges prodigués à leur générosité les excitaient à en montrer; il

fallait profiter de ce sentiment, quand il était dans sa ferveur et ne

pas lui donner le temps de se refroidir. Ce n'était pas assez de

faire cesser les hostilités, il fallait faire évacuer le territoire

français; il fallait que les intérêts de la France fussent en entier

réglés, et qu'il ne restât pas d'incertitude sur son sort, afin que

Votre Majesté pût prendre sur-le-champ la position qui lui convenait.

Pour faire la paix aux meilleures conditions possibles, et pour en

retirer tous les avantages qu'elle devait procurer, il était donc

nécessaire de se hâter de la signer.

»Le traité du 30 mai ne fit perdre à la France que ce qu'elle avait

conquis, et pas même tout ce qu'elle avait conquis dans le cours de la

lutte qu'il terminait. Il ne lui ôta rien qui fût essentiel à sa

sûreté. Elle perdit des moyens de domination qui n'étaient point pour

elle des moyens de prospérité et de bonheur, et qu'elle ne pouvait

conserver avec les avantages d'une paix durable.

»Pour bien juger le caractère de la paix de 1814, il faut considérer

l'impression qu'elle fit sur les peuples alliés. L'empereur Alexandre

à Saint-Pétersbourg, le roi de Prusse à Berlin furent non seulement

reçus avec froideur, mais reçus avec mécontentement et par des

murmures, parce que le traité du 30 mai ne remplissait pas les

espérances de leurs sujets. La France avait levé partout d'immenses

contributions de guerre; on s'était attendu à ce qu'il en serait levé

sur elle; elle n'en eut aucune à payer; elle resta en possession de

tous les objets d'art qu'elle avait conquis; tous ses monuments furent

respectés; et il est vrai de dire qu'elle fut traitée avec une

modération dont aucune époque de l'histoire n'offre d'exemples dans

des circonstances semblables.

»Tous les intérêts directs de la France avaient été réglés, tandis que

ceux des autres États étaient restés subordonnés aux décisions d'un

futur congrès. La France était appelée à ce congrès, mais lorsque ses

plénipotentiaires y arrivèrent, ils trouvèrent que des passions que le

traité du 30 mai devait avoir éteintes, que des préventions qu'il

devait avoir dissipées s'étaient ranimées depuis sa conclusion, et

peut-être même par une suite des regrets qu'il avait laissés aux

puissances.

»Aussi, continuaient-elles à se qualifier d'alliées, comme si la

guerre eût encore duré. Arrivées les premières à Vienne, elles y

avaient pris, par écrit, dans les protocoles dont la légation

française soupçonna l'existence dès les premiers temps, mais qu'elle

ne put connaître que quatre mois après, l'engagement de n'admettre

l'intervention de la France que pour la forme.

»Deux de ces protocoles qui sont sous les yeux de Votre Majesté, et

qui sont datés du 22 septembre 1814[237], portaient en substance: «que

les puissances alliées prendraient l'initiative sur tous les objets

qui seraient à discuter (sous le nom de puissances alliées étaient

seulement désignées, l'Autriche, la Russie, l'Angleterre et la Prusse,

parce que ces quatre puissances étaient plus étroitement unies entre

elles qu'avec aucune autre, tant par leurs traités que par leurs

vues).

[237] Voir d'Angeberg, _Congrès de Vienne_, p. 249.

»Qu'elles devraient seules convenir entre elles de la distribution des

provinces disponibles, mais que la France et l'Espagne seraient

admises à énoncer leurs avis et proposer leurs objections qui seraient

alors discutées avec elles;

»Que les plénipotentiaires des quatre puissances n'entreraient en

conférence avec ceux des deux autres sur ce qui était relatif à la

distribution territoriale du duché de Varsovie, à celle de

l'Allemagne, et à celle de l'Italie, qu'à mesure qu'ils auraient

terminé entièrement et jusqu'à un parfait accord entre eux chacun de

ces trois points.

»On voulait donc que la France jouât au congrès un rôle purement

passif; elle devait être simple spectatrice de ce que l'on y voulait

faire, plutôt qu'elle ne devait y prendre part. Elle était toujours

l'objet d'une défiance que nourrissait le souvenir de ses

envahissements successifs, et d'une animosité qu'excitait le sentiment

des maux que, si récemment encore, elle avait répandus sur l'Europe.

On n'avait point cessé de la craindre; on était encore effrayé de sa

force, et l'on ne croyait pouvoir trouver de sécurité, qu'en

coordonnant l'Europe dans un système uniquement dirigé contre elle. La

coalition enfin subsistait toujours.

»Votre Majesté me permettra de me rappeler avec quelque plaisir que,

dans toutes les occasions, j'ai soutenu, j'ai essayé de persuader même

aux principaux officiers de ses armées, qu'il était de l'intérêt de la

France, qu'il était aujourd'hui de leur gloire de renoncer

volontairement à l'idée de recouvrer la Belgique et la rive gauche du

Rhin. Je pensais que sans cet abandon patriotique, il ne pouvait

exister de paix entre la France et l'Europe. Et, en effet, quoique la

France n'eût plus ces provinces, la grandeur de la puissance française

tenait l'Europe dans un état de crainte qui la forçait de conserver

une attitude[238] hostile. Notre puissance est telle, qu'aujourd'hui

que l'Europe est dans le maximum de sa force, et la France dans le

minimum de la sienne, l'Europe doute encore du succès de la lutte

qu'elle entreprend. Mon opinion à cet égard n'était que l'expression

des sentiments de Votre Majesté. Mais la plupart de ses principaux

serviteurs, mais des écrivains d'ailleurs estimables, mais l'armée,

mais la plus grande partie de la nation, ne partageaient point cette

modération sans laquelle toute paix durable, ou même toute apparence

de paix était impossible; et cette disposition ambitieuse que l'on

avait quelque raison de regarder comme celle de la France, augmentait

et justifiait la crainte que sa force inspirait.

[238] Variante: _véritablement_ hostile.

»C'est pour cela que les papiers publics étaient remplis ou

d'insinuations ou d'accusations[239] contre la France et ses

plénipotentiaires. Ils restaient isolés; presque personne n'osait les

voir. Le petit nombre même de ministres qui ne partageaient point ces

préventions, les évitaient pour ne point se compromettre auprès des

autres. Pour tout ce que l'on voulait faire, on se cachait avec soin

de nous. On tenait des conférences à notre insu, et lorsqu'au

commencement du congrès, un comité fut formé pour l'organisation

fédérale de l'Allemagne, chacun des ministres qui y entrèrent dut

s'engager par une promesse d'honneur à ne nous rien communiquer de ce

qui s'y passerait.

[239] Variante: _ouvertes_.

»Quoique le gouvernement de Votre Majesté n'eût aucune des vues qu'on

lui supposait, quoiqu'il n'eût rien à demander pour lui-même, et qu'il

ne voulût rien demander, tout ce qui devait être réglé par le congrès

était pour lui d'une haute importance. Mais, si son intérêt sur la

manière de le régler différait de l'intérêt actuel et momentané de

quelques-unes des puissances, il était heureusement conforme à

l'intérêt du plus grand nombre et même aux intérêts durables et

permanents de toutes.

