[24] C’est la célèbre trêve de Malestroit, ainsi nommée parc

Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le

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Certaines abréviations ne sont pas courantes: rº et vº se lisent recto

et verso respectivement, Fº ou fº Folio ou folio, Fₒₛ se lit Folios.

Les notes de bas de page ont été renumérotées et placées directement

sous le paragraphe concerné.

CHRONIQUES

DE

J. FROISSART

PARIS.--TYPOGRAPHIE LAHURE

Rue de Fleurus, 9

CHRONIQUES

DE

J. FROISSART

PUBLIÉES POUR LA SOCIÉTÉ DE L’HISTOIRE DE FRANCE

PAR SIMÉON LUCE

TOME TROISIÈME

1342-1346

(DEPUIS LA TRÊVE ENTRE JEANNE DE MONTFORT ET CHARLES DE BLOIS

JUSQU’AU SIÉGE DE CALAIS)

[Logo: Société de l'Histoire de France]

A PARIS

CHEZ Mme Ve JULES RENOUARD

LIBRAIRE DE LA SOCIÉTÉ DE L’HISTOIRE DE FRANCE

RUE DE TOURNON, Nº 6

M DCCC LXXII

EXTRAIT DU RÈGLEMENT.

ART. 14. Le Conseil désigne les ouvrages à publier, et choisit

les personnes les plus capables d’en préparer et d’en suivre la

publication.

Il nomme, pour chaque ouvrage à publier, un Commissaire responsable

chargé d’en surveiller l’exécution.

Le nom de l’Éditeur sera placé en tête de chaque volume.

Aucun volume ne pourra paraître sous le nom de la Société sans

l’autorisation du Conseil, et s’il n’est accompagné d’une déclaration

du Commissaire responsable, portant que le travail lui a paru mériter

d’être publié.

_Le Commissaire responsable soussigné déclare que le tome III de

l’Édition des_ CHRONIQUES DE J. FROISSART, _préparée par_ M. SIMÉON

LUCE, _lui a paru digne d’être publié par la_ SOCIÉTÉ DE L’HISTOIRE

DE FRANCE.

_Fait à Paris, le 5 février 1872._

_Signé_ L. DELISLE.

_Certifié_,

Le Secrétaire de la Société de l’Histoire de France,

J. DESNOYERS.

SOMMAIRE.

CHAPITRE LI.

1342. ROBERT D’ARTOIS EN BRETAGNE[1] (§§ 181 à 192).

[1] Cf. Jean le Bel, _Chroniques_, t. II, chap. LXI, p. 5 à 13.

Édouard III donne de grandes joutes à Londres en l’honneur de la

comtesse de Salisbury[2] dont il est toujours épris. Douze comtes,

huit cents chevaliers, cinq cents dames et pucelles assistent à ces

joutes qui durent quinze jours.--Noms des principaux chevaliers,

tant d’Angleterre que d’Allemagne, de Flandre, de Hainaut et de

Brabant.--Toutes les dames et les damoiselles s’y montrent parées de

leurs plus beaux atours, sauf la comtesse de Salisbury qui s’y rend

dans le plus simple appareil, tant elle désire ne pas attirer sur elle

les regards du roi d’Angleterre. Jean, fils aîné de Henri vicomte de

Beaumont d’Angleterre, périt dans une de ces joutes de la main du comte

de Hainaut. P. 1 à 3, 197 à 201.

[2] Froissart, reproduisant une erreur de Jean le Bel

(_Chroniques_, t. II, p. 5), donne à la comtesse de Salisbury le

nom d’Alice; elle s’appelait Catherine, et elle était fille de

Guillaume de Grandisson.

Édouard III envoie l’évêque de Lincoln proposer une trêve de deux ans

au roi David d’Écosse qui, après l’avoir d’abord refusée, finit par

l’accepter du consentement du roi de France son allié[3]. P. 4 à 7, 201

à 207.

[3] Par acte daté d’Eltham le 3 avril 1342, Édouard III charge

l’évêque de Durham, Henri de Lancastre, comte de Derby, son

cousin, Raoul de Nevill et 4 autres chevaliers, de traiter au

sujet d’une trêve avec David _de Brus_, roi d’Écosse. (Rymer,

_Fœdera_, vol. II, p. 1191.) Par un autre acte donné plus d’un an

après le premier et daté de Westminster le 20 mai 1343, Edouard

III enjoint aux mêmes de veiller sur la frontière d’Écosse à

l’exécution de la dite trêve qui doit durer jusqu’à la Saint

Michel 1343 et de là en trois ans. (_Ibid._, p. 1225.)

Sur les instances de Jeanne de Flandre, comtesse de Montfort, qui

a profité de la trêve[4] conclue entre elle et Charles de Blois pour

aller en Angleterre demander du secours[5], Édouard III donne à cette

princesse son alliée une armée de mille hommes d’armes et de deux

mille archers sous les ordres de Robert d’Artois, pour retourner en

Bretagne. La flotte qui porte cette armée se compose de trente six

vaisseaux grands et petits; en quittant l’île de Guernesey, elle se

rencontre avec une flotte au service du roi de France que commandent

Louis d’Espagne, Charles Grimaldi et Ayton Doria. La flotte française

ne se compose que de trente deux vaisseaux espagnols montés par mille

hommes d’armes et trois mille Génois; mais parmi ces trente deux

vaisseaux il y a neuf galées, dont trois plus fortes que les autres et

montées par les trois amiraux en personne. Louis d’Espagne, qui veut

prendre sa revanche de l’échec de Quimperlé, attaque les Anglais avec

beaucoup d’impétuosité; toutefois l’action n’avait pu s’engager que

dans l’après-midi, et une tempête qui survient, jointe à l’obscurité

de la nuit, met fin à cette lutte et sépare les combattants. Les

amiraux français, qui craignent d’être jetés à la côte avec leurs gros

vaisseaux, gagnent à toutes voiles la haute mer, tandis que Robert

d’Artois, chef de la flotte anglaise, réussit à jeter l’ancre dans un

petit port, à quelque distance de Vannes[6]. P. 7 à 11, 206 à 211.

[4] Jean le Bel s’est trompé en rapportant cette trêve à l’année

1343 ainsi que l’arrivée de Robert d’Artois et d’Édouard III

en Bretagne (_Chron._, t. II, p. 17); ces trois événements

appartiennent à l’année 1342. Froissart a reproduit les erreurs

de date de son devancier et de son modèle. La trêve entre Jeanne

de Montfort et Charles de Blois est du 1er mars 1342, ainsi qu’il

résulte de la pièce suivante: «Nous Jehane de Flandres, duchesse

de Bretaingne, comtesse de Richemond, de Monffort et vicomtesse

de Limoges, faisons savoir à touz que, oie la requete que nous

a faite maestre Henri de Malestret de par nostre sire le roi de

France, c’est à savoir sur l’otroi de seures et saufves trefves

entre nous et nostre partie adverse dou débat qui pant en presant

entre nostre très cher singnour de Bretaingne et de Monffort nous

et noz effanz d’une partie, et monseigneur Charles de Blois à

cause de la dame de Penthèvre sa famme, d’autre, sur la chaiète

et sucession de la duché de Bretaingne, eue sur ce deliberacion

et conssail de noz chevaliers, gentis homes, bourgois et menu

commun, pour l’obeissance dou dit singnour et la bone esperance

dou bien d’acort et de paiz, les avons otroiées et otroions

par ces lettres ès noms que desus et pour touz ceulx de nostre

partie juques à la quinzaine de Pâques prochènes venanz, en telle

manière que, se la partie adversse les veult otroier et soi

assantir et ce fermement comme dit est, nous voulons que nostre

dit otroi soit valable de meitanant; et ou cas où elle ne s’i

assantiroit, nous rappelons le desus dit otroy fait par nous, et

voulons que ils soit de nulle value et dou tout mis à naiant.

