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No 18 _ter_.--LE ROI LOUIS XVIII AU PRINCE DE TALLEYRAND.
Paris, ce 15 janvier 1815.
Mon cousin,
J'ai reçu votre numéro 20. Dans ma dernière dépêche, me croyant plus
pressé que je ne l'étais, parce que je n'avais pas bien calculé le
temps nécessaire pour rédiger les ratifications, j'ai été fort
laconique; mais, croyez qu'en lisant votre numéro 19, j'ai éprouvé le
même sentiment que vous, à la réception de ma dépêche du 27 décembre.
Je ne m'endors, ni ne m'endormirai jamais sur des intérêts comme ceux
qui se traitent au congrès de Vienne. Je pourrais cependant avoir
autant de sécurité qu'Alexandre; j'en ai même une partie, car je ne
vous ai point dit de communiquer une partie de ma lettre à lord
Castlereagh, bien sûr que vous le feriez de vous-même.
Je désire vivement voir se réaliser l'espoir que vous donnez dans
votre lettre au comte de Jaucourt, que la Prusse pourra être
satisfaite sans usurper la Saxe; alors, tout serait dit, et nous
aurions la gloire de défaire le nœud gordien, sans recourir à l'épée.
Néanmoins, j'approuve la négociation avec la Porte, et je vais hâter
le départ du marquis de Rivière[8]. Il n'est pas encore bien remis
d'une maladie assez grave, mais je connais son zèle.
[8] Charles-François de Riffardeau, marquis puis duc de Rivière,
né en 1763. Entré à dix-sept ans dans les gardes françaises, il
émigra en 1789 et devint l'aide de camp du comte d'Artois, qui le
chargea de plusieurs missions en Bretagne et en Vendée. Revenu en
France en 1804 avec Pichegru, il fut arrêté, traduit devant une
commission militaire et condamné à mort. Gracié par l'entremise de
l'impératrice et de Murat, il fut d'abord détenu au fort de Joux
et condamné ensuite à la déportation. En 1815, Louis XVIII le
nomma maréchal de camp et ambassadeur à Constantinople, mais le
retour de l'empereur empêcha son départ. A la seconde
Restauration, il fut nommé pair de France et commandant en Corse,
puis de nouveau désigné pour l'ambassade près la Porte ottomane.
Il fut rappelé en 1820, créé duc héréditaire en 1825, et devint
gouverneur du duc de Bordeaux en 1826. Il mourut en 1828.
J'attends de pied ferme le général Pozzo di Borgo. S'il s'agissait
d'un prince qui ne fût pas déjà souverain, je pourrais lui voir avec
plaisir former un petit État dans mon voisinage; mais pour le roi de
Saxe, dût-il consentir à l'échange, je n'y donnerais pas encore les
mains. Être juste envers soi-même est un devoir sacré; l'être envers
les autres ne l'est pas moins; et celui qui, n'ayant que des aumônes
pour vivre, a refusé d'abandonner ses droits, n'en trahira pas d'aussi
légitimes lorsqu'il commande à plus de vingt-cinq millions d'hommes,
et que, outre la justice, il a l'intérêt général de l'Europe à
défendre.
La question de la Suède est fort délicate. Le dernier traité a
mis la Russie dans une telle position, qu'elle peut, sans beaucoup
d'efforts, arriver à Stockholm[9]. Est-il prudent d'engager un
royaume dans une guerre aussi dangereuse, sans lui garantir _en
même temps_[10] en cas de revers, des indemnités qu'il serait
difficile même de trouver? Gustave IV m'a dit plus d'une fois
qu'il regardait son oncle comme légitime roi de Suède; mais en
abdiquant pour lui-même, ce malheureux prince a-t-il pu abdiquer
pour son fils[11]? En admettant cette hypothèse qui légitimerait
l'élection de Bernadotte, l'existence de ce dernier n'a-t-elle
aucunes conséquences qui puissent faire hésiter de s'allier avec
lui? Je lirai avec intérêt vos réflexions sur ces deux[12] points.
[9] Le traité de Fredrichsham (17 sept. 1810) par lequel la Suède
cédait la Finlande à la Russie.
[10] Supprimé dans le texte des archives.
[11] Gustave IV, au moment où son abdication lui avait été
arrachée en 1809, avait refusé d'abdiquer pour son fils. En 1814,
il adressa au congrès une protestation contre l'usurpation de
Bernadotte, et réclama pour ce fils le trône de Suède. Il ne fut
pas entendu. Son fils, connu sous le nom de prince de Wasa, devint
feld-maréchal au service de l'Autriche.
[12] Variante: _divers_
Mais l'existence de Bernadotte me ramène à une autre bien plus
dangereuse, à celle de Murat. Ma dépêche du 27 décembre roulait sur
Naples et sur la Saxe. Nous sommes en bonne mesure pour cette
dernière; travaillons avec le même zèle et le même succès à l'autre.
L'ambassadeur de Sardaigne m'a fait demander une audience; le comte de
Jaucourt vous instruira de son résultat. Sur quoi, je prie Dieu qu'il
vous ait, mon cousin, en sa sainte et digne garde.