SIRE,

Le général Pozzo paraît devoir partir cette semaine pour retourner à

Paris. Il aura probablement reçu de l'empereur Alexandre des ordres

relatifs au mariage. Je crois devoir soumettre aujourd'hui à Votre

Majesté quelques réflexions sur une matière si délicate et si[31]

grave sous tant de rapports.

[31] Variante: _aussi_ délicate et _aussi_ grave.

Votre Majesté veut et a toute raison de vouloir, que la princesse,

quelle qu'elle soit, à qui M. le duc de Berry donnera sa main,

n'arrive en France que princesse catholique. Votre Majesté fait de

cette condition et ne saurait même se dispenser d'en faire une

condition absolue. Roi très chrétien et fils aîné de l'Église, elle ne

peut point porter à cet égard la condescendance plus loin que

Bonaparte[32] lui-même ne s'était montré disposé à le faire, lorsqu'il

demanda la grande-duchesse Anne. Si cette condition était acceptée par

l'empereur Alexandre, Votre Majesté, en supposant qu'elle ait engagé

sa parole, ne se croirait sûrement pas libre de la retirer. Mais il

paraît que l'empereur, sans vouloir s'opposer à ce que sa sœur change

de religion, ne veut pas qu'on puisse lui imputer, à lui, d'avoir

donné les mains à ce changement, comme on aurait lieu de le faire,

s'il avait été stipulé. Il veut qu'il puisse être regardé comme

l'effet d'une détermination de la princesse, elle seule, lorsqu'elle

aura passé sous d'autres lois, et qu'en conséquence, ce changement

suive le mariage et ne le précède pas. Il tient donc à ce que sa sœur

aille en France avec sa chapelle, consentant toutefois à ce que le

pope qui la suivra porte un habit laïque. Les raisons qui l'y font

tenir sont ses propres scrupules, vu l'attachement qu'il a pour sa

croyance et la crainte de blesser l'opinion de ses peuples dans un

point aussi délicat. En persistant _lui-même_[33] dans ces

dispositions, il déliera lui-même Votre Majesté de tout engagement

qu'elle ait pu prendre et lui fournira les moyens de se délier, s'il

diffère de consentir à la condition mise au mariage. Or, je ne

craindrai pas d'avouer à Votre Majesté que tout ce qui peut tendre à

la délier à cet égard me semble très désirable.

[32] Variante: _Buonaparte_.

[33] Supprimé dans le texte des archives.

Il y a huit mois, lorsqu'au milieu de la joie qu'excitait le présent

et des heureuses espérances qu'on aimait à concevoir pour l'avenir, il

était néanmoins impossible de l'envisager avec cette sécurité qui

n'est troublée par aucune crainte, une alliance de famille avec la

Russie pouvait paraître et me parut à moi-même offrir des avantages

dont l'utilité devait l'emporter sur des considérations, que, dans une

autre situation des affaires, j'aurais mises au premier rang et

regardées comme décisives.

Mais aujourd'hui que la Providence a pris soin d'affermir elle-même le

trône qu'elle a miraculeusement relevé; aujourd'hui qu'il est

environné et gardé par la vénération et l'amour des peuples;

maintenant que la coalition est dissoute, que la France n'a plus

besoin de compter sur des secours étrangers et que c'est d'elle, au

contraire, que les autres puissances en attendent, Votre Majesté, dans

le choix qu'elle fera, n'a plus à sacrifier à la nécessité des

conjonctures aucune des convenances essentielles à ce genre

d'alliance, et peut ne consulter qu'elles.

La grande-duchesse Anne passe pour être, des cinq filles de

l'empereur Paul, celle à qui la nature a donné le plus de beauté,

qualité très précieuse et très désirable dans une princesse que le

cours des événements peut appeler à monter _un jour_[34] sur le trône

de France. Car aucun peuple n'éprouve autant que les Français le

besoin de pouvoir dire des princes auxquels ils sont soumis:

Le monde, en les voyant, reconnaîtrait ses maîtres!

[34] Supprimé dans le texte des archives.

La grande-duchesse paraît avoir été élevée avec beaucoup de soin. Aux

avantages de la figure, elle joint, à ce que l'on dit, la bonté.