Donné tesmoen nostre grant sael et ensamlile o le sael nostre

très cher et très aemé et féal bachelier monseigneur Tengui dou

Chatel nostre cappitaine de Brest, tant pour li que pour ceulx

de la ville de Brest, et le sael nostre aemé et féal bachelier

monseigneur Henri de Kaer, le vendredi amprès _Reminiscere_ l’an

mil trois cens quarante et un» (1er mars 1342). Orig., 2 sc.

pend, sur simple queue de parch.; 3e sceau en déficit. (Arch.

nat., sect. hist., J 241, nº 41.)

Jeanne de Monfort devait être à Brest lorsqu’elle accorda

cette trêve, car des lettres de sauvegarde qu’elle délivra aux

habitants de Saint-Malo sont données «à Brest, le jour où l’on

chante _Reminiscere_ l’an MCCCXLI.» (J 241, nº 40.)

[5] Il n’est pas absolument impossible que la comtesse de

Montfort, s’embarquant à Brest où elle se trouvait alors, ait

profité de la trêve pour faire un voyage en Angleterre; mais

les actes du temps n’en font pas mention. Au contraire, dans

des lettres de quittance d’une somme de mille livres sterling

empruntée le 10 mars 1342 à la comtesse, Édouard III dit qu’il a

reçu cette somme _per manus Walteri de Mauny_ (Rymer, _Fœdera_,

vol. II, p. 1189); il parle, dans une autre pièce en date du

20 juillet de la même année, de demandes que Jeanne et Amauri

de Clisson lui ont faites _per litteras et nuncios_ (Rymer,

_ibid._, p. 1205). Il est probable, comme l’a supposé Dacier, que

Froissart, reproduisant une erreur de Jean le Bel (_Chroniques_,

t. II, p. 10), a placé mal à propos sous cette année un voyage

qui n’eut lieu qu’à la fin de juin ou au commencement de juillet

de l’année 1344.

[6] Le 30 juillet 1342, Robert d’Artois était sur le point de

s’embarquer pour la Bretagne avec cent vingt hommes d’armes et

autant d’archers (Rymer, _Fœdera_, vol. II, p. 1201); le 15 août

suivant, la flotte destinée pour la Bretagne était partie (Rymer,

_ibid._, p. 1209). Cette rencontre sur mer entre la flotte de

Robert d’Artois et celle de Louis d’Espagne est mentionnée par

Jean le Bel (_Chron._, t. II, p. 12); mais tous les détails

appartiennent en propre à Froissart. Le chanoine de Liége fait

même précéder la simple mention du combat de réserves qui sont

tout à fait de nature à nous prévenir contre les additions de

Froissart: «Je ne sçay pas dire toutes les aventures qui leur

sourvindrent, car je n’y fus pas, et ceulx qui m’en ont raconté

m’en ont dit en tant de diverses manières que je ne m’en sçay à

quoy tenir de la vérité. J’ay trouvé en ung livre rimé, que ung

jongleur a fait, tant de bourdes et de menteries, que je ne les

oseroie dire.» (_Chron._, t. II, p. 11.)

Pendant que Louis d’Espagne est poussé par les vents contraires

jusque sur les côtes de Navarre et revient à grand peine à la Rochelle,

puis à Guérande, après avoir capturé sur sa route quatre navires de

Bayonne, la comtesse de Montfort et Robert d’Artois mettent le siége

devant Vannes. Une forte garnison tient cette ville pour Charles de

Blois sous les ordres de Hervé de Léon, d’Olivier de Clisson, des

seigneurs de Tournemine et de Lohéac. Les Anglais pillent et brûlent

tout le pays situé entre Dinan[7], la Roche-Piriou[8], Gouelet-Forest,

la Roche-Bernard[9] et Suscinio[10]. Gautier de Mauny lui-même, après

s’être tenu quelque temps à Hennebont, laissant cette forteresse sous

la garde de Guillaume de Cadoudal, accourt sous les murs de Vannes avec

Ivon de Trésiguidy, cent hommes d’armes et deux cents archers, pour

renforcer les assiégeants. La ville est prise après un jour d’assaut,

et Gautier de Mauny y entre le premier. Hervé[11] de Léon, Olivier

de Clisson, les seigneurs de Tournemine, de Lohéac et les autres

chevaliers du parti français n’ont pas le temps de se retirer dans le

château, mais ils parviennent à se sauver. P. 11 à 16, 211 à 217.

[7] En plaçant Dinan dans les environs de Vannes, Froissart

répète une erreur qu’il a empruntée à Jean le Bel; mais rien

n’obligeait le chroniqueur de Valenciennes à ajouter au récit

de son devancier des détails qui semblent de pure invention. La

prise de Vannes elle-même par Robert d’Artois, dont Froissart

a trouvé la mention dans Jean le Bel (_Chron._, t. II, p. 12),

est fort douteuse, car il n’y est fait nulle allusion dans une

lettre assez longue d’Édouard III à son fils datée du siége

devant Vannes le 5 décembre 1342 (_V. Hist. Ed. III_, par Robert

d’Avesbury, éd. de 1720, p. 100 et 101). Jean le Bel dit à

propos de ce siége de Vannes: «Et y avint de belles aventures et

grandes proesses, d’ung costé et d’aultre, que je ne sçauroye

pas raconter ne dire au vray; si vault mielx que je m’en taise.»

(_Chron._, t. II, p. 12.) Il est certain que Jean le Bel se

montre ici plus réservé que Froissart. Toutefois, il y a de

bonnes raisons de penser que la réserve du chanoine de Liége

aurait dû être plus grande encore.

[8] Aujourd’hui hameau de la commune de Priziac, Morbihan,

ar. Napoléonville, c. le Faouët. V. sur ce nom de lieu le tome

deuxième de notre édition, _Sommaire_, p. XLVIII, note 300.

[9] Morbihan, ar. Vannes.

[10] Aujourd’hui château de la commune de Sarzeau, Morbihan, ar.

Vannes.