»Bonaparte avait détruit tant de gouvernements, réuni à son empire

tant de territoires et tant de populations diverses que, lorsque la

France cessa d'être l'ennemie de l'Europe et rentra dans les limites

hors desquelles elle ne pouvait conserver avec les autres États des

rapports[240] d'amitié, il se trouva sur presque tous les points de

l'Europe, de vastes contrées sans gouvernements. Les États qu'il avait

dépouillés sans les détruire entièrement ne pouvaient recouvrer les

provinces qu'ils avaient perdues, parce qu'elles avaient en partie

passé sous la domination de princes qui, depuis, étaient entrés dans

leur alliance. Il fallait donc, pour que les pays devenus vacants par

la renonciation de la France eussent un gouvernement, et pour

indemniser les États qui avaient été dépouillés par elle, que ces pays

leur fussent partagés. Quelque répugnance que l'on dût avoir pour ces

distributions d'hommes et de pays, qui dégradent l'humanité, elles

avaient été rendues indispensables par les usurpations violentes d'un

gouvernement qui, n'ayant employé sa force qu'à détruire, avait amené

cette nécessité de reconstruire avec les débris qu'il avait laissés.

[240] Variante: _de paix_ et d'amitié.

»La Saxe était sous la conquête, le royaume de Naples était au pouvoir

d'un usurpateur; il fallait décider du sort de ces États.

»Le traité de Paris portait que ces dispositions seraient faites de

manière à établir en Europe un équilibre réel et durable. Aucune

puissance ne niait qu'il fallût se conformer à ce principe; mais les

vues particulières de quelques-unes les abusaient sur les moyens d'en

remplir l'objet.

»D'un autre côté, c'eût été vainement que cet équilibre eût été

établi, si l'on n'eût en même temps posé comme une des bases de la

tranquillité future de l'Europe, les principes qui seuls peuvent

assurer la tranquillité intérieure des États, en même temps qu'ils

empêchent que, dans leurs rapports entre eux, ils ne se trouvent

uniquement sous l'empire de la force.

»Votre Majesté, en rentrant en France, avait voulu que les maximes

d'une politique toute morale reparussent avec elle, et devinssent la

règle de son gouvernement. Elle sentit qu'il était nécessaire aussi

qu'elles parvinssent dans les cabinets, qu'elles se montrassent dans

les rapports entre les différents États, et elle nous avait ordonné

d'employer toute l'influence qu'elle devait avoir et de consacrer tous

nos efforts à leur faire rendre hommage par l'Europe assemblée.

C'était une restauration générale qu'elle voulait entreprendre de

faire.

»Cette entreprise présentait de nombreux obstacles. La Révolution

n'avait point borné ses effets au seul territoire de la France; elle

s'était répandue au dehors par la force des armes, par les

encouragements donnés à toutes les passions et par un appel général à

la licence. La Hollande et plusieurs parties de l'Italie avaient vu, à

diverses reprises, des gouvernements révolutionnaires remplacer des

gouvernements légitimes. Depuis que Bonaparte était maître de la

France, non seulement le fait de la conquête suffisait pour ôter la

souveraineté, mais on s'était accoutumé à voir de simples décrets

détrôner des souverains, anéantir des gouvernements, faire disparaître

des nations entières.

»Quoiqu'un tel ordre de choses, s'il eût subsisté, dût nécessairement

amener la ruine de toute société civilisée, l'habitude et la crainte

le faisaient encore supporter, et comme il était favorable aux

intérêts momentanés de quelques puissances, plusieurs ne craignirent

point assez le reproche de prendre Bonaparte pour modèle.

»Nous montrâmes tous les dangers de cette fausse manière de voir. Nous

établîmes que l'existence de tous les gouvernements était compromise

au plus haut degré dans un système qui faisait dépendre leur

conservation ou d'une faction, ou du sort de la guerre. Nous fîmes

voir enfin que c'était surtout pour l'intérêt des peuples qu'il

fallait consacrer la légitimité des gouvernements, parce que les

gouvernements légitimes peuvent seuls être stables, et que les

gouvernements illégitimes, n'ayant d'autre appui que la force, tombent

d'eux-mêmes, dès que cet appui vient à manquer, et livrent ainsi les

nations à une suite de révolutions dont il est impossible de prévoir

le terme.

»Ces principes trop sévères pour la politique de quelques cours,

opposés au système que suivent les Anglais dans l'Inde, gênants

peut-être pour la Russie, ou que, du moins, elle avait elle-même

méconnus dans plusieurs actes solennels et peu anciens, eurent pendant

longtemps peine à se faire entendre. Avant que nous fussions parvenus

à en faire sentir l'importance, les puissances alliées avaient déjà

pris des arrangements qui y étaient entièrement opposés.

»La Prusse avait demandé la Saxe tout entière. La Russie l'avait

demandée pour la Prusse. L'Angleterre avait, par des notes

officielles, non seulement consenti sans réserve à ce qu'elle lui fût

donnée, mais elle avait encore essayé de démontrer qu'il était juste,

qu'il était utile de le faire. L'Autriche y avait aussi officiellement

donné son adhésion, sauf quelques rectifications de frontières. La

Saxe était ainsi complètement sacrifiée par des arrangements

particuliers faits entre l'Autriche, la Russie, l'Angleterre et la

Prusse, auxquels la France était restée étrangère.

»Cependant le langage de l'ambassade de France, sa marche raisonnée,

sérieuse, uniforme, dégagée de toutes vues ambitieuses, commençaient à

faire impression. Elle voyait renaître la confiance autour d'elle; on

sentait que ce qu'elle disait n'était pas plus dans l'intérêt de la

France que dans celui de l'Europe, et de chaque État en particulier.

On ouvrait les yeux sur les dangers qu'elle avait signalés.

L'Autriche, la première, voulut revenir sur ce qui était, pour ainsi

dire, définitivement arrêté relativement à la Saxe, et déclara, dans

une note remise au prince de Hardenberg, le 10 décembre 1814, qu'elle

ne souffrirait pas que ce royaume fût détruit.

»Ce fut là le premier avantage que nous obtînmes, en suivant la ligne

que Votre Majesté nous avait tracée.

»Je me reproche de m'être souvent plaint, dans les lettres que j'ai eu

l'honneur de lui écrire, des difficultés que nous éprouvions; de la

lenteur avec laquelle marchaient les affaires. Cette lenteur, je la

bénis aujourd'hui, car, si les affaires eussent été conduites avec

plus de rapidité, avant le mois de mars, le congrès eût été fini, les

souverains dans leurs capitales, les armées rentrées chez elles, et

alors, que de difficultés à surmonter!

»M. de Metternich m'ayant communiqué officiellement sa note du 10

décembre, je pus faire entendre l'opinion de la France et j'adressai,

à lui et à lord Castlereagh, une profession de foi politique complète.

Je déclarai que Votre Majesté ne demandait rien pour la France;

qu'elle ne demandait pour qui que ce fût que la simple justice; que

ce qu'elle désirait par-dessus toutes choses, c'était que les

révolutions finissent, que les doctrines qu'elles avaient produites

n'entrassent plus dans les relations politiques des États, afin que

chaque gouvernement pût ou les prévenir ou les terminer complètement,

s'il en était menacé ou atteint.

»Ces déclarations achevèrent de dissiper la défiance dont nous avions

d'abord été l'objet; elle fit bientôt place au sentiment contraire.

Rien ne se fit plus sans notre concours; non seulement nous fûmes

consultés, mais on rechercha notre suffrage. L'opinion publique

changea tout à fait à notre égard; et une affluence de personnes qui

s'étaient montrées si craintives remplaça l'isolement où nous avions

d'abord été laissés.