_Enfin_[35], elle a vingt et un ans, ce qui fait qu'on n'aurait point

à craindre pour elle les suites souvent funestes d'un mariage trop

précoce. Elle avait été destinée au duc actuellement régnant de

Saxe-Cobourg, avant que Bonaparte[36] l'eût demandée. Il n'a tenu qu'à

celui-ci de l'épouser, car il est certain qu'on ne demandait pas mieux

de la lui donner, s'il eût pu et voulu attendre. Je ne sais si de ces

deux circonstances on pourrait tirer une sorte d'objection contre

l'union de cette princesse avec M. le duc de Berry; mais je dois dire

que j'aimerais beaucoup mieux qu'elles n'eussent point existé, si le

mariage doit se faire.

[35] Supprimé dans le texte des archives.

[36] Variante: _Buonaparte_.

_Mais en considérant quel fut l'état des facultés intellectuelles chez

Pierre III, aïeul de la grande-duchesse, et chez Paul Ier, son père;

conduit par les exemples du feu roi de Danemark, du duc actuellement

régnant d'Oldenbourg et du malheureux Gustave IV, à regarder leur

déplorable infirmité comme un funeste apanage de la maison de

Holstein[37], je ne puis me défendre d'appréhender qu'elle ne fût

transportée par le mariage dans la maison de France, et peut-être à

l'héritier du trône[38]._

[37] Le Holstein avait autrefois appartenu à la maison de

Schauenbourg. Cette maison s'étant éteinte en 1459, les États

élurent pour comte, Christian d'Oldembourg, neveu du dernier comte

de Holstein-Schauenbourg qui venait de mourir. Christian

d'Oldembourg avait été en 1448 nommé roi de Danemark, comme

descendant par les femmes de l'ancienne famille royale des

Waldemar qui venait également de s'éteindre. Les petits-fils de

Christian Ier partagèrent le Holstein (1544) et devinrent ainsi

les fondateurs de deux branches: la branche aînée ou branche

royale qui régna en Danemark en ligne directe jusqu'en 1863, et la

branche cadette ou branche ducale qui elle-même se subdivisa en

deux rameaux: les Holstein-Gottorp et les Holstein-Gottorp-Eulin.

Le premier s'éleva au trône de Russie en 1762, en la personne de

Pierre III, fils de Charles-Frédéric, duc de Holstein-Gottorp et

d'Anne, fille de Pierre le Grand. Le second rameau donna naissance

en 1710 à Adolphe Frédéric, duc de Holstein-Gottorp-Eulin, qui en

1743, à la paix d'Abo, fut imposé comme roi à la Suède par

l'impératrice de Russie Élisabeth, à la place du prince royal de

Danemark.--Les familles souveraines de Danemark, de Suède et de

Russie étaient donc issues de la même souche. D'autre part, on

n'ignore pas combien était déplorable la faiblesse d'esprit du

czar Pierre III, et comme l'état mental de son fils le czar Paul

était précaire. Quant au roi de Danemark, Christian VII, il était

tombé en démence en 1772. De même, le duc de Holstein-Oldembourg

était incapable de régner et avait été remplacé par son cousin le

prince de Lubeck. Toutefois, malgré ce que dit M. de Talleyrand,

il ne semble pas que le roi de Suède, Gustave IV, ait hérité au

même degré de cette infirmité de la maison de Holstein.

[38] Tout ce paragraphe ne se trouve point dans le texte des

archives.

La nécessité où serait la grande-duchesse, non pas de changer de

religion, mais d'en changer de telle sorte qu'il paraîtrait impossible

d'attribuer son changement à d'autres motifs que des motifs purement

politiques, fournirait une objection qui ne me paraît pas sans force;

car cela tendrait inévitablement à favoriser parmi les peuples ce

sentiment d'indifférence religieuse qui est la maladie des temps où

nous vivons.

