J'ai l'honneur d'adresser à Votre Majesté une copie de la déclaration
de M. de Metternich annoncée dans ma dernière dépêche, avec la copie
de la réponse que je viens de lui faire.
Votre Majesté verra que cette réponse est absolument dans le sens de
la lettre que j'avais écrite à lord Castlereagh et où je disais que
pour agir contre Murat, nous ne passerions point par l'Italie.
J'aurais désiré que la déclaration de l'Autriche fût plus
explicitement contre Murat. Mais on a craint de lui fournir un
prétexte de tenter un parti violent, les Autrichiens n'étant point en
mesure en Italie. Les ordres sont donnés d'y faire passer du monde.
Ils y auront cent cinquante mille hommes et cinquante mille autres en
réserve dans la Carinthie, ce qui suffira pour tenir Murat en respect,
ou rendre vaines ses entreprises. Mais, comme on ne fait ici rien que
très lentement, le prince de Schwarzenberg demande sept semaines pour
que ces forces soient toutes à leur destination.
La note qui a déterminé leur envoi me paraît toujours un heureux
incident.
Je vais demain à Presbourg, voir madame de Brionne[90] qui reçut hier
les sacrements et qui m'a fait demander. Je serai de retour dans la
nuit de lundi à mardi, et les affaires qui sont toujours dans le même
état ne souffriront en aucune manière de ces deux jours d'absence.
[90] Louise-Julie-Constance de Rohan-Montauban, née le 5 mars
1734, mariée le 3 octobre 1748 à Louis-Charles de Lorraine, prince
de Lambesc, comte de Brionne; veuve le 28 juin 1761, morte le 29
mars 1815 à Presbourg. Elle avait accueilli M. de Talleyrand à son
début dans la société de Paris, et il lui conserva jusqu'à sa mort
le plus sincère attachement. (_Note de M. de Bacourt._)
Le général Pozzo part décidément le 1er ou le 2 mars. Il doit être dix
jours en route.
L'empereur de Russie est fort actif dans les affaires de
l'archiduchesse Marie-Louise. Il a fait faire un plan dans lequel les
légations seraient presque en entier enlevées au pape. Il se trouve
par là en opposition avec des principes convenus entre les
plénipotentiaires des grandes puissances. Jusqu'à présent, son nouveau
plan est resté dans le portefeuille de M. d'Anstett.
Je suis...
* * * * *
No 24 _ter_.--LE ROI LOUIS XVIII AU PRINCE DE TALLEYRAND.
Paris, le 3 mars 1815.
Mon cousin,
J'ai reçu vos numéros 27 et 28.
Je ne vous ai pas écrit la semaine dernière, d'abord parce que
j'attendais l'arrivée de lord Castlereagh[91], et ensuite parce que,
suivant mon usage, au commencement d'un accès de goutte, j'avais la
fièvre, ce qui ne rend pas très apte à dicter une lettre[92].
[91] Variante: ... j'attendais _lord Castlereagh à tout moment_,
et ensuite parce que, _ainsi que c'est mon usage_, au commencement
_de la goutte j'ai eu_ la fièvre, ce qui ne rend pas très apte _à
dicter_.
[92] Le roi commet ici une erreur; toutes les minutes de ses
lettres, écrites de sa main, existent aux archives du ministère
des affaires étrangères à Paris.(_Note de M. de Bacourt._)
C'est dimanche au soir que lord Castlereagh est arrivé. Je l'ai vu
lundi et mardi, et l'ai trouvé très bien pensant, pour le fond de
l'affaire de Naples; mais un peu _méticuleux_, comme ministre, et
toujours fort attaché au cabinet de Vienne. Après m'avoir répété tout
ce que vous m'aviez mandé vous-même sur ce qu'il avait dit au prince
de Metternich, il en est venu à des propositions sur lesquelles il m'a
dit être d'accord[93] avec le ministre autrichien. Le sens de ces
propositions est[94] que la cour de Vienne ne demande pas mieux que de
coopérer à l'expulsion de Murat, pourvu, a-t-il ajouté, que Votre
Majesté montre pour le nord de l'Italie autant de complaisance que
l'Autriche en manifeste pour ce qui intéresse le Midi; et que Parme,
Plaisance et Guastalla soient données à l'archiduchesse Marie-Louise,
les trois branches de la maison de Bourbon se chargeant d'indemniser
la reine d'Étrurie[95]. J'ai répondu que l'État de Parme était une
succession héréditaire qui était venue[96] dans ma famille par la
reine Élisabeth Farnèse[97], ce qui n'avait aucun rapport[98] avec la
France, l'Espagne et le royaume de Naples; et qu'ainsi, tout intérêt
de famille à part, la justice seule me défendait de laisser dépouiller
ceux à qui cette principauté appartient[99]; que, cependant, si
l'Autriche tenait à ce que la convention du 11 avril fût exécutée à
l'égard de l'archiduchesse Marie-Louise, je consentirais à ce que la
reine d'Étrurie, ou plutôt son fils, reçût en indemnité Lucques et
l'État des Présides, à condition que la souveraineté de Parme fût
reconnue comme lui appartenant et devant lui revenir à la mort de
l'archiduchesse Marie-Louise, époque à laquelle Lucques ainsi que les
Présides seraient réunis à la Toscane. Il ne m'a point paru
éloigné[100] de cet arrangement qui, au reste, intéresse plus
l'Autriche[101] que l'Angleterre.