»Il était plus difficile pour l'Angleterre qu'il ne l'avait été pour

l'Autriche, de revenir sur la promesse faite à la Prusse de lui

abandonner la totalité du royaume de Saxe. Ses notes étaient plus

positives. Elle n'avait point, comme l'Autriche, subordonné cet

abandon à la difficulté de trouver d'autres moyens d'indemniser

complètement la Prusse, par des possessions à sa convenance, des

pertes qu'elle avait faites depuis 1806. D'ailleurs, la position des

ministres anglais les oblige, sous peine de perdre ce que l'on nomme

en Angleterre le _character_, à ne point s'écarter de la route dans

laquelle ils sont une fois entrés; et, dans le choix qu'ils font de

cette route, leur politique doit toujours être de se conformer à

l'opinion probable du parlement. Cependant, la légation anglaise fut

amenée aussi à revenir sur ce qu'elle avait promis, à changer de

système, à vouloir que le royaume de Saxe ne fût pas détruit, à se

rapprocher de la France, et même à s'unir avec elle et l'Autriche par

un traité d'alliance. Ce traité remarquable surtout comme premier

rapprochement entre des puissances que des intérêts communs devaient

tôt ou tard appeler à se soutenir, fut signé le 3 janvier. La Bavière,

le Hanovre et les Pays-Bas y accédèrent, et ce fut seulement alors que

la coalition, qui, malgré la paix, avait toujours subsisté, se trouva

réellement dissoute.

»De ce moment, le plus grand nombre des puissances adoptèrent nos

principes; les autres montrèrent qu'elles ne les combattraient pas

longtemps: il ne restait donc plus guère qu'à en faire l'application.

»La Prusse, privée de l'appui de l'Autriche et de l'Angleterre, se vit

alors, quoique soutenue encore par la Russie dans la nécessité de

borner ses prétentions à recevoir une portion de la Saxe, et ce fut

ainsi que ce royaume, dont le sort paraissait irrévocablement décidé

et dont la destruction était prononcée, fut sauvé de sa ruine.

»Bonaparte, après avoir occupé le royaume de Naples par la force des

armes, l'avait donné, au mépris de l'indépendance des nations, comme

une chose qui lui aurait appartenu en propre, et ainsi qu'il eût pu

faire d'un simple domaine, à l'un de ses généraux, pour récompenser

les services qu'il avait reçus de lui. Ce n'eût pas été une moindre

violation de la légitimité de laisser sur un pareil droit la

possession de ce royaume. Sa chute fut préparée, et elle n'était plus

douteuse lorsqu'il la consomma lui-même par son agression. Sept

semaines se sont à peine écoulées depuis cette agression, et déjà

l'usurpateur ne règne plus; déjà Ferdinand IV est remonté sur son

trône. Dans cette importante question, le ministère anglais eut le

courage de se joindre entièrement au système de la France, malgré les

clameurs indiscrètes et déplacées du parti de l'opposition et les

intrigues inconsidérées que des voyageurs anglais faisaient sur tous

les points de l'Italie.

»La France avait aussi à s'applaudir de la manière dont avaient été

réglés la plupart des autres arrangements du congrès.

»Le roi de Sardaigne n'ayant dans la branche actuellement régnante de

sa maison aucun héritier mâle, il pouvait être à craindre que

l'Autriche ne tentât de faire passer sa succession à l'un des

archiducs qui avait épousé l'une de ses filles, ce qui eût mis entre

les mains de l'Autriche ou de princes de sa famille toute la haute

Italie. Le droit de succéder de la branche de Carignan aux États du

roi de Sardaigne fut reconnu. Ces États accrus du pays de Gênes, et

devenus l'héritage d'une famille que tout attache à la France,

formeront ainsi pour la puissance autrichienne en Italie un

contrepoids nécessaire au maintien de l'équilibre dans cette contrée.

»S'il n'avait pas été possible d'empêcher que la Russie n'eût rien du

duché de Varsovie, la moitié de ce duché retourna, du moins, à ses

anciens possesseurs.

»La Prusse n'eut ni Luxembourg ni Mayence; elle ne fut, sur aucun

point, limitrophe de la France; partout, elle en fut séparée par le

royaume des Pays-Bas, dont la politique naturelle, depuis que son

territoire s'est accru, assure à la France qu'elle n'a rien à

craindre.

»Le bienfait d'une neutralité perpétuelle fut assuré à la Suisse, ce

qui était pour la France, dont la frontière de ce côté est ouverte et

sans défense, un avantage presque aussi grand que pour la Suisse

elle-même. Mais cette neutralité n'empêche pas aujourd'hui la Suisse

de s'unir aux efforts de l'Europe contre Bonaparte. Celle qu'elle a

désirée, celle qui lui est assurée pour toujours, elle en jouira dans

toutes les guerres qui auront lieu entre les différents États. Mais

elle a elle-même senti qu'elle ne devait pas en réclamer l'avantage

dans une guerre qui n'est point faite contre une nation, dans une

guerre que l'Europe se trouve forcée d'entreprendre pour son salut,

qui intéresse la Suisse elle-même comme tous les autres pays, et elle

a voulu prendre part à la cause de l'Europe, de la manière dont sa

position, son organisation et ses ressources, lui permettaient de le

faire.

»La France s'était engagée, par le traité de Paris à abolir à

l'expiration d'un délai fixé le commerce des noirs, ce qui aurait pu

être considéré comme un sacrifice et une concession qu'elle aurait

faite, si les autres puissances maritimes, ne partageant point les

sentiments d'humanité qui avaient dicté cette mesure, ne l'avaient pas

aussi adoptée.

»L'Espagne et le Portugal, les seules de ces puissances qui fissent

encore la traite, s'engagèrent comme la France à l'abolir. A la

vérité, elles se réservèrent un plus long délai; mais ce délai se

trouve proportionnellement moindre si l'on considère les besoins de

leurs colonies, et si l'on pense combien dans ces pays un peu

arriérés, l'opinion sur cette matière a besoin d'être préparée.

»La navigation du Rhin et de l'Escaut fut soumise à des règles fixes,

les mêmes pour toutes les nations. Ces règles empêchent les États

riverains de mettre à la navigation des entraves particulières et de

l'assujettir à d'autres droits que ceux qui sont établis pour leurs

propres sujets. Ces dispositions rendent à la France, par les

facilités qu'elles lui donnent pour son commerce, une grande partie

des avantages qu'elle retirait de la Belgique et de la rive gauche du

Rhin.

»Tous les points principaux avaient été réglés à la satisfaction de la

France, autant, et plus peut-être, qu'il n'était permis de l'espérer.

Dans les détails aussi, on avait eu égard à ses convenances

particulières, aussi bien qu'à celles des autres pays.

»Depuis que, revenues de leurs préventions, les puissances avaient

senti que pour établir un ordre de choses solide, il fallait que

chaque État y trouvât les avantages auxquels il a droit de prétendre,

on avait travaillé de bonne foi à procurer à chacun ce qui ne peut pas

nuire à un autre. Cette entreprise était immense. Il s'agissait de

refaire ce que vingt années de désordre avaient détruit, de concilier

des intérêts contradictoires par des arrangements équitables, de

compenser des inconvénients _partiels_[241] par des avantages majeurs,

de subordonner même l'idée d'une perfection absolue, dans des

institutions politiques et dans la distribution des forces, à

l'établissement d'une paix durable.

[241] Supprimé dans le texte des archives.

»On était parvenu à vaincre les principaux obstacles; les questions

les plus épineuses étaient résolues; on travaillait à n'en laisser

aucune indécise. L'Allemagne allait recevoir une constitution fédérale

qu'elle attendait des délibérations du congrès, ce qui aurait arrêté

la tendance, que l'on y observe dans les opinions, à se former en

ligue du Midi et en ligue du Nord. Les puissances allaient opposer en

Italie, par des arrangements justes et sages, une barrière efficace au

retour de ces révolutions fréquentes, dont les peuples de ce pays sont

tourmentés depuis des siècles. On s'occupait des mesures bienfaisantes

par lesquelles les intérêts réciproques des différents pays eussent

été assurés, leurs points de contact et leurs rapports d'industrie et

de commerce multipliés; toutes les communications utiles

perfectionnées et facilitées d'après les principes d'une politique

libérale.