Le mariage ne liant pas seulement ceux qui le contractent, mais aussi

les familles, les convenances entre celles-ci doivent être comptées en

première ligne, même dans les mariages des particuliers; à plus forte

raison dans ceux des rois ou des princes qui peuvent être appelés à le

devenir. Que la maison de Bourbon s'allie à des maisons qui lui soient

inférieures, c'est une nécessité pour elle, puisque l'Europe n'en

offre point qui lui soient égales. Je n'objecterai donc point que la

maison de Holstein, quoique occupant les trois trônes du Nord, est

comparativement nouvelle entre les rois. Mais je dirai que, quand la

maison de Bourbon en honore une autre de son alliance, il vaut mieux

que ce soit une maison qui s'en tienne pour honorée, que celle qui

prétendrait à l'égalité en croyant que la noblesse et l'antiquité

d'origine peuvent être compensées par l'étendue des possessions. Des

quatre sœurs de la grande-duchesse Anne, l'une avait épousé un

archiduc, et les trois autres, de petits princes allemands[39]. La

Russie, qui n'a pu placer aucune de ses princesses sur aucun trône, en

verra-t-elle une appelée à celui de France? Une telle perspective

serait, j'ose le dire, une trop grande fortune pour elle, et je

n'aimerais point que M. le duc de Berry se trouvât de la sorte dans

des rapports de parenté fort étroits avec une foule de princes placés

dans les dernières divisions de la souveraineté.

[39] Rappelons que l'empereur Paul avait eu six filles: Olga,

morte en bas-âge, Alexandra, née en 1783, mariée à Joseph-Antoine,

archiduc d'Autriche, frère de l'empereur François; Hélène, née en

1784, mariée à Frédéric-Louis, prince héréditaire de

Mecklembourg-Schwérin; Marie, née en 1786, mariée en 1804 à

Charles-Frédéric, prince héréditaire de Saxe-Weimar; Catherine,

née en 1788, mariée en 1809 à Paul-Frédéric-Auguste, prince

héréditaire de Holstein-Oldembourg. Enfin Anne, née en 1795, dont

il est ici question.

La Russie, en établissant ses princesses comme elle l'a fait, a voulu

surtout se ménager des prétextes et des moyens d'intervenir dans les

affaires de l'Europe, à laquelle elle était presque inconnue il y a un

siècle. Les effets de son intervention ont assez fait sentir le danger

de son influence. Or, combien cette influence ne serait-elle pas

accrue, si une princesse russe était appelée à monter sur le trône de

France?

Une alliance de famille n'est pas, je le sais, une alliance politique,

et l'une ne mène pas nécessairement à l'autre. Le mariage projeté ne

ferait sûrement pas que la France favorisât les vues ambitieuses et

les idées révolutionnaires dont l'empereur Alexandre est plein, et

qu'il cherche à voiler sous le nom spécieux d'idées libérales. Mais

comment empêcher que d'autres puissances n'en prissent une opinion

différente, n'en conçussent de la défiance, que cela n'affaiblît les

liens qu'elles auraient avec nous ou ne les détournât d'en former, et

que la Russie n'en tirât parti pour l'accomplissement de ses vues?

Telles sont, Sire, les objections dont le mariage de M. le duc de

Berry avec la grande-duchesse Anne m'a paru susceptible. J'ai dû les

exposer sans réserve à Votre Majesté, mais je ne les ai point

exagérées. Votre Majesté jugera dans sa sagesse si elles ont tout le

poids qu'elles me semblent avoir.

J'ajouterai qu'il me paraîtrait conforme à la grandeur de la maison de

Bourbon, surtout à l'époque où toutes ses branches, battues par une

même tempête, ont été relevées en même temps, de ne chercher que dans

son sein les moyens de se perpétuer. J'entends parler avec beaucoup

d'éloges d'une jeune princesse de Sicile, fille du prince royal[40].

Le Portugal, la Toscane, la Saxe en offrent d'autres, entre lesquelles

Votre Majesté pourrait faire un choix. J'ai l'honneur d'en joindre ici

la liste.

[40] Marie-Caroline-Thérèse de Bourbon, née en 1798, fille de

François, prince héréditaire des Deux-Siciles et de

Marie-Clémentine, archiduchesse d'Autriche; elle épousa en 1816 le

duc de Berry qui mourut quatre ans plus tard. Le 29 septembre

1820, elle donna le jour au duc de Bordeaux. On sait les

soulèvements qu'elle chercha à provoquer en 1832 en faveur de son

fils. Arrêtée le 7 novembre 1832, elle fut enfermée dans le

château de Blaye, et l'année suivante, reconduite en Sicile. Elle

mourut en 1870.

