D *** B

Je sonnai.

--S'il me vient des lettres aujourd'hui, vous les garderez, dis-je au

domestique, et vous ne me les donnerez que le jour où vous me verrez

trop gai.

--Les manuscrits en sont-ils, monsieur?

--Pourquoi cela?

--C'est qu'on vient d'en apporter un à l'instant.

--Bien; il ne manquait plus que cela! Mettez-le dans un endroit où il

ne puisse pas se perdre, mais ne me montrez pas cet endroit.

Il le mit sur la cheminée, ce qui me prouva que, décidément, mon

domestique était plein d'intelligence.

Il était dix heures et demie; je me mis à la fenêtre: le jour, comme je

l'ai dit, était superbe; le soleil semblait pour jamais vainqueur des

nuages. Tous les gens qui passaient avaient l'air heureux ou du moins

contents.

J'éprouvai, comme tout le monde, le désir de prendre l'air autre part

qu'à ma fenêtre, je m'habillai et je sortis.

Le hasard fit, car lorsque je prends l'air, peu m'importe que ce soit

dans une rue ou dans une autre, le hasard fit, dis-je, que je passai

devant la Bibliothèque.

Je montai; je trouvai, comme toujours, Pâris qui vint à moi avec un

sourire charmant.

--Donnez-moi donc, lui dis-je, les _Mémoires de La Fère._

Il me regarda un instant, comme s'il eût eu à répondre à un fou; puis,

avec le plus grand sang-froid, il me dit:

--Vous savez bien qu'ils n'existent pas, puisque c'est vous qui avez

dit qu'ils existaient!

Ce discours, tout concis qu'il était, me parut plein de sève; et, pour

remercier Pâris, je lui fis don de l'autographe que j'avais reçu de

Carcassonne.

Quand il eut fini de lire:

--Consolez-vous, me dit-il, vous n'êtes pas le premier qui venez

demander les _Mémoires de La Fère;_ j'ai déjà vu au moins trente

personnes qui ne sont venues que pour cela, et qui doivent vous haïr de

les avoir dérangées pour rien.

J'avais besoin d'une nouvelle, et, puisque j'étais à la Bibliothèque,

et qu'il y a des gens qui affirment qu'on y trouve des romans tout

faits, je demandai le catalogue.

Il n'y avait rien, bien entendu.

Le soir, quand je rentrai, je trouvai, au beau milieu de ma table et

de mes papiers, le manuscrit du matin. Puisque c'était une journée

perdue, j'ouvris ce manuscrit.

Il y avait une lettre qui l'accompagnait. C'était le jour aux lettres

anonymes; mais celle-là était encore plus étrange que les autres.

«Monsieur,

»Quand vous lirez ces quelques feuilles, celui qui les a

écrites aura pour jamais disparu. Je ne laisse rien que

ces pages, et je vous les donne: faites-en ce que vous

voudrez....»

Gabriel Lambert · 第 48 / 53 题