»Nous nous flattions enfin que le congrès couronnerait ses travaux en

substituant à ces alliances passagères, fruit des besoins et des

calculs momentanés, un système permanent de garantie commune et

d'équilibre général, dont nous avions fait apprécier les avantages par

toutes les puissances. Lord Castlereagh avait, dans cette idée, fait

rédiger un très bon article. L'empire ottoman entrait dans la grande

préservation, et peut-être l'information que l'Angleterre et nous lui

en avons donnée a-t-elle contribué à le déterminer à repousser toutes

les insinuations que Bonaparte avait essayé de lui faire. Ainsi,

l'ordre établi en Europe eût été placé sous la protection constante de

toutes les parties intéressées, qui, par des démarches sagement

concertées, ou par des efforts sincèrement réunis, eussent étouffé,

dès sa naissance, toute tentative faite pour le compromettre.

»Alors les révolutions se seraient trouvées arrêtées; les

gouvernements auraient pu consacrer leurs soins à l'administration

intérieure, à des améliorations réelles, conformes aux besoins et aux

vœux des peuples et à l'exécution de tant de plans salutaires que les

dangers et les convulsions des temps passés les avaient

malheureusement forcés de suspendre.

»C'était le rétablissement du gouvernement de Votre Majesté, dont les

intérêts, les principes et les vœux se dirigeaient tous vers la

conservation de la paix, qui avait mis l'Europe en état de donner une

base solide à sa tranquillité et à son bonheur à venir. Le maintien de

Votre Majesté sur son trône était nécessaire à l'achèvement de ce

grand ouvrage. La terrible catastrophe qui l'a, pour quelque temps,

séparée de ses peuples, est venue l'interrompre. Il a fallu négliger

les soins que l'on voulait donner à la prospérité des nations pour

s'occuper des moyens de sauver leur existence menacée. On a dû

ajourner à d'autres temps plusieurs des choses que l'on avait

projetées et en régler d'autres avec moins de maturité et de réflexion

que l'on ne l'eût fait si on avait pu s'y livrer tout entier.

»Le congrès étant ainsi obligé de laisser incomplets les travaux qu'il

avait entrepris, quelques personnes parlèrent d'ajourner au temps où

ces travaux pourraient être achevés la signature de l'acte qui devait

les sanctionner.

»Plusieurs cabinets agirent dans ce sens, peut-être avec le désir

secret de tirer parti des événements qui se préparent. J'aurais

regardé cet ajournement comme un malheur très grand pour Votre

Majesté, moins encore par l'incertitude qu'il aurait laissée sur les

intentions des puissances, que par l'effet que doit avoir sur

l'opinion en France un acte qui intéresse à un si haut point l'Europe

entière, et dans lequel Votre Majesté paraît, malgré les circonstances

actuelles, comme l'une des parties principales. J'ai donc dû faire

tout ce qui pouvait dépendre de moi pour qu'il fût signé, et je

m'estime heureux que l'on s'y soit enfin décidé.

»La considération que devait avoir le gouvernement de Votre Majesté

dans les cours étrangères ne pouvait être complète qu'en faisant

obtenir à ses sujets celle qui naturellement appartient aux membres

d'une grande nation, et que la crainte que les Français avaient

inspirée leur avait fait perdre. Depuis le mois de décembre 1814, il

n'est pas venu à Vienne un seul Français, quelque affaire qui l'y ait

amené, qui n'y ait été traité avec des égards particuliers; et je

puis dire à Votre Majesté que le 7 mars 1815, jour où l'on a appris

l'arrivée de Bonaparte en France, la qualité de Français était

devenue, dans cette ville, un titre à la bienveillance. Je sais tout

le prix que Votre Majesté mettait à cette grande réconciliation, et je

suis heureux de pouvoir lui dire que ses vœux à cet égard avaient été

complètement remplis.

»Je prie Votre Majesté de vouloir bien me permettre de lui faire

connaître toute la part qu'ont eue au succès des négociations M. le

duc de Dalberg, M. le comte de la Tour du Pin, et M. le comte de

Noailles, qu'elle m'avait adjoints en qualité de ses ambassadeurs, et

M. de la Besnardière, conseiller d'État, qui m'avait accompagné à

Vienne. Ils n'ont pas seulement été utiles par leurs travaux dans les

différentes commissions auxquelles ils ont été attachés, mais ils

l'ont été encore par leur conduite dans le monde, par leur langage et

par l'opinion qu'ils ont su faire prendre et d'eux-mêmes et du

gouvernement qu'ils représentaient. C'est à leur coopération éclairée

que je dois d'être parvenu à surmonter tant d'obstacles, à changer

tant de mauvaises dispositions, à détruire tant d'impressions

fâcheuses; d'avoir enfin rendu au gouvernement de Votre Majesté toute

la part d'influence qu'il devait avoir dans les délibérations de

l'Europe.

»C'était en nous attachant à défendre le principe de la légitimité que

nous avions atteint ce but important. La présence des souverains qui

se trouvaient à Vienne, et de tous les membres du congrès à la

cérémonie expiatoire du 21 janvier, fut un hommage éclatant rendu à ce

principe.

»Mais, pendant qu'il triomphait au congrès, en France, il était

attaqué.

»Ce que je vais dire à ce sujet à Votre Majesté a pu être vu plus

distinctement de loin, qu'il ne l'était à Paris. Hors de la France,

l'attention étant moins détournée, les faits arrivaient en masse, et

dégagés des circonstances accessoires qui sur les lieux mêmes

pouvaient les faire méconnaître, devaient à une certaine distance être

mieux jugés, et, cependant, je n'aurais pas assez de confiance dans

des observations qui ne seraient que les miennes. Ayant rempli une

mission longue hors de France, il est de mon devoir de faire auprès de

Votre Majesté ce qui, dans le département des affaires étrangères, est

prescrit à tous les agents employés au dehors. Ils doivent rendre

compte de l'opinion que l'on a prise dans les pays où ils ont été

accrédités des différents actes du gouvernement et des réflexions que,

parmi les hommes éclairés et attentifs, ils ont pu faire naître.

»On peut s'accommoder d'un état de choses qui est fixe, lors même

qu'on en est blessé dans son principe, parce qu'il ne laisse pas de

craintes pour l'avenir, mais non d'un état de choses qui varie chaque

jour, parce que chaque jour il fait naître de nouvelles craintes et

que l'on ne sait quel en sera le terme. Les révolutionnaires avaient

pris leur parti sur les premiers actes du gouvernement de Votre

Majesté; ils se sont effrayés de ce qui a été fait, quinze jours, un

mois, six mois après. C'est ainsi qu'ils s'étaient résignés à

l'élimination faite dans le Sénat[242] et qu'ils n'ont pu tolérer

celle de l'Institut[243], quoiqu'elle fut d'une moindre importance.

Les changements faits dans la Cour de cassation, puisque Votre Majesté

croyait utile d'y en faire, devaient l'être huit mois plus tôt[244].

[242] La Chambre des pairs créée par Louis XVIII comptait cent

cinquante-quatre membres, dont quatre-vingt-quatre étaient

d'anciens sénateurs; cinquante-trois sénateurs en avaient été

exclus: vingt-trois d'entre eux comme ayant cessé d'être Français,

et les trente autres pour raison politique. Parmi ces derniers les

plus connus étaient: Cambacérès, Chaptal, de Lapparent, Curé,

Fouché, Siéyès, Roger-Ducos, François de Neufchateau, l'abbé

Grégoire, Garat, Lambrechts, Roederer, le cardinal Fesch, etc.

