J'ai reçu la lettre dont Votre Majesté m'a honoré en date du 3 de ce
mois. J'attendrai celle qu'elle veut bien m'annoncer et ses
instructions relatives à l'affaire de Parme pour entamer cette affaire
avec M. de Metternich, qui m'a déjà demandé si je n'étais pas encore
en mesure de la traiter. Le mystère dont il a voulu l'envelopper, les
démarches qu'il a fait faire, à mon insu, auprès de Votre Majesté, son
désir de l'arranger avec moi seul, tiennent à ce qu'il sait, autant
que personne, de combien d'objections son projet est susceptible. En y
acquiesçant, Votre Majesté fera certainement un sacrifice, et même, à
mon avis, un sacrifice qui peut n'être pas sans conséquence. J'avoue
néanmoins, qu'il ne me paraîtra pas trop grand, si, en retour,
l'Autriche se joint sincèrement à nous contre Murat, et si M. de
Metternich est fidèle à ses offres.
Mercredi soir, nous partîmes, le duc de Wellington, M. de Metternich
et moi, pour Presbourg, où nous arrivâmes à quatre heures du matin. A
midi, le roi de Saxe nous reçut tous les trois, prit le protocole que
lui présentait M. de Metternich, le remit sans l'ouvrir à son ministre
qui était présent, en nous disant qu'il prendrait connaissance de son
contenu, et, se rapprochant de nous, il nous adressa quelques mots
d'obligeance, mais d'un air extrêmement froid. A une heure, nous eûmes
l'honneur de dîner avec lui et avec la reine. Le soir, il nous reçut
séparément, M. de Metternich à quatre heures, moi à cinq, le duc de
Wellington à six. A plusieurs reprises, il m'a exprimé des sentiments
de reconnaissance pour Votre Majesté. Le lendemain, nous eûmes, tous
les trois, une conférence fort longue avec son ministre, le comte
d'Einsiedel, qui n'entend pas très bien et qui parle encore plus mal
le français. Nous épuisâmes dans ces conférences toutes les raisons
qui devaient porter le roi à consentir aux cessions convenues par les
puissances au profit de la Prusse. Le roi et son ministre ne nous
firent entendre que des objections. Ils paraissaient vouloir nourrir
l'espérance que ce qui avait été convenu pouvait encore être négocié.
Cette espérance se trouvant reproduite dans la note que le ministre du
roi nous adressa le samedi, nous crûmes nécessaire de la détruire par
une déclaration positive contenue dans la réponse que nous lui fîmes
au moment de quitter Presbourg. J'ai l'honneur de joindre ici la copie
de ces deux pièces.
Sur le compte que nous avons dû rendre de notre mission à la
conférence des cinq puissances, les Prussiens ont demandé que la
partie de la Saxe qui leur a été abandonnée puisse, dès ce moment,
passer de l'occupation militaire à une administration régulière, et
que l'autre partie soit provisoirement maintenue sous l'occupation
militaire.
Cette demande, à laquelle il serait difficile de se refuser,
déterminera probablement le consentement du roi de Saxe, qui, suivant
les informations que nous avons obtenues, veut consentir, mais en
même temps veut paraître, vis-à-vis de ses peuples, n'avoir cédé qu'à
une extrême et invincible nécessité.
C'est à Presbourg que nous est parvenue la nouvelle que Bonaparte,
repoussé à coups de canon d'Antibes, qu'il avait fait sommer, a
débarqué dans la baie de Juan[132]. Ce sont là les dernières nouvelles
que nous ayons de lui. On a jugé qu'il n'avait d'intelligences, ni à
Marseille, ni à Toulon, puisqu'il ne s'y est pas présenté, ni à
Antibes, puisqu'il en a été repoussé. Ces réflexions ont paru
rassurantes. Mais les puissances n'en ont pas moins songé à se mettre
en état de pouvoir offrir à Votre Majesté leurs secours, s'ils
devenaient nécessaires. L'ordre de se concentrer et de se tenir prêtes
a été envoyé aux troupes anglaises, prussiennes, autrichiennes qui
sont dans le voisinage du Rhin. L'empereur de Russie a ordonné aux
siennes, qui étaient retournées sur la Vistule, de se rapprocher de
l'Oder et de l'Elbe.
[132] Napoléon, débarqué le 1er mars à trois heures au golfe
Jouan, envoya immédiatement un détachement de vingt-cinq hommes
s'assurer des batteries de la côte. Le peloton se présenta devant
Antibes. Le colonel Cunéo-d'Ornano, commandant de place, le laissa
entrer puis le fit prisonnier, malgré l'effervescence de ses
propres soldats. C'est à cela que se borna l'échauffourée
d'Antibes. On ne tira pas un seul coup de canon.