[11] La présence de Hervé de Léon à cette prétendue prise

de Vannes par Robert d’Artois est une erreur que Froissart a

empruntée à Jean le Bel (_Chron._, t. II, p. 12). Hervé de

Léon, fait prisonnier dans une embuscade par Gautier de Mauny

au mois de mai 1342 et amené le 7 juillet suivant à Londres,

où il fut enfermé à la Tour, ne put se trouver à Vannes entre

l’arrivée de Robert d’Artois et celle d’Édouard III en Bretagne,

c’est-à-dire après le commencement d’août et avant le 5 octobre

1342, car il ne dut être relâché qu’après la conclusion de la

trêve de Malestroit (janvier 1343). Jean le Bel, en disant que

le même Hervé de Léon avait été au début partisan de Montfort

(_Chroniques_, t. I, p. 229) a entraîné Froissart dans une autre

erreur, car le vicomte de Léon, oncle de Jeanne de Penthièvre

mariée à Charles de Blois, se montra dès le commencement de la

lutte, de l’aveu des propres partisans de Montfort, l’adversaire

déclaré de ce dernier (_Preuves de l’histoire de Bretagne_, par

dom Morice, t. I, p. 1431). V. la dissertation de dom F. Plaine

intitulée: _De l’autorité de Froissart comme historien des

guerres de Bretagne_, p. 19. Nantes, 1871.

Après la prise de Vannes, la comtesse de Montfort, Gautier de Mauny

et Ivon de Trésiguidy rentrent à Hennebont, tandis que les comtes de

Salisbury, de Pembroke, de Suffolk vont assiéger Rennes. Quatre jours

avant l’arrivée des Anglais devant Rennes Charles de Blois avait quitté

cette ville, y laissant bonne garnison et s’était rendu avec sa femme à

Nantes[12]. P. 11 à 17, 211 à 220.

[12] Ce siége de Rennes, dont la mention est empruntée à Jean le

Bel (_Chroniques_, t. II, p. 15), est tout aussi problématique

que la prise de Vannes par Robert d’Artois.

Hervé de Léon et Olivier de Clisson font appel à Robert de Beaumanoir,

maréchal de Bretagne, et à tous les partisans de Charles de Blois,

pour reprendre Vannes à Robert d’Artois. Pierre Portebeuf, capitaine

de Dinan, leur amène mille hommes; le capitaine d’Aurai, deux cents;

Gérard de Mâlain, châtelain de la Roche-Piriou, deux cents; Renier

de Mâlain, châtelain du Faouët, cent; le sire de Quintin, capitaine

de Quimper-Corentin, cinq cents. Robert d’Artois est bientôt assiégé

dans Vannes par des forces qui ne s’élèvent pas à moins de douze mille

hommes; il est blessé à un assaut et n’a que le temps de se sauver

par une poterne pour chercher un refuge à Hennebont. Édouard Spencer,

fils de Hugh Spencer, est aussi blessé à cet assaut et ne survit que

trois jours à sa blessure. Quant à Robert d’Artois, il repasse en

Angleterre pour se guérir, mais les fatigues de la traversée empirent

sa situation, et il meurt à Londres[13], où Édouard III lui fait faire

de magnifiques obsèques. P. 17 à 20, 220 à 224.

[13] Robert d’Artois mourut entre le 6 octobre (Rymer, _Fœdera_,

vol. II, p. 1212) et le 20 novembre 1342 (_ibid._, p. 1215); mais

Jean le Bel (_Chron._, t. II, p. 13) et Froissart (p. 20 et 224)

se trompent en le faisant mourir en Angleterre. Il résulte d’une

charte d’Édouard III, datée de Westminster le 1er mai 1343, que

la mort du comte d’Artois arriva en Bretagne: «... Nos, licet

dictæ quadringentæ libræ ad prædicta debita ipsius Roberti,

[qui] _in dictis partibus_ (_Britanniæ_), diu ante dictum festum

Paschæ, diem suum clausit extremum...» (Rymer, _ibid._, p. 1222.)

CHAPITRE LII.

1342 ET 1343. ÉDOUARD III EN BRETAGNE[14] (§§ 192 à 202).

[14] Cf. Jean le Bel, _Chroniques_, t. II, chap, LXII,

p. 15 à 18.

Le roi d’Angleterre jure de venger la mort de Robert d’Artois. De

grands préparatifs sont faits dans les ports de Plymouth, de Wesmouth,

de Darmouth et de Southampton. Édouard III prend bientôt la mer[15]

avec deux mille hommes d’armes et six mille archers, et, après avoir

côtoyé la Normandie, les îles de Guernesey et de Brehat, débarque en

Bretagne, à quelque distance d’Hennebont où se tient la comtesse de

Montfort; puis il va mettre le siége devant Vannes, que garde pour

Charles de Blois une garnison de deux cents chevaliers et écuyers sous

les ordres[16] d’Olivier de Clisson, de Hervé de Léon, de Geffroi de

Malestroit, du vicomte de Rohan et du sire de la Roche Tesson. Après

un assaut infructueux, le roi d’Angleterre laisse une partie de ses

gens devant Vannes, puis il va rejoindre avec le gros de ses forces les

chevaliers anglais qui assiégent Rennes. Là, il apprend que Charles

de Blois, sa femme et ses enfants se sont refugiés à Nantes, c’est

pourquoi il se dirige aussitôt de ce côté; arrivé sous les murs de

cette ville, il y offre la bataille à Charles de Blois, qui la refuse.

Force lui est de se borner à investir Nantes[17], et encore d’un côté

seulement, car les Français ont réussi à garder leurs communications du

côté de la ville qui regarde le Poitou, par où ils s’approvisionnent.

De ce côté aussi, les assiégés reçoivent des renforts amenés par Louis

d’Espagne, Charles Grimaldi et Ayton Doria, qui, avec leurs Espagnols,

Génois, Bretons et Normands, écumeurs de mer, ont passé la saison à

détrousser les marchands, aussi bien ceux du parti français que ceux

du parti anglais. Édouard III laisse devant Nantes la moitié de ses

forces, et avec l’autre moitié il va assiéger Dinan; ainsi, en une

saison et à la fois, en personne ou par ses gens, il met le siége

devant trois cités (Vannes, Rennes, Nantes) et une bonne ville (Dinan).

A un terrible assaut qui se livre sous les murs de Vannes, Olivier

de Clisson et Hervé de Léon[18] sont faits prisonniers du côté des

Français, le baron de Stafford du côté des Anglais. Le roi d’Angleterre

s’empare de Dinan et revient renforcer ceux de ses gens qui assiégent

Vannes. Sur ces entrefaites, Louis d’Espagne, Charles Grimaldi et Ayton

Doria surprennent la flotte anglaise, qui était à l’ancre dans un petit

port près de Vannes et la maltraitent. Pour éviter le retour d’une

surprise du même genre, Édouard III met ses navires à couvert, partie

dans le havre de Brest, partie dans celui d’Hennebont. P. 20 à 29, 224

à 239.

[15] Édouard III s’embarqua à Sandwich (port du comté de Kent, à

4 l. n. de Douvres) le 5 octobre 1342 (Rymer, _Fœdera_, vol. II,

p. 1212).

[16] Nous apprenons par une lettre d’Édouard III à son fils,

donnée au siége de Vannes la veille de Saint Nicolas (5 décembre)

1342, dont Robert d’Avesbury nous a conservé le texte (_Hist.