[243] La réorganisation de l'Institut ne date que du 21 mars 1816,

mais dès la première Restauration on parlait, comme d'une chose

décidée, des mesures qui allaient être prises contre la compagnie.

La loi de 1816, en rendant aux classes de l'Institut leur ancien

nom d'académies, prononça les éliminations suivantes: le prince

Lucien, le cardinal Fesch, le cardinal Maury, MM. Cambacérès,

Garat, Merlin, Roederer et Siéyès, furent exclus de l'Académie

française: l'empereur Napoléon, Monge, Guyton de Morveau, et

Carnot, de l'Académie des sciences: le roi Joseph, Lakanal et

l'abbé Grégoire, de l'Académie des inscriptions.

[244] Par l'ordonnance du 16 février 1815, la composition de la

Cour de cassation subit les modifications suivantes. Le premier

président, le comte Muraire, fut remplacé par M. Desèze. Des trois

présidents, deux furent conservés: MM. Barris et Henrion de

Pensey. Le troisième, M. Mourre, fut nommé procureur général à la

place de Merlin de Douay, destitué, et fut remplacé par M.

Brisson. Quant aux conseillers, quatorze furent privés de leur

siège.

»Le principe de la légitimité était attaqué aussi, et d'une manière

peut-être plus dangereuse, par les fautes des défenseurs du pouvoir

légitime, qui, confondant deux choses aussi différentes que la source

du pouvoir et son exercice, se persuadaient, ou agissaient comme s'ils

étaient persuadés, que, par cela même qu'il était légitime, il devait

aussi être absolu.

»Mais quelque légitime que soit un pouvoir, son exercice doit varier

selon les objets auxquels il s'applique, selon les temps et selon les

lieux. Or, l'esprit des temps où nous vivons exige que, dans les

grands États civilisés, le pouvoir suprême ne s'exerce qu'avec le

concours de corps tirés du sein de la société qu'il gouverne.

»Lutter contre cette opinion, c'était lutter contre une opinion

universelle, et un grand nombre d'individus placés près du trône

nuisaient essentiellement au gouvernement, parce que celle qu'ils

exprimaient y était opposée. Toute la force de Votre Majesté

consistait dans l'idée que l'on avait de ses vertus et de sa bonne

foi; quelques actes tendirent à l'affaiblir. Je citerai seulement à ce

sujet, les interprétations forcées et les subtilités par lesquelles

quelques dispositions de la charte constitutionnelle parurent éludées,

particulièrement dans des ordonnances qui renversaient des

institutions fondées sur des lois[245]. Alors, on commença à douter de

la sincérité du gouvernement, on soupçonna qu'il ne considérait la

charte que comme un acte passager accordé à la difficulté des

circonstances, et qu'il se proposait de laisser tomber en désuétude,

si la surveillance représentative lui en laissait les moyens. On

craignit des réactions; quelques choix augmentèrent ces craintes. La

nomination de M. de Bruges[246], par exemple, à la place de grand

chancelier de la Légion d'honneur, quelque qualité personnelle qu'il

pût avoir, a déplu à tout le monde en France, et, je dois le dire à

Votre Majesté, a étonné tout le monde en Europe.

[245] C'est ainsi par exemple que l'ordonnance de police du 7 juin

1814 sur l'observation des dimanches et fêtes fut considérée comme

une violation de la charte qui avait garanti la liberté des

cultes.

[246] Henry-Alphonse, vicomte de Bruges (1764-1820), était

lieutenant de vaisseau en 1789. Il émigra et servit dans l'armée

de Condé; plus tard, il s'engagea dans l'armée anglaise. En 1815,

il fut nommé maréchal de camp et grand chancelier de la Légion

d'honneur en remplacement de M. de Pradt.

»L'inquiétude rallia au parti des révolutionnaires tous ceux qui, sans

avoir partagé leurs erreurs, étaient attachés aux principes

constitutionnels, et tous ceux qui avaient intérêt au maintien, non

des doctrines de la Révolution, mais de ce qui s'est fait sous leur

influence.

»C'est bien plutôt à ces causes qu'à un véritable attachement pour sa

personne que Bonaparte a dû de trouver quelques partisans hors de

l'armée, et même une grande partie de ceux qu'il a eus dans l'armée,

parce que, élevés avec la Révolution, ils étaient attachés par toutes

sortes de liens[247] aux hommes qui en avaient été les chefs.

[247] Variante: parce que, _élevé_ avec la révolution, _il était

attaché_ par toute sorte de liens...

»On ne peut se dissimuler que quelque grands que soient les avantages

de la légitimité, il en peut aussi résulter des abus. Il y a, à cet

égard, une opinion fortement établie, parce que dans les vingt années

qui ont précédé la Révolution, la pente de tous les écrits politiques

était de les faire connaître et de les exagérer. Peu de personnes

savent apprécier les avantages de la légitimité, parce qu'ils sont

tous de prévoyance. Tout le monde est frappé des abus, parce qu'ils

peuvent être de tous les moments, et se montrer dans toutes les

occasions. Qui, depuis vingt ans, s'est donné assez le temps de

réfléchir, pour avoir appris qu'un gouvernement s'il n'est légitime,

ne peut être stable? qu'offrant à toutes les ambitions, l'espérance de

le renverser, pour le remplacer par un autre, il est toujours menacé,

et porte en lui, un ferment révolutionnaire, toujours prêt à se

développer? Il est malheureusement resté dans les esprits que la

légitimité en assurant au souverain de quelque manière qu'il gouverne,

la conservation de sa couronne, lui donne trop de facilité de se

mettre au-dessus de toutes les lois.

»Avec cette disposition qui se montre aujourd'hui chez tous les

peuples, et dans un temps où l'on discute, où l'on examine, où l'on

analyse tout et surtout, les matières politiques, on se demande ce que

c'est que la légitimité, d'où elle provient, ce qui la constitue.

»Lorsque les sentiments religieux étaient profondément gravés dans les

cœurs, et qu'ils étaient tout-puissants sur les esprits, les hommes

pouvaient croire que la puissance souveraine était une émanation de la

Divinité. Ils pouvaient croire que les familles que la protection du

ciel avait placées sur les trônes, et que sa volonté y avait longtemps

maintenues, régnaient sur eux de droit divin. Mais dans un temps où il

reste à peine une trace légère de ces sentiments, où le lien de la

religion, s'il n'est rompu, est au moins bien relâché, on ne veut plus

admettre une telle origine de la légitimité.

»Aujourd'hui l'opinion générale, et l'on tenterait vainement de

l'affaiblir, est que les gouvernements existent uniquement pour les

peuples: une conséquence nécessaire de cette opinion, c'est que le

pouvoir légitime est celui qui peut le mieux assurer leur bonheur et

leur repos. Or, il suit de là, que le seul pouvoir légitime est celui

qui existe depuis une longue succession d'années; et, en effet, ce

pouvoir, fortifié par le respect qu'inspire le souvenir des temps

passés, par l'attachement qu'il est naturel aux hommes d'avoir pour la

race de leur maîtres, ayant pour lui l'ancien état de possession qui

est un droit aux yeux de tous les individus, parce qu'il en est un

d'après les lois qui régissent les propriétés particulières, livre

plus rarement qu'aucun autre, le sort des peuples aux funestes hasards

des révolutions. C'est donc celui auquel leurs plus chers intérêts

leur commandent de rester soumis. Mais si l'on vient malheureusement à

penser que les abus de ce pouvoir l'emportent sur les avantages qu'il

peut procurer, on est conduit à regarder la légitimité comme une

chimère.

