SIRE,

Le courrier par lequel j'ai eu l'honneur d'adresser à Votre Majesté la

convention que M. de Metternich, lord Castlereagh et moi, nous avons

signée le 3 janvier, était parti depuis vingt-quatre heures, quand

j'ai reçu la lettre dont Votre Majesté a daigné m'honorer en date du

27 décembre. En augmentant l'espérance où j'étais de n'avoir, en cette

occasion, rien fait qui n'entrât dans les intentions et les vues de

Votre Majesté, elle a été la plus douce récompense de mes efforts pour

obtenir un résultat si heureux, et, naguère encore, si peu probable.

Je n'ai pas senti avec une émotion moins profonde combien il est doux

de servir un maître dont les sentiments, comme roi et comme homme,

sont si généreux, si touchants et si nobles.

Je venais de recevoir la lettre de Votre Majesté, quand lord

Castlereagh est entré chez moi. J'ai cru devoir lui en lire les

passages qui se rapportent à lui et au prince régent. Il y a été

extrêmement sensible, et désirant de pouvoir faire connaître[1] à sa

cour dans quels termes Votre Majesté parle du prince, il m'a prié de

lui en laisser prendre note, à quoi j'ai consenti par la double

considération que ce serait, comme il me l'a dit, un secret

inviolable, et que les éloges donnés par Votre Majesté au prince

régent pouvaient, dans les circonstances présentes, produire le

meilleur effet.

[1] Variante: _et désirant faire connaître_.

L'empereur de Russie renvoie à Paris le général Pozzo, après l'avoir

tenu ici deux mois et demi sans le voir qu'une seule fois, et

quelques-uns prétendent qu'il le renvoie comme un censeur qui

s'explique trop librement et qu'il désire éloigner. L'empereur de

Russie voudrait que Votre Majesté crût que c'est par égard pour elle

et pour faire une chose qui lui fût agréable, qu'il a conçu l'idée[2]

de donner au roi de Saxe quelques centaines de mille âmes sur la rive

gauche du Rhin pour lui tenir lieu de son royaume. Le général Pozzo

doit être chargé de travailler à obtenir que Votre Majesté consente à

cet arrangement.

[2] Variante: qu'il a _donné_ l'idée.

Mais Votre Majesté sait que la question de la Saxe ne doit pas être

considérée seulement sous le rapport de la légitimité, et qu'elle doit

l'être encore sous le rapport de l'équilibre; que le principe de la

légitimité serait violé par la translation forcée du roi de Saxe sur

le Rhin, et que le roi de Saxe n'y donnerait jamais son consentement;

enfin, que, la légitimité à part, la Saxe ne saurait être donnée à la

Prusse sans altérer sensiblement la force relative de l'Autriche, et

sans détruire entièrement tout équilibre dans le corps germanique.

Ainsi, les tentatives de l'empereur de Russie, à Paris comme à Vienne,

échoueront contre la sagesse de Votre Majesté, qui a mis sa gloire à

défendre les principes sans lesquels il ne peut y avoir rien de stable

en Europe, ni dans aucun État en particulier, parce qu'eux seuls

peuvent garantir la sécurité de chacun et le repos de tous.

Le langage soutenu de M. le général Pozzo, à Vienne, était trop

favorable à la France pour se trouver d'accord avec ce que voulait

faire ici l'empereur de Russie. M. Pozzo doit partir dimanche ou

lundi, c'est-à-dire le 8 ou le 9.

Je persiste à croire que le cas de guerre auquel se rapporte l'union

formée entre Votre Majesté, l'Autriche et l'Angleterre ne surviendra

pas. Cependant, comme il est de la prudence de prévoir le pis et de se

préparer à tout événement, il m'a paru nécessaire de songer aux moyens

de rendre, le cas arrivant, l'union plus forte, en y faisant entrer de

nouvelles puissances. J'ai donc proposé à lord Castlereagh et à M. de

Metternich d'agir conjointement avec nous auprès de la Porte ottomane,

pour la disposer à faire au besoin une utile diversion. Ils ont adopté

ma proposition, et il a été convenu que nous concerterions une

instruction à donner aux ministres de chacune des trois cours à

Constantinople. Je crois utile que Votre Majesté presse le départ de

son ambassadeur.

Il serait peut-être avantageux d'établir un concert semblable avec la

Suède. Mais les moyens d'y parvenir ont besoin d'être pesés, et je me

réserve d'en entretenir Votre Majesté dans une autre lettre.

Le service funèbre du 21 janvier se fera dans la cathédrale.

L'archevêque de Vienne y officiera. C'est un vieillard de

quatre-vingt-trois ans, qui a élevé l'empereur. Rien de ce qui peut

rendre cette cérémonie imposante[3] ne sera négligé.

Je suis...

[3] Variante: _plus_ imposante.

* * * * *

No 23 _bis_.--LES AMBASSADEURS DU ROI AU CONGRÈS,

AU MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES A PARIS.

Vienne, le 6 janvier 1815.

Monsieur le comte.

