SIRE,

Les événements qui ont eu lieu en France n'ont altéré en rien la

position de l'ambassade de Votre Majesté au congrès, où les affaires

qui concernent les arrangements futurs de l'Europe continuent à se

discuter comme auparavant. J'ai lieu d'espérer que ce qui en reste

encore à régler sera terminé d'une manière conforme aux intentions que

Votre Majesté m'a fait connaître.

Dans plusieurs lettres que j'ai eu l'honneur d'écrire à Votre Majesté,

et qui peut-être ne lui sont pas parvenues, je lui disais qu'il

paraissait fort important à toutes les personnes qui sont ici, aussi

bien qu'à moi-même, qu'elle ne quittât pas le territoire français, ou

que, si cela lui était impossible, elle ne s'en éloignât que le moins

qu'il se pourrait. Si j'osais lui exprimer ici mon opinion, qui est

celle aussi des plénipotentiaires de toutes les puissances, je lui

dirais que le séjour d'une ville aussi rapprochée de la mer que l'est

Ostende, ne peut que nuire beaucoup à sa cause dans l'opinion

publique, parce qu'il peut faire croire que Votre Majesté est disposée

à quitter le continent et à mettre la mer entre elle et ses États. Le

séjour qui, dans les circonstance actuelles paraît, si l'état des

choses le permet, le plus convenable pour Votre Majesté, pourrait être

celui de la ville de Liège, et il paraît que les dispositions des

armées le rendent sûr.

On s'occupe maintenant ici d'une seconde déclaration du congrès qui

confirme les dispositions annoncées par les puissances dans celle du

13 mars. Elle répondra à toutes les publications faites par Bonaparte,

depuis qu'il est maître de Paris, et je dois croire qu'elle produira

un grand effet partout où elle sera connue. C'est particulièrement

pour la disposition des esprits en France, qu'elle est calculée.

La seule lettre que j'ai reçue de Votre Majesté, depuis qu'elle a

quitté Paris, est celle dont elle a daigné m'honorer en date du 26

mars. Je n'en ai reçu aucune, ni de M. de Blacas, ni de M. de

Jaucourt, et je dois dire à Votre Majesté que ce délaissement m'est

extrêmement pénible et est ici nuisible aux affaires.

Je suis...

_P.-S._--Je joins ici une lettre portée[181] par un courrier et qui

m'est revenue, ainsi qu'une lettre que le même courrier portait à M.

de Jaucourt.

[181] Variante: _partie_.

* * * * *

No 28 _ter_.--LE ROI LOUIS XVIII AU PRINCE DE TALLEYRAND.

Gand, ce 10 avril 1815[182].

[182] Variante: _9 avril_.

Mon cousin,

J'ai reçu par le prince Victor de Rohan[183] votre numéro 46. Les

expressions de votre attachement me sont toujours très agréables; un

peu plus sans doute, dans un moment aussi pénible, mais je n'en avais

pas besoin, pour y compter avec pleine confiance.

[183] Victor, prince de Rohan, né en 1764, était grand chambellan

en 1789, émigra peu après, entra dans l'armée autrichienne et

devint général major et feld maréchal. Il rentra en France en

1814, la quitta de nouveau en 1830 et vint mourir en Autriche

(1835).

Le traité du 25 mars, suite et complément de la déclaration du 13,

étant uniquement dirigé contre Bonaparte, je n'hésite pas à vous

charger d'y adhérer en mon nom; s'il vous faut une instruction _ad

hoc_, vous l'aurez à votre première demande, mais en attendant, je

vous autorise ici à faire comme si vous l'aviez reçue.

Le poids que je puis mettre dans la balance, c'est les dix-neuf

vingtièmes de la nation française, des sentiments de laquelle, ni moi,

ni les puissances, ne pouvons douter. Mais ce moyen puissant ne peut

être mis en usage sans des secours étrangers. Il faut donc que les

armées alliées entrent en France, et le plus tôt possible. Chaque

instant de délai m'ôte des forces, parce qu'il est dans la nature d'un

vif enthousiasme de tendre sans cesse à se refroidir[184]; il en donne

au contraire à l'ennemi auquel il laisse la facilité de rassembler ses

forces et, par les moyens qu'il ne sait que trop bien employer, de

tourner en sa faveur les bras qui aujourd'hui ne demandent qu'à

s'armer pour moi.

[184] Variante: _ralentir_.

Le duc de Wellington que j'ai vu hier et des dispositions duquel je ne

saurais assez me louer, a fait partir un courrier pour demander la

liberté d'agir sans attendre que toutes les forces soient réunies. Je

n'ai pas besoin de vous recommander d'appuyer vivement cette demande.

Si l'on attend la réunion complète, il sera impossible de rien faire

avant le 1er juin. Je ne doute pas du succès, mais Buonaparte ne sera

écrasé que sous les ruines de la France, tandis que la célérité en

perdant plus sûrement[185] l'un, sauverait l'autre, et cela doit être

le but de tout le monde, mais surtout doit être le nôtre[186].

[185] Variante: _encore_.

[186] Variante: _ce peut ne pas être le but de tout le monde, mais

ce doit être le nôtre_.

Le duc de Wellington m'a appris que le contre-projet, que je vous ai

envoyé le 7 mars, a été adopté: cela m'a fait un grand plaisir. Je

suis aussi fort satisfait des arrangements que vous avez faits[187]

pour la chancellerie, les courriers... C'est un soulagement pour mes

finances, très mesquines en ce moment.

[187] Variante: _pris_.

J'ai emporté avec moi toutes les lettres et pièces que vous m'avez

adressées depuis que vous êtes à Vienne[188]. J'ai ordonné à M. de

Jaucourt d'en agir de même. Votre courage, et j'en étais bien sûr,

n'est point ébranlé par les événements; vous voyez que le mien ne

l'est pas davantage. Sur quoi, je prie Dieu qu'il vous ait, mon

cousin, en sa sainte et digne garde.

Mémoires du prince de Talleyrand, Volume 3 · 第 64 / 145 题