»Que faut-il donc, pour donner aux peuples la confiance dans le

pouvoir légitime, pour conserver à ce pouvoir le respect qui assure sa

stabilité? Il suffit, mais il est indispensable de le constituer de

telle manière que tous les motifs de crainte qu'il peut donner soient

écartés.

»Il n'est pas moins de l'intérêt du souverain que de l'intérêt des

sujets de le constituer ainsi; car le pouvoir absolu serait

aujourd'hui un fardeau aussi pesant pour celui qui l'exercerait que

pour ceux sur lesquels il serait exercé.

»Avant la Révolution, le pouvoir en France était restreint par

d'antiques institutions; il était modifié par l'action des grands

corps de la magistrature, du clergé et de la noblesse, qui étaient des

éléments nécessaires de son existence et dont il se servait pour

gouverner. Aujourd'hui, ces institutions sont détruites, ces grands

moyens de gouvernement sont anéantis. Il faut en retrouver d'autres

que l'opinion publique ne réprouve pas; il faut même qu'ils soient

tels qu'elle les indique.

»Autrefois, l'autorité de la religion pouvait prêter son appui à

l'autorité de la puissance souveraine; elle ne le peut plus

aujourd'hui que l'indifférence religieuse a pénétré dans toutes les

classes et y est devenue générale. La puissance souveraine ne peut

donc trouver d'appui que dans l'opinion, et, pour cela, il faut

qu'elle marche d'accord avec cette même opinion.

»Elle aura cet appui si les peuples voient que le gouvernement tout

puissant pour faire leur bonheur, ne peut rien qui y soit contraire.

Mais il faut pour cela qu'ils aient la certitude qu'il ne peut y avoir

rien d'arbitraire dans sa marche. Il ne suffirait pas qu'ils lui

crussent la volonté de faire le bien, car ils pourraient craindre que

cette volonté ne vînt à changer, ou qu'il ne se trompât sur les moyens

qu'il emploierait. Ce n'est pas assez que la confiance soit fondée sur

les vertus et les grandes qualités du souverain, qui comme lui sont

périssables, il faut qu'elle soit fondée sur la force des institutions

qui sont permanentes; il faut même plus encore. En vain les

institutions seraient-elles de nature, à assurer le bonheur des

peuples; alors même, elles ne leur inspireraient aucune confiance, si

elles n'établissaient pas la forme de gouvernement que l'opinion

générale du siècle fait regarder comme la seule propre à atteindre ce

but.

»On veut avoir des garanties: on en veut pour le souverain, on en veut

pour les sujets. Or, on croirait n'en point avoir:

»Si la liberté individuelle n'était pas mise par les lois, à l'abri de

toute atteinte;

»Si la liberté de la presse n'était point pleinement assurée, et si

les lois ne se bornaient pas à en punir les délits;

»Si l'ordre judiciaire n'était pas indépendant, et pour cela composé

de membres inamovibles;

»Si le pouvoir de juger était réservé dans de certains cas aux

administrations ou à tout autre corps qu'aux tribunaux;

»Si les ministres n'étaient pas solidairement responsables de

l'exercice du pouvoir dont ils sont dépositaires;

»S'il pouvait entrer dans les conseils du souverain d'autres personnes

que des personnes responsables;

»Enfin, si la loi n'était pas l'expression d'une volonté formée par la

réunion de trois volontés distinctes.

»Dans les sociétés anciennes et nombreuses où l'intelligence s'est

développée avec les besoins, et les passions avec l'intelligence, il

est nécessaire que les pouvoirs publics acquièrent une force

proportionnée, et l'expérience a prouvé qu'on les fortifie en les

divisant.

»Ces opinions ne sont plus aujourd'hui particulières à un seul pays;

elles sont communes à presque tous. Aussi partout on demande des

constitutions; partout on sent le besoin d'en établir d'analogues à

l'état plus ou moins avancé des sociétés politiques, et partout on en

prépare. Le congrès n'a donné Gênes à la Sardaigne, Lucques à

l'infante Marie-Louise d'Espagne; il n'a restitué Naples à Ferdinand

IV, il ne rend les légations au pape, qu'en stipulant pour ces pays

l'ordre de choses que leur état actuel a paru requérir ou comporter.

Je n'ai vu aucun souverain, aucun ministre qui, effrayé des suites que

doit avoir en Espagne le système de gouvernement suivi par Ferdinand

VII, ne regrettât amèrement qu'il ait pu remonter sur son trône, sans

que l'Europe lui eût imposé la condition de donner à ses États des

institutions qui fussent en harmonie avec les idées du temps. J'ai

même entendu des souverains, dont les peuples encore trop peu avancés

dans la civilisation, ne sont pas susceptibles de recevoir les

institutions qui la supposent parvenue à un haut degré, s'en affliger

comme d'un malheur dont ils souffrent eux-mêmes.

»J'ai recueilli ces opinions au milieu des délibérations de l'Europe

assemblée. Dans tous les entretiens que j'ai eus avec les souverains

et avec leurs ministres, je les en ai trouvés pénétrés. Elles sont

exprimées dans toutes les lettres qu'écrivent les ambassadeurs

d'Autriche et de Russie à Londres, et dans celles de lord Castlereagh.

C'était donc un devoir pour moi de les soumettre à Votre Majesté dans

ce rapport. J'ai dû bien moins encore m'en dispenser, lorsque les

souverains, dans les audiences de congé qu'ils m'ont accordées, m'ont

tous recommandé de dire à Votre Majesté qu'ils sont intimement

convaincus que la France ne saurait jamais être tranquille, si Votre

Majesté ne partageait pas ces opinions sans réserve, et ne les prenait

pas pour règle unique de son gouvernement; qu'il fallait que tout fût

oublié en France, et le fût sans restriction; que toute exclusion

était dangereuse, que l'on n'y pourrait trouver de garanties pour le

souverain que quand il y en aurait pour tous les partis, et que ces

garanties ne seraient suffisantes qu'autant qu'elles seraient jugées

telles par toutes les classes de la société; qu'il paraît

indispensable d'arriver à un système complet et tel que chaque partie

en fasse ressortir la sincérité et la rende évidente; qui fasse voir

clairement, et dès le commencement, le but auquel tend le

gouvernement; qui mette chacun en état d'apprécier sa propre position,

et qui ne laisse d'incertitude à personne. Ils ont ajouté que si Votre

Majesté paraissait plus qu'aucun autre intéressée au maintien de la

tranquillité en France, ils n'y étaient en réalité pas moins

intéressés eux-mêmes, puisque la crise où elle se trouve aujourd'hui

compromet l'existence de toute l'Europe, et qu'enfin les efforts

qu'ils faisaient cette année deviendraient, une fois rentrés dans

leurs États, difficiles à renouveler.