Le rapprochement des légations d'Autriche et d'Angleterre avec nous se

fortifie. Il règne un parfait accord sur le principe de ne pas

consentir à ce que les cours de Berlin et de Pétersbourg dictent la

loi.

Le travail de la commission statistique, qui présente pour résultat

que la Prusse n'a pas besoin de la Saxe pour obtenir même plus que les

traités ne lui assurent, est terminé; et, depuis hier, il y a des

apparences que le ministère prussien se juge placé sur un terrain qui

n'est point aussi solide qu'il le croyait d'abord. Ce ministère attend

qu'on lui fasse de nouvelles propositions, et on s'en occupe. Le plus

ou moins de territoire pris à la Saxe, ou cédé sur le grand-duché de

Varsovie, est une question autrichienne qui, traitée avec ménagement,

ne provoque point notre intervention directe, et nous n'avons à

veiller qu'au rapport de l'équilibre général.

A notre arrivée ici, tout paraissait abandonné; l'Autriche, ou plutôt

son ministre, ne portait qu'un faible intérêt à cet équilibre. Tout le

monde maintenant sent l'importance de la question des limites, et, si

elle ne se règle pas tout à fait bien, ce sera la faute de la cour de

Vienne et de son ministère.

Nous pressons au reste, autant qu'il dépend de nous, la marche et la

conclusion des affaires pour amener le plus tôt possible la fin du

congrès.

Le rapport sur les affaires de la Suisse se prépare. Les nouvelles qui

nous arrivent de Berne annoncent un changement dans les rapports

intérieurs de ce canton; il facilitera la conclusion des affaires

suisses; et nous avons fait connaître au député du canton de Berne

que, s'il obtenait l'évêché de Bâle et le retour des capitaux qui sont

en Angleterre, il serait utile pour son pays d'y consentir et de

s'unir au système général que les puissances jugent le plus utile dans

les circonstances présentes. Aucun autre résultat n'a eu lieu.

Agréez...

* * * * *

No 16_ter_.--LE ROI LOUIS XVIII AU PRINCE DE TALLEYRAND.

Paris, ce 7 janvier 1815.

Mon cousin,

J'ai reçu votre numéro 18. Je suis très content de vos conversations

avec les deux frères[4]. J'avoue que je croyais le temps passé où l'on

voulait exclure mes plénipotentiaires des délibérations les plus

importantes. Votre fermeté l'a empêché de se reproduire; mais, ne nous

endormons pas sur ce succès; le germe du mal subsistera tant que les

puissances, dont l'alliance a dû cesser au mois d'avril dernier,

croiront qu'elle existe encore. Votre lettre à lord Castlereagh est

parfaite, et je défie qu'on en puisse nier la conclusion; mais j'avoue

que je frémis en voyant une fausse pitié tourner contre le roi de Saxe

le sophisme qu'employa Robespierre pour hâter la consommation du plus

grand des forfaits.

[4] Lord Castlereagh et lord Stewart.

J'aime que l'empereur d'Autriche ait la tête _bohème_ pour défendre le

bon droit en Saxe, pourvu qu'il ne l'ait pas de même pour soutenir

l'usurpation à Naples. Il ne sait peut-être pas de quoi il y va pour

lui; les découvertes récemment faites et les mesures récemment prises

devraient pourtant le lui apprendre, et vous donnent bien beau jeu

pour démontrer qu'il ne cessera jamais d'y avoir des unitaires en

Italie, tant que le foyer ne sera pas éteint. On parle d'engagements,

on prétend désirer (_des preuves_) qu'ils n'ont pas été tenus; mais ce

n'est pas là ce qui nuit au bon droit; c'est une autre cause, et la

plus honteuse dont l'histoire ait jusqu'ici fait mention; car si

Antoine abandonna lâchement sa flotte et son armée, du moins c'était

lui-même et non pas son ministre que Cléopâtre avait subjugué. Mais,

tout méprisable qu'est cet obstacle, il n'en est pas moins réel, et le

seul remède est de donner à celui qu'on veut ramener à soi tant de

grands motifs, qu'il y trouve des armes contre ses petites

faiblesses[5].

[5] On devine qu'il s'agit dans ce passage de la lettre du roi, de

l'attachement qu'on attribuait au prince de Metternich pour la

reine Caroline de Naples, femme de Murat; attachement qui

l'empêchait de se prononcer contre celui-ci, et en faveur du

rétablissement de la maison de Bourbon dans le royaume de Naples.

(_Note de M. de Bacourt._)

J'attends avec impatience la lettre que vous m'annoncez sur le

mariage; cet objet paraît secondaire auprès de ceux qui se traitent à

Vienne, mais il est urgent pour l'intérêt de la France que le duc de

Berry se marie; et, pour cela, il faut que l'affaire de Russie soit

décidée.

Je reçois avec satisfaction, et j'en ai à vous rendre, vos souhaits de

bonne année. Sur quoi, je prie Dieu qu'il vous ait, mon cousin, en sa

sainte et digne garde.

Mémoires du prince de Talleyrand, Volume 3 · 第 15 / 145 题