Si l'impossibilité de s'entendre sur le point de la religion faisait

échouer la négociation du mariage avec la grande-duchesse, ou si Votre

Majesté jugeait convenable d'y renoncer, je la supplierais de vouloir

bien ménager les choses, de telle sorte que cette affaire ne fût

décidée sans retour que lorsque nous aurons terminé celles qui nous

occupent ici. Car, si l'empereur Alexandre nous a montré si peu de

bonne volonté, malgré l'espérance d'un tel établissement pour sa

sœur, toute flatteuse que cette espérance est pour lui, à quoi ne

devrions-nous pas nous attendre de sa part, une fois qu'il l'aurait

perdue?

Je suis...

* * * * *

No 20_ter_.--LE ROI LOUIS XVIII AU PRINCE DE TALLEYRAND.

Paris, ce 28 janvier 1815.

Mon cousin,

J'ai reçu votre numéro 22. Bien avant que celui-ci vous parvienne,

vous aurez vu le duc de Wellington, dont le choix pour remplacer lord

Castlereagh m'a été fort agréable[41]. Je l'ai vu avant son départ;

j'en ai été on ne saurait plus satisfait, et, de son côté, j'espère

qu'il n'est pas parti mécontent de moi. Celui-ci a aussi un

_character_ à soutenir, celui de _king's_, non pas _maker_, mais ce

qui vaut un peu mieux, _restorer_. Il n'est d'ailleurs pas gêné par ce

qu'a fait son prédécesseur, puisque, pour marcher sur ses traces, il

a, à peu de chose près, le choix entre les deux extrêmes. Je ne sais

pas au juste à quoi se monte la population[42] de la Saxe; je crois

que le roi devra souscrire à une réduction de quinze cent mille

habitants; mais, si l'on voulait diminuer encore de ce nombre,

souvenez-vous de ce que je vous écrivais dernièrement.

[41] Wellington venait en effet d'être nommé ambassadeur au

congrès (24 janvier).

[42] Variante: _totale_.

Le comte Jules de Polignac[43] est arrivé dimanche. Ses rapports,

conformes à ceux que j'avais précédemment reçus de divers côtés,

peignent l'Italie en grande fermentation et l'existence de Murat comme

fort dangereuse. J'ai lieu de penser que l'Angleterre entrerait dans

un pacte pour assurer à cet homme une existence pécuniaire, en

abandonnant son prétendu trône. Je me prêterais volontiers à cette

mesure, pourvu qu'il soit en même temps convenu que, s'il s'obstine,

la force fera ce que la négociation n'aura pu faire.

[43] Auguste-Jules, comte puis prince de Polignac, né en 1780,

fut, à la première Restauration, nommé maréchal de camp,

commissaire extraordinaire à Toulouse et ministre près le

Saint-Siège. Il fut nommé pair de France le 17 avril 1815. En

1820, le comte de Polignac reçut du pape le titre de prince

romain. Ambassadeur à Londres en 1823, il devint en 1829 ministre

des affaires étrangères et président du conseil. Après le départ

de Charles X, le prince de Polignac qui s'était séparé de lui, fut

arrêté à Granville le 15 août et transféré à Vincennes. La Chambre

des pairs le condamna à la détention perpétuelle et à la mort

civile. Il fut amnistié en 1836, se retira en Angleterre, et

revint mourir à Paris en 1847.

La douloureuse et consolante cérémonie de samedi s'est fort bien

passée. Je vous charge d'exprimer ma sensibilité aux souverains qui

auront assisté à celle de Saint-Étienne, et en particulier de dire à

l'impératrice d'Autriche combien je suis touché du désir et des

regrets qu'elle a bien voulu me faire témoigner en cette occasion. Sur

quoi je prie Dieu qu'il vous ait, mon cousin, en sa sainte et digne

garde.

Mémoires du prince de Talleyrand, Volume 3 · 第 25 / 145 题