»Après avoir lu la déclaration que Votre Majesté a dernièrement

adressée à ses sujets, les souverains m'ont encore dit qu'ils avaient

remarqué avec regret une phrase où Votre Majesté fait entendre,

quoique avec beaucoup de ménagements, qu'elle s'est soumise à accepter

leur secours, d'où l'on conclura peut-être, qu'elle aurait pu les

refuser et que la paix eût subsisté. Ils craignent que par là, Votre

Majesté ne se soit donnée aux yeux de la France le tort de paraître

imposée par eux. Ils pensent que pour ne point confirmer ses peuples

dans une idée si contraire à ses intérêts, il doit y avoir peu

d'action de sa part et de la part des personnes qui l'entourent. Votre

Majesté a beaucoup à faire pour cela, puisque c'est le zèle qu'il faut

contenir et même réprimer. Selon leur manière de voir, Votre Majesté

doit paraître gémir de ce qui se passe plutôt que d'y coopérer. Elle

doit se placer, par elle-même ou par les siens, entre les souverains

alliés et ses peuples, pour diminuer, autant qu'elle le pourra, les

maux de la guerre, et pour tranquilliser les alliés sur la fidélité

des places qui se seraient rendues et qui, d'après les arrangements

que je suppose avoir été pris par vos ministres avec le duc de

Wellington, auraient été confiées à des personnes de votre choix. Ils

croient enfin que, pour ne point paraître exciter la guerre, et encore

moins la faire elle-même, ni Votre Majesté, ni aucun prince de sa

famille, ne doit se montrer avec les armées alliées. Il n'était jamais

arrivé à la politique d'avoir tant de délicatesse[248].

[248] M. de Talleyrand fait ici allusion à la proclamation

suivante que le roi avait signée le 25 juin en rentrant en France:

«FRANÇAIS,

»Dès l'époque où la plus criminelle des entreprises, secondée par

la plus inconcevable défection, nous a contraint de quitter

momentanément notre royaume, nous vous avons avertis des dangers

qui vous menaçaient, si vous ne vous hâtiez de secouer le joug du

tyran usurpateur.

»Nous n'avons pas voulu unir nos bras ni ceux de notre famille aux

instruments dont la Providence s'est servie pour punir la

trahison. Mais aujourd'hui que les puissants efforts de nos alliés

ont dissipé les satellites du tyran, nous nous hâtons de rentrer

dans nos États, pour y rétablir la constitution que nous avons

donnée à la France, réparer par tous les moyens qui sont en notre

pouvoir les maux de la révolte et de la guerre qui en a été la

suite nécessaire, récompenser les bons, mettre à exécution les

lois existantes contre les coupables, enfin pour appeler autour de

notre trône paternel l'immense majorité des Français dont la

fidélité, le courage et le dévouement ont porté de si douces

consolations à notre cœur.

»Cateau-Cambrésis, 25 juin 1815.

»LOUIS«.

»Par le roi,

»Le ministre secrétaire d'État à la guerre,

»Duc DE FELTRE.

C'est ce manifeste, qui avait alarmé M. de Talleyrand. Communiqué

par lui au conseil et aux membres du corps diplomatique, il fit

l'objet de vives représentations dont le duc de Wellington et

lui-même se firent l'écho auprès du roi. Celui-ci céda, et trois

jours plus tard, le 28 juin, à Cambrai, il publia une deuxième

proclamation, contresignée Talleyrand, qu'on trouvera insérée

page 230.

»Si une partie quelconque de la France parvenait, à la faveur des

événements qui vont avoir lieu, à se soustraire au joug de Bonaparte,

je crois que Votre Majesté ne pourrait mieux faire que de s'y rendre

immédiatement, d'y avoir son ministère avec elle, d'y convoquer les

chambres et d'y reprendre le gouvernement de son royaume, comme s'il

était soumis en entier. Le projet d'une expédition sur Lyon, que je

désirais vivement à cause du résultat essentiel qu'elle aurait sur les

provinces du Midi, aurait pu faire exécuter cette idée avec bien de

l'avantage.

»L'annonce d'un trop grand nombre de commissaires envoyés auprès des

armées n'a pas été agréable. Je crois que toutes les démarches de

Votre Majesté doivent être faites de concert avec les alliés, presque

avec leur attache. Cette déférence doit contribuer à placer clairement

dans leur esprit le but de la guerre, qui, je dois le dire, dans les

différents cabinets, n'est peut-être pas exactement le même. Car, si

l'Angleterre veut exclusivement et vivement le retour de Votre

Majesté, je ne pourrais pas assurer que la Russie ne se permît pas

d'autres combinaisons; je ne pourrais pas dire que l'Autriche qui, je

crois, le veut aussi, y portât la même chaleur, et que la Prusse ne

mît pas en première ligne des idées d'agrandissement pour elle.

»Ne serait-il pas possible qu'au moment où les armées étrangères vont

entrer en France, Votre Majesté adressât à ses sujets une seconde

déclaration qui ménagerait avec soin l'amour-propre français qui veut

et avec raison que rien, pas même ce qu'il désire, ne lui soit imposé

par les étrangers?

»Cette déclaration, s'adressant d'abord à l'opinion que Bonaparte

cherche à égarer sur la cause et sur l'objet de la guerre actuelle,

pourrait dire que ce n'est point pour l'intérêt de Votre Majesté que

les puissances étrangères l'ont entreprise, parce qu'elles savent que

la France n'a besoin que d'être soustraite à l'oppression, mais que

c'est pour leur propre sûreté; qu'elles ne l'auraient point faite si

elles n'avaient été persuadées que l'Europe serait menacée des plus

grands malheurs tant que l'homme qui l'en avait depuis si longtemps

accablée, serait maître de la France; que la cause de la guerre est

donc uniquement le retour de cet homme en France, et son objet

principal et immédiat de lui arracher le pouvoir dont il s'est emparé;

que pour adoucir les maux de la guerre, pour en prévenir les désastres

lorsqu'ils pourront l'être, pour arrêter les dévastations, Votre

Majesté entourée de Français, se place comme intermédiaire entre les

souverains étrangers et son peuple, espérant que les égards dont elle

peut être l'objet, tourneront ainsi à l'avantage de ses États; que

c'est la seule position qu'elle veuille prendre pendant la guerre, et

qu'elle ne veut point que les princes de sa maison y prennent avec

les armées étrangères aucune part.

»Passant ensuite aux dispositions intérieures de la France, Votre

Majesté ferait connaître qu'elle veut donner toutes les garanties qui

seront jugées nécessaires. Comme le choix de ses ministres est l'une

des plus grandes qu'elle puisse offrir, elle veut, dès à présent,

annoncer un changement de ministère. Elle doit dire que les ministres

qu'elle emploie ne sont nommés que provisoirement, parce qu'elle veut

se réserver de composer son ministère, en arrivant en France, de

manière à ce que la garantie qu'elle donnera[249] en soit une pour

tous les partis, pour toutes les opinions, pour toutes les

inquiétudes.

[249] Variante: _qu'il_ donnera.

»Enfin, il serait bon encore que cette déclaration parlât des domaines

nationaux, et qu'elle s'exprimât à ce sujet d'une manière plus

positive, plus absolue, plus rassurante encore que la charte

constitutionnelle dont les dispositions n'ont pas suffi pour faire

cesser les inquiétudes des acquéreurs de ces domaines. Il est

aujourd'hui d'autant plus important de les calmer et de ne plus leur

laisser même le moindre prétexte, qu'elles ont arrêté la vente des

forêts domaniales dont le produit va devenir bien plus nécessaire

encore qu'il ne l'était, et qu'il faut, par conséquent, encourager par

tous les moyens.

»Tel est l'esprit dans lequel on croit généralement qu'il serait utile

et même nécessaire que Votre Majesté parlât à ses peuples. J'avoue à

Votre Majesté que j'en suis moi-même persuadé. Je regarde surtout

comme indispensable, qu'à l'égard des garanties, elle ne laisse rien à

désirer. Si, comme j'ose l'espérer, Votre Majesté partage cette

opinion, elle jugera sans doute devoir charger quelques-unes des

personnes qui jouissent de sa confiance de préparer et de lui

soumettre le projet de cette déclaration.

»Je viens de rendre à Votre Majesté un compte exact et complet des

résultats des négociations qui ont eu lieu pendant la durée du congrès

et de l'impression que les affaires de France ont faite à Vienne: il

ne me reste plus qu'à lui parler des choses de détail et de peu

d'importance.