Ed. III_, éd. de 1720, p. 100), que Louis de Poitiers, comte de

Valentinois, commandait alors la garnison de Vannes. Froissart se

trompe lorsqu’il dit, dans la rédaction d’Amiens (p. 227), que

Louis de Poitiers était à ce moment capitaine de Nantes.

[17] L’investissement de Nantes par Édouard III en personne est

une erreur que Froissait a empruntée à Jean le Bel (_Chron._,

t. II, p. 16). Les premières opérations du roi anglais en

Bretagne furent dirigées contre Ploërmel, Malestroit (Morbihan,

ar. Ploërmel), Redon, villes qui étaient au pouvoir des Anglais

dès le 5 décembre 1342, date de la lettre d’Édouard III à son

fils dont il est question plus haut. A cette même date, Amauri

de Clisson, les seigneurs de _Lyac_ (Loyat, Morbihan, ar. et

c. Ploërmel), de _Machecoille_ (Machecoul, Loire-Inférieure,

ar. Nantes), de _Reies_ (Retz ou Saint-Père-en-Retz,

Loire-Inférieure, ar. Paimbœuf), de _Ryeus_ (Rieux, Morbihan, ar.

Vannes, c. Allaire), avaient fait soumission au roi d’Angleterre,

qui, une fois maître de Ploërmel, de Malestroit et de Redon, mit

le siége devant Vannes et se contenta d’envoyer vers les parties

de Nantes son cousin de Northampton, le comte de Warwick et Hugh

Spencer avec trois cents hommes d’armes (_Hist. Ed. III_, par

Robert d’Avesbury, p. 99 et 100).

[18] Hervé de Léon avait été fait prisonnier dès le mois de mai

1342. V. plus haut, p. VI, note 11.

Par l’ordre du roi de France son père, Jean, duc de Normandie, se met

à la tête d’une armée de dix mille hommes d’armes et de trente mille

gens de pied qui s’est rassemblée à Angers[19] et marche au secours de

son cousin Charles de Blois. A l’approche des Français, les Anglais qui

assiégeaient Nantes lèvent le siége de cette ville et vont rejoindre

devant Vannes le roi d’Angleterre.--Pendant le séjour du duc de

Normandie à Nantes, les Anglais livrent un assaut à la ville de Rennes,

qui dure un jour entier; ils y perdent beaucoup de gens par suite de la

vigoureuse résistance des assiégés qui ont à leur tête leur évêque, le

baron d’Ancenis, le sire du Pont, Jean de Malestroit, Yvain Charruel

et Bertrand du Guesclin, alors jeune écuyer.--Le duc de Normandie

quitte Nantes pour marcher avec son armée au secours de Vannes assiégée

par les Anglais: il établit son camp en face des assiégeants; ce que

voyant, Édouard III, qui a besoin de toutes ses forces pour résister

à un ennemi quatre fois supérieur en nombre, fait lever le siége de

Rennes[20]. Les cardinaux de Palestrina et de Clermont[21] sont chargés

par le pape Clément VI[22] de s’entremettre de la paix entre les deux

partis, que la disette de vivres et la rigueur de la saison obligent

à accepter cette médiation[23]. Une trêve est conclue entre les deux

rois de France et d’Angleterre, qui doit durer jusqu’à la Saint Michel

prochaine, et de là en trois ans[24]. Le duc de Normandie retourne en

France, et Édouard III en Angleterre. P. 29 à 35, 239 à 247.

[19] L’armée du duc de Normandie dut se rassembler à Angers

et se mettre en marche vers la Bretagne après le 12 novembre

1342. Par lettres du 12 nov. 1342, Philippe de Valois mande aux

receveurs de Saintonge et du Poitou d’envoyer des vivres et des

fourrages à Angers, pour l’armée que le duc de Normandie, son

fils, doit conduire dans l’Anjou, le Maine et la Bretagne. (Arch.

nat., sect. hist., k 43, nº 23.)--Original.

[20] Édouard III, dans la lettre à son fils datée du siége

devant Vannes le 5 décembre 1342, se tait complétement sur ce

siége de Rennes, qui par conséquent, s’il a eu lieu, doit être

postérieur au 5 décembre; mais le silence du roi anglais rend le

fait au moins douteux. Nous craignons qu’ici encore Froissart

n’ait été moins réservé que Jean le Bel, qui dit en cet endroit:

«Je ne m’ose plus avant entremettre de conter comment ces deux

grandes assemblées se departirent, ne quelles aventures il y eut,

car je n’y fus mye, et ja soit que je treuve en ces romans rimés

dont j’ay parlé cy dessus biacop de choses, neantmoins, pource

qu’elles sont plus plaines de mensonge que de vérité, je ne les

ose dire.» (_Chron._, t. II, p. 18.)

[21] Froissart veut probablement parler d’Étienne Aubert, évêque

de Clermont, fait cardinal par Clément VI la première année de

son pontificat, et qui touchait, ainsi que les cardinaux d’Autun

et de Périgord, 500 livres de rente sur la cassette de Philippe

de Valois (De Camps, portef. 83, fₒₛ 149 et 150); mais d’après

une bulle de Clément VI datée d’Avignon le 11 décembre 1342, les

cardinaux envoyés pour négocier un arrangement entre les deux

partis étaient Pierre des Prés, évêque de Palestrina, et Annibal

Ceccano, évêque de Frascati. (V. Rymer, _Fœdera_, vol. II, p.

1216.)

[22] Froissart se trompe dans la rédaction de Rome (p. 245) en

rapportant ces faits à Clément V, tandis qu’ils eurent lieu sous

le pontificat de Clément VI qui succéda à Benoît XII en 1342.

[23] Édouard III se défiait beaucoup de la partialité des

messagers du pape pour les Français, car il écrivait à son fils

le 5 décembre: «Chiere filtz, sachez que le tierce jour que

nous fusmes herbergés au dite siège, viendrent à nous un abbé

et un clerc de par les cardinalx ovesque lour lettres pour nous

requère de eaux envoier sauve conduyt pour venir devers nous;

et nous disoient que, s’ils eussent conduyt, ils puissent estre

devers nous entour les huit jours après. Et feissons nostre

conseil respondre as ditz messagiers et deliverer à eux noz

lettres de conduyt pour mesmes les cardinalx pour venir à la

ville de Maltrait, à trente leages de nous, qu’estoit nadgairs

renduz à nous et à nostre pees; _qar nostre entent n’est pas

qu’ils deivount pluis priés aproscher nostre ost que la dite

ville de Malatrait pour plusours causes_... mais qe, coment que

les cardinalx veignent issint devers nous, nous ne pensoms mye

delaier un jour de nostre purpos, _qar nous poioms bien penser

des delaiez qe nous avons eu, einz ces heures, par tretis de eaux

et des aultres_....» (_Hist. Ed. III_, par Robert d’Avesbury, p.

100 et 101.)

[24] C’est la célèbre trêve de Malestroit, ainsi nommée parce

qu’elle fut conclue le 19 janvier 1343 dans le prieuré de

Sainte-Madeleine de Malestroit, de l’ordre de Saint Benoît, au

diocèse de Vannes.

