SIRE,

M. le comte de Noailles vient d'arriver, et me remet la lettre dont

Votre Majesté m'a honoré en date du 5 mai. Le moment de son arrivée

est si proche de celui où part le courrier dont je dois profiter, que

je ne puis avoir l'honneur d'écrire à Votre Majesté qu'une lettre très

courte.

Mon empressement de me retrouver près d'elle me ferait partir dès

demain, si les choses étaient assez avancées pour qu'il ne restât plus

qu'à signer, ou si la fin du congrès était encore éloignée. Mais les

affaires d'Italie ne sont point encore réglées et vont l'être. Le

retard qu'elles ont éprouvé retient ici, encore pour quelques jours,

M. de Saint-Marsan et le commandeur Ruffo, quoique le départ de

celui-ci soit fort nécessaire et que le premier soit appelé à Turin,

où il est aujourd'hui ministre de la guerre. D'un autre côté, les

souverains vont partir, et comme, dans une coalition, toute démarche

est sujette à mille interprétations, je ne pourrais pas devancer

l'époque de leur départ sans qu'il en résultât, pour les affaires de

Votre Majesté, plus d'inconvénient que d'avantage. Du reste, la

différence, d'après les préparatifs que je vais faire, est de quelque

quarante-huit heures de plus ou de moins, et en outre[232], je ne

crois pas que l'on puisse dans nos circonstances, quitter à une époque

où tout le monde a besoin d'être pressé.

[232] Variante: _et de plus_.

J'ai eu aujourd'hui avec l'empereur Alexandre un assez long entretien

dont j'aurai l'honneur de rendre compte à Votre Majesté. Je me

bornerai à lui dire que son langage a été très bon; qu'il s'est

exprimé très vivement et très convenablement sur nos affaires. Son

opinion est que, pour le moment, il doit y avoir peu d'action de la

part de Votre Majesté et autour d'elle. Il s'est particulièrement

attaché à établir que toutes les démarches qui pourraient être faites

par aucune des puissances ayant une utilité ou un danger commun,

devaient être combinées avec toutes les autres. C'est là le principal

motif de l'envoi de ministres auprès de tous les corps d'armée, et il

pense que cette règle doit être adoptée par Votre Majesté.

Je suis...

* * * * *

No 56.--LE PRINCE DE TALLEYRAND AU ROI LOUIS XVIII.

Vienne, le 17 mai 1815.

Mémoires du prince de Talleyrand, Volume 3 · 第 76 / 145 题