»Depuis que j'étais à Vienne, une assez grande quantité de papiers

s'étaient accumulés entre mes mains. La plupart ne sont pas d'un assez

grand intérêt pour que je puisse en avoir besoin. Votre Majesté a des

copies de tous les autres, de sorte qu'il m'était inutile de les

emporter. C'est pourquoi j'en ai brûlé une grande partie, et j'ai

laissé le reste à Vienne déposé entre les mains d'une personne sûre.

»Je suis heureux de pouvoir terminer un si long travail que la nature

des choses que j'avais à soumettre à Votre Majesté a quelquefois rendu

bien pénible pour moi, en lui parlant du zèle et du dévouement

au-dessus de tout éloge dont ses ambassadeurs et ministres dans les

différentes cours n'ont cessé de donner des preuves pendant toute la

durée du congrès. Leur position, difficile d'abord par les mêmes

raisons qui m'ont fait trouver tant de contrariétés _à Vienne_[250],

l'a été plus tard par suite des événements funestes qui se sont

succédé depuis le commencement de mars. Ils n'ont vu dans ces

difficultés mêmes qu'une occasion de plus de montrer l'attachement

pour Votre Majesté dont ils sont animés. Plusieurs se trouvent aussi,

et _déjà_[251] depuis quelque temps, dans de grands embarras

pécuniaires. Ils ont fait tout ce qui était en leur pouvoir pour

exister convenablement dans les différents postes que Votre Majesté

leur avait confiés. On aura sûrement fait quelques dispositions pour

adoucir la situation dans laquelle ils se trouvent[252].

»Prince DE TALLEYRAND.»

[250] Supprimé dans le texte des archives.

[251] Supprimé dans le texte des archives.

[252] Variante: _Plusieurs éprouvent des besoins très pressants._

* * * * *

Ce mémoire, pas plus que mes paroles, ne produisit aucun effet sur le

roi, qui demanda ses chevaux, et se fit traîner en France. Je lui

avais désigné Lyon comme résidence, parce que c'était la seconde ville

du royaume, et que je savais que de ce côté, nous ne serions pas

pressés par les armées autrichiennes. On pouvait se rendre rapidement

à Lyon par les bords du Rhin et la Suisse.

Je restai à Mons vingt-quatre heures, pendant lesquelles il m'arrivait

des messages de toute part. J'y reçus entre autres la lettre suivante

du prince de Metternich, qui était bien faite pour me confirmer dans

mon opinion:

«Mannheim, le 24 juin 1815[253].

[253] Les souverains alliés étaient ce jour-là réunis à Mannheim.

(_Note de M. de Bacourt._)

«Voici, cher prince, une adresse aux Français que j'ai faite et au bas

de laquelle le prince de Schwarzenberg a mis son nom. Je me flatte que

vous la trouverez correcte et en principes et en paroles, et surtout

conforme à notre marche[254].

[254] Voir le _Moniteur_ du 10 juillet 1825.

»M. de Vincent, et à son défaut M. Pozzo, reçoivent l'ordre de faire

les remarques contre la nomination des commissaires royaux à nos

armées. La chose tournerait entièrement contre le roi. Je m'en

rapporte, sous ce rapport, à ce que je mande à Vincent, et je vous

envoie pour votre connaissance particulière la copie ci-jointe d'une

lettre que j'ai écrite à lord Wellington, en réponse à une lettre par

laquelle il a voulu me démontrer l'utilité qui résulterait de

réquisitions faites au nom du roi. Je n'y vois qu'inconvénients, que

complications inutiles vis-à-vis des généraux alliés, et que de graves

inconvénients vis-à-vis de l'intérieur. Restez fidèle à _votre_ idée;

faites aller le roi en France: dans le midi, dans le nord dans

l'ouest, où vous voudrez, pourvu qu'il soit seul chez lui, entouré de

Français, loin des baïonnettes étrangères et des secours de

l'étranger. Il suffit de suivre le système du gouvernement de

Bonaparte pour se convaincre que la grande arme dont il veut se servir

est celle de l'_émigration_. Le roi cessera d'être émigré le jour où

il sera chez lui, au milieu des siens. Il faut que le roi _gouverne_,

et que les armées _royales_ opèrent loin des armées alliées. Dès que

le roi aura formé le noyau dans l'intérieur, nous dirigerons vers lui

tout ce qui déserte à nos armées.

»La blessure de Vincent[255] me gêne beaucoup. J'attends que j'aie de

ses nouvelles, pour savoir si je dois vous envoyer un suppléant, car

de toute manière est-il très essentiel que vous ayez quelqu'un près de

vous, qui nous serve d'intermédiaire.

[255] Le baron de Vincent était à la fois ministre d'Autriche près

du roi Louis XVIII, et commissaire près du duc de Wellington. Il

avait été blessé à la main, le matin même de la bataille de

Waterloo, qu'il crut d'abord perdue; il courut en porter la

nouvelle à Gand, et ce n'est que tard, dans la nuit du 18 au 19

juin, qu'on y apprit la victoire des alliés. (_Note de M. de

Bacourt._)

»Ici tout va bien. Maintenant que les armées russes sont _en ligne_

(et cette mesure est bonne et rien moins qu'utile) les opérations vont

se pousser avec beaucoup de vigueur. La grande armée autrichienne

passera le Rhin, à Bâle, le 25. L'armée de Frimont sera à Genève le

26. Une autre armée passera le même jour le mont Cenis et une

troisième débarquera incessamment dans le Midi.

»L'avant-garde a passé dans le centre la frontière hier. Les nouvelles

qui nous arrivent de l'intérieur prouvent que la fermentation augmente

beaucoup. Il suffirait, au reste, du rapport de Fouché, qui prouve ce

fait. J'espère vous revoir bientôt, mon cher prince, et cela de

manière ou d'autre.

»Tout à vous,

»METTERNICH.»

* * * * *

Mais à Mons, les amis du roi s'agitaient autour de moi en me

représentant les dangers qu'il courait, et je ne fus pas peu étonné de

trouver parmi ces amis si ardents M. de Chateaubriand qui m'avait

écrit à la fin de 1814, à Vienne, pour se plaindre avec amertume de

tout ce qui se faisait en France. Il se montrait alors mécontent de

tout le monde et de toute chose; regardait comme très étrange qu'on

voulût l'envoyer à Stockholm en qualité de ministre du roi, et

finissait par me déclarer qu'il allait demander à entrer au service de

la Russie. Sa lettre doit se retrouver aux archives du ministère des

affaires étrangères, parmi les papiers relatifs au congrès de Vienne.

Enfin, tracassé, poursuivi par ceux qui me dépeignaient le dénuement

absolu dans lequel le roi allait être, sa passion pour se retrouver

aux Tuileries, et la crainte que les étrangers avec lesquels il

serait seul, n'abusassent immédiatement contre la France de sa

position, j'abandonnai ma propre conviction et je suivis le roi à

Cambrai, pour me mettre comme lui dans les bagages de l'armée

anglaise.

Mon arrivée à Cambrai eut du moins pour résultat d'obtenir du roi une

seconde déclaration publique, propre à amortir, sinon à réparer, les

fâcheux effets de celle, si malencontreuse, qui avait été publiée le

25 juin au Cateau-Cambrésis. Voici celle que je rédigeai, que le roi

copia et que je contresignai. Je crois encore aujourd'hui que c'était

ce qu'on pouvait dire de mieux dans une pareille circonstance.

Mémoires du prince de Talleyrand, Volume 3 · 第 85 / 145 题