CHAPITRE LIII.

1343. EXÉCUTION D’OLIVIER DE CLISSON SUIVIE DE CELLE D’UN CERTAIN

NOMBRE DE CHEVALIERS BRETONS.--1344. EXÉCUTION DES SEIGNEURS NORMANDS

COMPLICES DE GODEFROI DE HARCOURT.--ÉDOUARD III FAIT DÉFIER LE ROI DE

FRANCE[25] (§§ 202 à 204).

[25] Cf. Jean le Bel, _Chroniques_, chap. LXII à LXIV, p. 18 à

28.

Olivier de Clisson, accusé de haute trahison, subit à Paris le

dernier supplice[26]; environ dix chevaliers ou écuyers de Bretagne

sont mis à mort quelque temps après l’exécution d’Olivier de Clisson,

comme complices de ce dernier[27]. Enfin, plusieurs seigneurs de

Normandie, accusés eux aussi de haute[28] trahison, Guillaume

Bacon[29], le sire de la Roche Tesson[30], Richard de Percy[31], ont

plus tard le même sort que les chevaliers bretons. P. 29 à 36, 239 à

250.

[26] Olivier de Clisson fut exécuté par jugement du roi,

c’est-à-dire sans jugement régulier, le 2 août 1343. Voici

le procès-verbal, jusqu’à présent inédit, de son exécution:

«L’an de grace mil trois cens quarante trois, le semadi secont

jour d’aoust, messires Oliviers, sires de Cliçon, chevaliers,

prisonniers en Chastellet de Paris, pour plusieurs traisons et

autres crimes perpetrez par lui contre le roy et la coronne

de France et aliances qu’il avoit faites au roy d’Angleterre

anemi du roy et du royaume de France, si comme li diz messires

Oliviers le cognut et confessa, fu par jugement du roy donné à

Orliens traynez du Chastellet de Paris ès Hales en Champiaus, et

là ot sur un eschafaut la teste coppée. Et puis d’ileuc fu le

corps trayné au gibet de Paris et là pendu au plus haut estage.

Et la teste fu envoïe à Nantes en Bretaigne pour estre mise en

une hante seur la porte de Sauvetout comme de traistre et cuida

trahir la dite cité de Nantes à perpetuel memoire.» (Arch. nat.,

sect. jud., X2a 4, fº 186.)--Par acte du 22 août 1343, Philippe

de Valois donne à son chambellan Thibaud, sire de Mateflon, les

biens confisqués «dans la baillie de Caen, pour la forfaiture de

Olivier, jadis seigneur de Clichon, qui pour ses meffaiz a esté

mis à mort, notamment le manoir de Tuyt seant à l’un des bous

de la forest de Cingueleis... les minières de fer de Biaumont

qui pevent valoir cent livres tournois.» (Arch. nat., JJ75, p.

141, fº 72.)--En juin 1344, Jean, sire de Derval, reçoit 500

livrées de terre sur ce qui avait appartenu à feu Olivier de

Clisson aux terres et appartenances de Goulaine et de l’Épine

(Loire-Inférieure, ar. Nantes) JJ75, p. 185, fº 70.--Enfin, en

août de la même année, il est fait don à Pierre Benoît, évêque de

Léon, de 25 livres de rente annuelle en terre que possédait feu

Olivier de Clisson dans la paroisse de Guémené (Loire-Inférieure,

ar. Savenay) JJ75, p. 90.

[27] Ces chevaliers furent exécutés le samedi 29 novembre 1343.

Le parlement instruisait leur procès, lorsqu’il reçut, le lundi

24 novembre, des lettres closes du roi conçues en ces termes: «De

par le roy. Les gens de nostre parlement, Nous envoions à Paris

nostre amé et feal chevalier Jehan Richer, mestre des requestes

de nostre hostel, et nostre prevost de Paris, pour aucunnes

besoignes touchans les prisonniers de Bretaigne. Si vous mandons

que sour ce les creez de ce que il vous en diront de par nous.

Donné à Poissi, le vingt troisième jour de novembre.» (Arch,

nat., sect. jud., X2a 4, fº 208 vº.) Ce billet était un arrêt

de mort. Voici le procès-verbal de l’exécution des chevaliers

bretons. «L’an de grace mil trois cens quarante trois, le samedi

vingt neuvième jour de novembre, veille de feste Saint Andriu

apostre, messires Geufroi de Malatrait l’ainzné, messires Geufroi

de Malatrait le jeune, messires Guillaume de Briex, messires

Alain de Kedillac, messires Jehans de Montauban, messires Denis

du Plaissié, chevaliers, Jehan Malart, Jehan des Briez, Raoulet

des Briex, Jehan de Sevedain, escuiers, touz traistres et qui

s’estoient armé de la partie du roy d’Angleterre et des anemis

du roy de France et du royaume, et pour homicides, roberies,

feux boutez et autres excès, crimes de majesté roial bleciée,

si comme il le confessèrent, et plusieur confessèrent que il

avoient fait aliance au roy d’Angleterre de le servir comme roy

de France,--furent par jugement et par mandement du roy envoié

au prevost de Paris par lettres seellées du seel de son secré,

trayné du Chastellet de Paris duques en Champiaus ès hales, et

là leur furent les testes copées sour un eschafaut. Et puis

furent les corps trainez au gibet de Paris, et là furent penduz.

A ceste exeqution faire furent present, du mandement le roy, li

sires d’Offemont, li sires de Til, messires Pierre de Cuignières,

messires Jehan du Chastellier, messires Jehan Richer, messire

Jehan Haniere, messires Fauviau de Wadencourt, messires J. de

Traversi et plusieurs autres.

«Copie de la lettre du roy envoïe seur ce [au] prevost de Paris.

Philippe, par la grace de Dieu roy de France, au prevost de Paris

ou à son lieutenant, salut. Nous te mandons et commettons que

les chevaliers et escuiers qui ont esté amenez de Bretaigne, et

lesquels furent hyer en nostre parlement et depuis envoiez en

nostre Chastellet de Paris, tu au jour d’uy fai justisier, c’est

assavoir trainer du dit Chastellet duques ès dittes hales, et ès

dittes hales leur fay copper les testes, et puis les fay pendre

au gibet de Paris, car nous comme traistres les condempnons à

morir de la mort dessus dite. Et garde que en ce n’ait defaut, si

cher comme tu doubtes à nous courrecier, et nous mandons à tous

que en ce faisent te obeissent. Donné à Saint Germain en Laye,

le vingt neuvième jour de novembre, l’an mil trois cens quarante

trois. Saingué: par le roy, Lorriz.» (_Ibid._, fº 186 vº.)

[28] Ces chevaliers étaient accusés d’avoir voulu faire Godefroi

de Harcourt duc de Normandie; condamnés le 31 mars 1344, ils

furent exécutés le 3 avril suivant. M. Léopold Delisle a publié

le procès-verbal de l’exécution. (_Histoire du château et des

sires de Saint-Sauveur-le-Vicomte, Pièces justificatives_, p.

99.)