Tant que l'on a ignoré où Bonaparte allait, et ce qu'il tenterait, on
n'a pu faire de déclaration contre lui. Nous nous sommes occupés d'en
faire adopter une, dès qu'on l'a su. Le projet en a été rédigé par la
légation française, communiqué au duc de Wellington et au prince de
Metternich. Il sera lu demain dans la commission des huit puissances
signataires du traité de Paris, où il éprouvera probablement quelques
changements. Lorsqu'il aura été adopté, j'aurai l'honneur de l'envoyer
à Votre Majesté par un courrier, qui en laissera un exemplaire au
préfet de Strasbourg que j'engagerai à le faire imprimer et distribuer
dans son département et dans les départements voisins. Je ferai de
même pour Metz et Châlons. J'engagerai M. de Saint-Marsan à prendre le
même moyen pour la répandre à Nice, en Savoie et dans le Dauphiné.
L'empereur de Russie, qui, en général, se montre très bien dans cette
circonstance, fait partir le général Pozzo et le chargera d'une lettre
pour Votre Majesté, à laquelle il offre toutes ses forces. C'est un
secours dont il serait triste que la France ne pût point se passer,
qui ne peut pas être positivement refusé, mais que Votre Majesté
croira sûrement ne devoir accepter que pour un cas extrême, qui, je
l'espère, ne se présentera pas.
Votre Majesté a, je n'en doute point, ordonné de faire marcher des
troupes dans le Midi. Si j'osais lui donner mon opinion sur le chef
qu'il me semble le plus utile de leur donner, j'indiquerais le
maréchal Macdonald comme étant un homme d'honneur, à qui l'on peut se
fier, comme ayant la confiance de l'armée, et parce qu'ayant signé
pour Bonaparte le traité du 11 avril, son exemple en a plus de poids,
lorsqu'il marche contre lui.
J'ai vu une liste des officiers généraux nommés pour commander les
trente mille hommes, que Votre Majesté avait ordonné de réunir entre
Lyon et Chambéry. Les noms de plusieurs me sont inconnus; mais il y en
a dans lesquels je ne saurais avoir de confiance, entre autres le
général Maurice Mathieu[133] qui, à ce que je crois, était la créature
dévouée de Joseph Bonaparte.
[133] Maurice Mathieu, comte de la Redorte, était officier de
cavalerie en 1789, il devint général de division en 1799, commanda
en Allemagne et en Italie, passa ensuite en Espagne et devint
gouverneur de Barcelone et commandant supérieur de Catalogne. Il
fut nommé pair de France en 1819. Le général Mathieu avait épousé
mademoiselle Clary et était par conséquent le beau-frère du roi
Joseph et de Bernadotte.
La présence de celui-ci dans le pays de Vaud ne peut être que
dangereuse, dans le moment actuel. Je vais agir pour faire demander
son éloignement par les puissances de Russie et d'Angleterre et aussi
d'Autriche qui ont de l'influence dans ce canton[134]. Déjà l'empereur
de Russie, et c'est une justice à lui rendre, a fait écrire de son
propre mouvement aux nouveaux cantons dans un sens qui nous
convient[135]. J'en ai prévenu M. Auguste de Talleyrand[136] en lui
recommandant de s'entendre avec le chargé d'affaires russe, baron de
Krüdener[137].
[134] Joseph était à Prangins lorsqu'il apprit le débarquement de
son frère. Il quitta ce château le 19 mars au soir et passa la
frontière dans la nuit. «Il fut bien inspiré de partir si vite,
car le lendemain matin, arrivait chez lui un commissaire du
gouvernement fédéral avec un piquet de soldats pour s'emparer de
sa personne et le conduire à Berne. En agissant ainsi, la Suisse
cédait sans doute aux exigences des ministres étrangers accrédités
près de la diète.» (_Mémoires du roi Joseph_, t. X.)
[135] Variante: ... _qui nous a convenu_.
[136] Alors ambassadeur de France en Suisse.
[137] Alexis-Constantin, baron de Krüdener né en 1744, diplomate
russe: d'abord secrétaire d'ambassade à Madrid et à Varsovie, puis
ministre en Courlande, ambassadeur à Vienne (1784), à Copenhague
(1786), à Berlin (1800). Il mourut en 1802. Il avait épousé en
1783 mademoiselle de Wietinghoff, qui sous le nom de baronne de
Krüdener s'est acquis une remarquable célébrité.
Cet incident, d'ailleurs si désagréable, de l'apparition de Bonaparte
en France, aura du moins cet avantage qu'il hâtera ici la conclusion
des affaires. Il a redoublé[138] l'empressement et le zèle de tout le
monde.
[138] Variante: _doublé_.
Le comité de rédaction va entrer en activité. Ainsi le terme de notre
séjour ici pourra se trouver rapproché de plusieurs semaines.
Je suis...
* * * * *
No 34.--LE PRINCE DE TALLEYRAND AU ROI LOUIS XVIII.
Vienne, le 13 mars 1815[139].
[139] Variante: _le 14 mars 1815_.