[93] Variante: ... _il était d'accord_.
[94] Variante: _Le sens en_ est...
[95] Variante: _Mais, m'a-t-il dit, en cédant pour le sud de
l'Italie, elle attend la même complaisance de la part de Votre
Majesté pour la partie du nord, et elle voudrait_ que Parme,
Plaisance et Guastalla _appartinssent_ à l'archiduchesse
Marie-Louise et que les _trois cours_ de la maison de Bourbon se
_chargeassent_ d'indemniser la reine d'Étrurie.
[96] Variante: _arrivée_.
[97] Le duché de Parme appartenait depuis 1547 à la famille
Farnèse. La branche masculine s'éteignit en 1731. La nièce du
dernier duc, Élisabeth, mariée au roi d'Espagne Philippe V (le
premier roi Bourbon), fit donner ce duché à son fils don Carlos.
Les traités de la quadruple alliance (1718), le traité de Vienne
entre la France et l'Autriche (1725), le traité de Séville entre
la France et l'Angleterre (1729), lui en assurèrent la possession.
Le duc Charles, ayant été appelé au trône de Naples, le duché de
Parme passa à l'Autriche (traité de Vienne 1736). Le traité
d'Aix-la-Chapelle (1748) rétrocéda le duché au deuxième fils de
Philippe V et d'Élisabeth Farnèse, don Philippe. C'est ainsi que
le duché de Parme entra définitivement dans la maison de Bourbon.
[98] Variante: ... _que cela n'avait rien de commun avec_...
[99] Variante: ... _exproprier une branche de ma famille_.
[100] Variante: _Il ne m'a pas paru du tout éloigné_.
[101] Variante: ... _tient plus à l'Autriche qu'à_.
Hier, j'ai vu le baron de Vincent qui avait pour moi une commission
directe et secrète. Il m'a remis une note confidentielle dont le
principal article, sur lequel, m'a-t-il dit, ses instructions étaient
très précises et très sévères, était celui relatif à Parme dont je
viens de vous parler. J'y ai répondu par un contre-projet dans le sens
de ma réponse à lord Castlereagh, et nous nous sommes séparés en
restant chacun sur notre terrain[102]. Je crois cependant que la chose
ne sera pas bien difficile à arranger. M. de Vincent m'a dit, qu'après
cette première ouverture faite, le prince de Metternich désirait que
la négociation se suivît à Vienne[103], mais directement entre vous et
lui, sans y admettre aucune autre personne de la légation française.
N'y apercevant aucun inconvénient[104], j'ai promis que cela se
passerait ainsi; et par le premier courrier, je vous enverrai les deux
pièces[105] dont je viens de vous parler avec quelques mots[106]
d'instructions.
[102] Variante: nous nous sommes séparés _chacun sur son_ terrain,
mais je crois...
[103] Variante: ... _mais il m'a dit_ qu'après cette première
ouverture _faite à moi personnellement_, M. de Metternich désirait
que la négociation _continuât_ à Vienne.
[104] Variante: _N'y voyant pas de difficultés_.
[105] Variante: _copie des deux pièces_.
[106] Variante: _notes_.
Votre conversation[107] avec l'empereur de Russie m'a fort intéressé,
quoiqu'elle soit de sa part, bien légère et bien divagante. Je suis
d'ailleurs parfaitement content de la manière dont vous lui avez
parlé.
[107] Variante: _Je vous dirai en peu de mots que_ votre
conversation.
Ce que je ne dois pas aussi[108] oublier de vous dire, c'est que lord
Castlereagh qui a insisté fortement auprès de moi: 1º sur l'article du
traité qui assure le payement des créances des Anglais; 2º sur
l'exécution de la convention du 11 avril, relativement à la famille
Bonaparte (objet sur lequel je reviendrai dans ma prochaine lettre),
ne m'a pas dit mot de la traite des nègres.
[108] Variante: _encore_ oublier.
Ma goutte va assez bien, et j'ai lieu de croire que cette attaque ne
sera pas aussi longue que de coutume. Sur quoi, je prie Dieu qu'il
vous ait, mon cousin, en sa sainte et digne garde.