Lord Clancarty expédiant à Londres un courrier qui passera par la
Belgique, j'en profite pour faire connaître à Votre Majesté l'état
actuel des affaires.
Depuis quelques jours, on a appris ici que Murat était entré dans les
États du Saint-Siège et que le pape avait dû quitter Rome[175]. Cet
événement fait enfin ouvrir les yeux à l'Autriche et met un terme à
toutes ses hésitations. Nous sommes aujourd'hui à très peu de chose
près d'accord sur les arrangements de l'Italie qui ne tarderont pas à
être définitivement arrêtés. Il ne nous restera plus ensuite qu'à
réunir tous les articles convenus pour en former l'acte qui terminera
le congrès; car je tiens extrêmement, et plus que jamais, à ce qu'il y
ait un acte.
[175] Murat, aussitôt qu'il eut appris le débarquement de
Napoléon, imagina d'en profiter pour se mettre à la tête d'un
mouvement unitaire et se faire proclamer roi d'Italie. Il marcha
sur la haute Italie, s'empara des États romains et de la Toscane
et refoula les Autrichiens jusque sur le Pô; mais il dut bientôt
battre en retraite, fut vaincu à Tolentino, et rejeté sur Naples.
Il s'embarqua pour la France et la reine Caroline fut conduite à
Trieste avec ses enfants (20 mai). Quant à Murat, après avoir
séjourné quelque temps en France, il passa en Corse, y réunit un
petit nombre de partisans avec lesquels il tenta un débarquement
dans ses anciens États. Il fut pris presque aussitôt et fusillé à
Pizzo (13 octobre 1815).
L'ambassade de Votre Majesté est ici dans la même position; elle y
jouit de la même considération et y exerce la même influence que si
Votre Majesté était à Paris, et que si son autorité n'était méconnue
sur aucun point du royaume. Je puis donner à Votre Majesté l'assurance
qu'elle conserve[176] cette position.
[176] Variante: _conservera_.
Je n'ai encore reçu aucune nouvelle de Votre Majesté depuis qu'elle a
quitté Paris. J'en attends avec la plus vive impatience. J'ose lui
dire qu'il est important que je sois instruit de sa marche et de ses
dispositions.
Je suis...
_P.-S._--Je désirerais bien que Votre Majesté me fît connaître avec
détail quelles sont les personnes qui l'ont suivie, et celles que l'on
attend. On peut se servir utilement des noms propres. L'archevêque de
Reims a-t-il pu suivre Votre Majesté[177]?
[177] Le cardinal de Talleyrand-Périgord, l'oncle de l'auteur. Il
se trouvait alors à Gand auprès du roi.
Je ne sais rien de M. de Jaucourt. Votre Majesté permettra que ce soit
sous son enveloppe que je mette sa lettre.
M. de Vincent est arrivé ce matin. Le gouvernement autrichien recevra
probablement par le secrétaire de la légation Lefebvre[178] une lettre
de Bonaparte ou du duc de Vicence[179], mais cette communication sera
sans réponse et sans effet.
[178] M. Pallain écrit Lefébure. Il avait été secrétaire
d'ambassade à Paris.
[179] Le duc de Vicence venait d'être nommé ministre des affaires
étrangères.
Le numéro 45 de mes lettres qui m'est revenu, indiquera à Votre
Majesté ceux qui lui manquent.
* * * * *
No 49.--LE PRINCE DE TALLEYRAND AU ROI LOUIS XVIII.
Vienne, le 8 avril 1815[180].
[180] Cette lettre est datée du 5 avril dans le texte des
archives.