[29] Le 14 août 1344, donation est faite à Guillaume du Merle,

chevalier, seigneur de _Messy_ (Messei, Orne, ar. Domfront)

du manoir de _Cloé_ (aujourd’hui Clouay, château, Manche,

ar. Saint-Lo, c. Saint-Clair, comm. Saint-Jean de Savigny)

confisqué sur Guillaume Bacon, naguère supplicié pour crime de

lèse-majesté. (Arch, nat., JJ82, p. 55.)

[30] Jean, sire de la Roche Tesson. La seigneurie de la Roche

Tesson était située dans la paroisse de la Colombe (Manche, ar.

Saint-Lo, c. Tessy). Les ruines du château sont encore marquées

sur la carte de Cassini, au confluent de la Roche et de la

Sienne.

[31] Le 14 août 1344, donation est faite à Robert de Dreux

de 500 livres assises sur le manoir de Juaye (aujourd’hui

Juaye-Mondaye, Calvados, ar. Bayeux, con Balleroy) et autres

bien confisqués par la forfaiture «.... des autres chevaliers de

Normandie qui furent naguère justiciez avec Richart du Persy, et

en la terre d’Anneville confisquée sur le feu sire de la Roche

Taisson mis à mort avec Richart du Percy.» (Arch, nat., JJ81, p.

251.)

Édouard III fait reconstruire le château de Windsor[32], où l’on bâtit

une chapelle de saint Georges, et fonde l’Ordre de la Jarretière[33].

Irrité de l’exécution d’Olivier de Clisson et des autres chevaliers

bretons et normands, il met en liberté Hervé de Léon son prisonnier et

le charge d’aller de sa part défier le roi de France. P. 36 à 41, 250 à

257.

[32] Par acte daté de Westminster le 26 février 1344, Édouard

III donne commission à son maître charpentier William de Horle

de faire choix dans toute l’Angleterre d’un certain nombre

de charpentiers qui doivent coopérer sous ses ordres aux

constructions de Windsor. Rymer, _Fœdera_, vol. III, p. 6.

[33] Froissart, dit Dacier, confond mal à propos l’institution

de l’Ordre de la Jarretière avec celle de la fête de la Table

Ronde, qui eut lieu cette année, suivant Walsingham et la plupart

des historiens anglais. Il est possible que cet établissement ait

fourni à Édouard III l’idée du second et en ait été l’origine;

mais les mêmes historiens, dont l’autorité en ce point doit

l’emporter sur celle de Froissart, s’accordent généralement à

reculer la date de l’institution de l’Ordre de la Jarretière à

l’année 1349, quelques-uns même à l’année suivante. (V. _Hist.

of the Garter_, by Hel. Ashmole.) Ce ne fut que le 6 août 1348

qu’Édouard III fît reconstruire à Windsor cette magnifique

chapelle de saint Georges qui subsiste encore, en y instituant un

collége de vingt-trois chanoines et de vingt-quatre chevaliers;

et les statuts de l’Ordre de la Jarretière portent la date de

1349.

CHAPITRE LIV.

1345. PREMIÈRE CAMPAGNE DU COMTE DE DERBY EN GUIENNE[34]. (§§ 205 à

223).

[34] Cf. Jean le Bel, _Chroniques_, t. II, chap. LXVI et LXVII,

p. 36 à 39.

Édouard III rompt la trêve de Malestroit; il envoie le comte de

Derby en Gascogne[35], Thomas d’Agworth[36] en Bretagne contre les

Français, le comte de Salisbury en Irlande contre les Irlandais.

Parti de Southampton avec des forces considérables, le comte de

Derby débarque à Bayonne, puis se rend à Bordeaux dont les habitants

l’accueillent avec enthousiasme. Pendant ce temps, le comte de

l’Isle, qui se tient à Bergerac à la tête des forces françaises, se

dispose à disputer aux Anglais le passage de la [Dordogne].--Derby,

en quittant Bordeaux[37] pour marcher contre Bergerac, s’arrête un

jour et une nuit à une petite forteresse qu’on appelle Montcuq[38];

et le lendemain de cette halte, ses coureurs s’avancent jusqu’aux

barrières de Bergerac, qui n’est qu’à une lieue de Montcuq. Le matin

de ce même jour, Gautier de Mauny, dînant à la table du comte de

Derby, propose de livrer immédiatement l’assaut pour boire à souper

des vins des seigneurs de France. A la suite d’un premier assaut, les

Anglais emportent le premier pont ainsi que les barrières et se rendent

maîtres des faubourgs de Bergerac. Un second assaut dirigé contre

les remparts reste infructueux. Ce que voyant, Derby fait venir de

Bordeaux un certain nombre de navires avec lesquels il attaque Bergerac

par eau; il réussit à rompre sur une grande étendue les palissades

qui défendent la ville de ce côté. Le comte de l’Isle, voyant que la

place n’est plus tenable, fait déloger la garnison et se sauve en

toute hâte à la Réole. Les habitants de Bergerac s’empressent de se

rendre au comte de Derby et lui font féauté et hommage au nom du roi

d’Angleterre[39].--Derby, après s’être rafraîchi deux jours à Bergerac,

quitte cette ville pour aller attaquer Périgueux; chemin faisant,

il soumet _Langon_[40] dont la garnison se retire sur Monsac[41],

_le Lac_ (les Lèches[42]), Maduran[43], Lamonzie[44], Pinac[45],

Lalinde[46], _Forsach_ (Laforce[47]), la _Tour de Prudaire_[48],

Beaumont[49], Montagrier[50], Lisle[51], chef-lieu de la seigneurie

du comte de ce nom, Bonneval[52]. Après des tentatives infructueuses

contre Périgueux[53] et Pellegrue[54], Derby s’empare du château

d’Auberoche[55] dont les habitants se rendent sans coup férir[56] ainsi

que de la ville de Libourne[57] et rentre à Bordeaux. P. 41 à 62, 237 à

282.

[35] Jean le Bel rapporte, à tort, la campagne de Henri de

Lancastre, comte de Derby, en Guienne et en Gascogne, à l’année

1344: «... et fut l’an de grace mil CCCXLIV, à l’entrée d’yver.»

(V. t. II, p. 43.) Froissart a reproduit l’erreur chronologique

commise par le chroniqueur qu’il reconnaît lui avoir servi de

guide pour toute la partie de ses chroniques antérieure à 1350.

Il est certain, comme Dacier l’avait parfaitement établi dès la

fin du dernier siècle (V. _Chroniques de Froissart_, p. 233, note

1), que la campagne de Henri de Lancastre, comte de Derby, n’eut

lieu qu’en 1345. Par lettres datées de Westminster le 14 avril

1345, Édouard III nomme Guillaume de Bohon, comte de Northampton,

son lieutenant dans le royaume de France et le duché de Bretagne

et le charge de défier Philippe de Valois (Rymer, _Fœdera_, vol.

III, p. 36 et 37). Le 10 mai suivant, le comte de Derby est

nommé capitaine et lieutenant du roi d’Angleterre dans le duché

d’Aquitaine et ses dépendances (_Ibid._, p. 37); et le 20 mai,

il reçoit des lettres de protection pour lui et les compagnons

d’armes qui doivent faire partie de l’expédition (_Ibid._, p.

39). Le 26 mai, le roi d’Angleterre adresse des lettres au pape

pour lui signifier la rupture de la trêve et la déclaration de

guerre à la France; le 11 juin, il somme tous les hommes d’armes

et archers de rejoindre le comte de Derby à Southampton; enfin,

le 15 du même mois, il ordonne des prières publiques par tout son

royaume (_Ibid._, p. 41, 44, 45).

[36] Le 17 mai 1345, des lettres de protection pour passer en

Bretagne furent en effet delivrées à Thomas d’Agworth (Rymer,

vol. III, p. 38); mais il servait sous les ordres de Guillaume de

Bohon, comte de Northampton, nommé capitaine et lieutenant du roi

en Bretagne, par lettres du 24 avril 1345 (_Ibid._, p. 37).

[37] Tout le reste de ce chapitre appartient en propre à

Froissart ou du moins n’est pas emprunté à Jean le Bel.

[38] Aujourd’hui hameau de la commune de

Saint-Laurent-des-Vignes, Dordogne, arr. et c. Bergerac. Montcuq

avait une garnison anglaise le 15 août 1345. A cette date, Henri

de Montigny, sénéchal de Perigord et de Querci, en faisait

le siége. Une quittance délivrée par ce chevalier à Bernard

Ramundi, baile royal, est datée «... in castris ante Montem

Cucum sub sigillo nostro, XVº die augusti, Mº CCCº XLº quinto.»

(Bibl. nat., Dép. des Mss., Cabinet des Titres, Orig., au mot

_Montigny_.) Cette charte a été publiée par M. Bertrandy dans son

_Étude sur les Chroniques de Froissart_, p. 32, note 1. Bordeaux,

A. de Lanefranque, 1870, in-8. Nous tenons à dire ici bien haut

que, pour toute cette campagne de Derby, nous avons souvent fait

usage de l’utile travail de M. Bertrandy, composé en grande

partie, l’auteur ne nous saura pas mauvais gré de l’ajouter,

d’après les précieux documents recueillis par M. Lacabane.

[39] D’après une chronique manuscrite placée en tête des

_Coutumes de Bordeaux, de Bergerac et du Bazadais_ et signalée

par dom Vaissète, la prise de Bergerac eut lieu le 24 août 1345:

«L’an mil CCCXLV, fo pres Bragueyrac, en Peyregort, per lo conte

Darvi, _lo jorn de sent Bertomyu_. (Bibl. nat., dép. des mss.,

fonds français, nº 5361, fº 1 rº.) D’après la rédaction de Rome

(p. 268), un certain nombre d’habitants de Bergerac aimèrent

mieux quitter leur ville que de se soumettre aux Anglais.

Cette dernière version, plus vraisemblable que celle des deux

rédactions antérieures, est confirmée par un acte d’accord entre

le comte de Derby et les frères d’Albret, seigneurs de Vayres

(Gironde, ar. et c. Libourne), acte daté de Bergerac le 11

septembre 1345, par lequel Derby laisse notamment auxdits frères

la faculté de rappeler les gens de Bergerac «.... potestatem

reappellandi et convocandi gentes Bregeraci de redeundo ad villam

predictam, perdonandi, graciam faciendi...» (Arch. dép. des

Basses-Pyrénées, orig. parch.) Cet acte a été signalé et publié

par M. Bertrandy, _Études_, etc., p. 36 à 38, note 1.

[40] Il existe un Langon (Gironde, ar. Bazas), mais il est à une

trop grande distance de l’itinéraire suivi par Derby. _Lanquais_

(Dordogne, ar. Bergerac, c. Lalinde), proposé par M. Ribadieu

(_Les Campagnes du comte Derby_, p. 24, Paris, 1865, in-12),

s’adapte bien comme situation, sinon comme nom, au récit de

Froissart.

[41] Dordogne, ar. Bergerac, c. Beaumont, à peu de distance de

Lanquais.

[42] Dordogne, ar. Bergerac, c. Laforce. La localité appelée

aujourd’hui les Lèches est désignée au moyen âge par les formes

_las Lechas_, de _Lerches, de las Lescas_ (_Noms anciens de lieux

du département de la Dordogne, par M. le vicomte de Gourgues_,

p. 122). Ces formes donnent une certaine vraisemblance à

l’identification du Lac de Froissart avec les Lèches proposée par

M. Bertrandy (_Études_, etc., p. 71).

[43] Aujourd’hui hameau de Saint-Pierre-d’Eyraud, Dordogne, ar.

Bergerac, c. Laforce.

[44] Aujourd’hui Lamonzie-Montastruc, Dordogne, ar. et c.

Bergerac.

[45] A Paunat proposé par M. Ribadieu, M. Bertrandy préfère

avec raison (_Études_, p. 46) Pinac, aujourd’hui disparu, mais

qui existait au moyen âge avec une église, _ecclesia de Pinac_,

et faisait partie de l’archi-prêtré de St-Marcel (Dordogne, ar.

Bergerac, c. Lalinde), au diocèse de Périgueux.

[46] Dordogne, ar. Bergerac. Le château de Lalinde, avec la

haute et basse justice et le revenu appelé vulgairement _le

petit commun de Clarenxs_, fut donné par Derby à Thomas Coq en

récompense de ses services. (Bertrandy, _Études_ etc., p. 44,

note 2.)

[47] Dordogne, ar. Bergerac. Laforce se rapproche assez mal,

comme forme, du _Forsach_ de Froissart, mais il se rapporte bien,

comme situation, au récit du chroniqueur. Ce qui est certain,

c’est que Laforce était au pouvoir des Anglais avant le mois de

septembre 1345. Par acte daté de Bergerac le 2 septembre 1345,

Derby confirme la cession de la haute et basse justice dans les

paroisses de Laforce et de Lunas, en la châtellenie de Bergerac,

dont il avait antérieurement récompensé les services d’Hélie

Prévôt, damoiseau de Laforce (Bibl. nat., dép. des mss. Périgord,

vol. 52, fº 59). V. Bertrandy, _Études_ etc., p. 33, note 1.

[48] Cette fortification, qui fut probablement ruinée de bonne

heure, n’est point marquée sur la carte de Cassini ni sur les

plus anciennes cartes du Périgord.

[49] Aujourd’hui Beaumont-du-Périgord, Dordogne, ar. Bergerac.

[50] Dordogne, ar. Ribérac.

[51] Dordogne, ar. Périgueux, c. Brantôme.

[52] Aujourd’hui hameau de la commune de Fossemagne, Dordogne,

ar. Périgueux, c. Thenon.

[53] Il y eut un complot pour livrer Périgueux aux Anglais entre

le 24 juin et le 6 août 1345 (Bibl. nat., mss. Lespine, Périgord,

vol. 49, fº 112 _bis_). V. Bertrandy, _Études_ etc., p. 49, 50,

note 1 et p. 51.

[54] Gironde, ar. la Réole. Pellegrue fut pris par les Anglais,

ainsi que l’affirme Robert d’Avesbury (_Hist. Ed. III_, p. 122)

et ainsi qu’il résulte d’une charte d’Édouard III datée de

Westminster le 12 août 1348. V. Bertrandy, _Études_ etc., p. 64,

note 3 et p. 65. Froissart lui-même, dans la rédaction de Rome

(p. 279) a corrigé l’erreur qu’il avait commise à ce sujet dans

les deux rédactions antérieures (p. 60 et 278).

[55] Aujourd’hui hameau de la commune le Change, Dordogne, ar.

Périgueux, c. Savignac-les-Églises.

[56] Dans l’acte de la vente du château d’Auberoche faite en

novembre 1346: au cardinal Talleyrand de Périgord, il est dit que

ce château fut livré aux Anglais par trahison: «... _proditorie_

et aliter indebite et injuste occupatum et _captum_...» Arch.

nat., JJ76, p. 396, fₒₛ 241 et 242. C’est sans doute cette vente

d’Auberoche à un cardinal, anticipée et dénaturée par Froissart,

qui fait dire à notre chroniqueur dans la rédaction de Rome

(p. 279 et 280) que la ville d’Auberoche appartenait à un haut

dignitaire ecclésiastique qui «se tenoit en Avignon dalés le

pape.»

[57] Derby n’eut pas à s’emparer de Libourne, car cette ville

ne cessa d’être au pouvoir des Anglais pendant les années 1345

à 1348. Froissart ici encore, en ne mentionnant pas cette prise

imaginaire de Libourne, a corrigé dans la rédaction de Rome

(p. 280) une erreur qui lui avait échappé dans les rédactions

antérieures (p. 61 et 279). Il aurait dû ne pas s’arrêter en si

bon chemin et supprimer aussi la rentrée non moins imaginaire de

Derby à Bordeaux.

Le comte de l’Isle, informé du retour de Derby à Bordeaux, met le

siége devant Auberoche et fait venir de Toulouse quatre machines de

guerre pour abattre les remparts du château. Les assiégés d’Auberoche

chargent un de leurs valets de porter à Derby une dépêche qui

l’informe de la détresse où ils se trouvent. Ce valet est arrêté par

les assiégeants qui, après avoir pris connaissance de la dépêche dont

il est porteur, le placent dans la fronde d’une de leurs machines de

guerre et le lancent avec son message pendu au cou[58]. A la nouvelle

du danger que court la garnison d’Auberoche, Derby quitte en toute

hâte Bordeaux[59], rallie sur sa route les gens d’armes anglais, tant

ceux qui se tiennent à Libourne sous Richard de Stafford que ceux

qui occupent Bergerac sous le comte de Pembroke, et vient livrer

bataille[60] aux Français à quelque distance d’Auberoche. Défaite des

Français: les comtes de l’Isle[61], de Valentinois[62], de Périgord[63]

et de Comminges[64], les vicomtes de Villemur[65] et de Caraman[66],

les sénéchaux de Rouergue, du Querci[67] et de Toulouse[68], les

seigneurs de la Barde et de Taride[69], les deux frères Philippe et

Renaud de Dion sont faits prisonniers; Roger[70], oncle du comte

de Périgord, le sire de Duras, Aymar de Poitiers[71], les vicomtes

de _Murendon_[72], de Bruniquel, de Tallard et de Lautrec[73] sont

tués.--Mécontentement du comte de Pembroke qui n’arrive à Auberoche

qu’après la bataille.--Derby laisse à Auberoche une garnison sous les

ordres d’un chevalier gascon nommé Alexandre de Caumont et retourne à

Bordeaux. P. 62 à 73, 292 à 295.

[58] Cet épisode fort invraisemblable a été supprimé dans la

rédaction d’Amiens (p. 284 et 285).

[59] D’après la rédaction de Rome (p. 286), c’est de Libourne

que serait parti le comte de Derby.

[60] Froissart commet une erreur en fixant la date de la

bataille d’Auberoche à la veille (p. 71) ou au lendemain (p. 290)

de la Saint-Laurent, 9 ou 11 du mois d’août 1344. La campagne

de Derby eut lieu, contrairement à l’assertion de Jean le Bel

adoptée par Froissart, en 1345, non en 1344. Et quant au mois,

la date donnée par Villani est la plus probable. Or, d’après cet

historien, l’action commença le 21 octobre à la pointe du jour,

«... à la punta del di, a di 21 d’octobre» Muratori, _Rerum

Italicarum scriptores_, tome XIII, col. 927. Le témoignage de

Villani est confirmé par une chronique anonyme placée en tête

des _Coutumes de Bordeaux_, etc., où on lit que «l’an MCCCXLV

fo la batallia dabant Albarocha en Peyregort, lo jorn de Sent

Sevrin.» Bibl. nat., dép. des mss., fonds français, nº 5361, fº 1

rº. saint Seurin ou saint Séverin a trois jours de fête, le 21,

le 23 et le 29 octobre. En choisissant le 21, on met d’accord

le chroniqueur français anonyme et l’annaliste italien. V.

Bertrandy, _Études_ etc., p. 114 et 115.

[61] Le comte de l’Isle (Bertrand de l’Isle-Jourdain) était

encore prisonnier des Anglais le 6 mai 1346, jour où des lettres

d’Etat lui furent octroyées par Philippe de Valois. Bibl. nat.,

dép. des mss., Parlement 12, fº 242 vº. V. Bertrandy, _Etudes_

etc., p. 124.

[62] Froissart se trompe: Louis de Poitiers, 1er du nom, comte

de Valentinois et de Diois, fils d’Aymar IV, fut tué à Auberoche,

et non fait prisonnier, comme l’affirme notre chroniqueur.

[63] Le comte de Périgord ne fut sans doute pas fait prisonnier

à Auberoche, puisque dans le mois qui suivit la bataille,

c’est-à-dire en novembre 1345, un accord intervint entre Jean,

duc de Normandie et le comte du Périgord en vertu duquel ce

dernier s’engage à défendre son comté à la tête de 200 hommes

d’armes et de 400 sergents. Bibl. nat., dép. des mss., fonds

Doat, vol. 243, fol. 160 et suiv. V. Bertrandy, _Études_ etc., p.

95 et 96.

[64] Pierre Raymond, comte de Comminges. Le 17 décembre 1346,

le duc de Bourbon, lieutenant en Languedoc, donna à Roger de

Comminges, chevalier, seigneur de Clermont-Soubeiran, 2,000

tournois pour se racheter (_Comptes de la sénéchaussée de

Beaucaire_ cités par dom Vaissète, _Hist. du Languedoc_, t. IV,

p. 255); mais il ne faut pas confondre Roger de Comminges avec

Pierre Raymond, comte de Comminges.

[65] Si Arnaud de la Vie, vicomte de Villemur, fut fait

prisonnier à Auberoche le 21 octobre 1345, il était libre le

10 juin 1346, jour où le roi de France lui octroya des lettres

d’Etat. Bibl. nat., dép. des mss., Parlement 12, fº 249. V.

Bertrandy, _Études_ etc., p. 119.

Chroniques de J. Froissart, tome 03/13 · 第 1 / 45 段