Seize heures et demie venaient à peine de sonner à l'église de
l'_Inconorata_, ce qui, suivant le calcul italien, correspond, vers
la fin de juillet, à l'heure de midi. A l'instant même et comme pour
attester l'exactitude de la vieille horloge gothique, on entendit
éclater tout à coup le carillon immense, universel, épouvantable,
des cloches sans nombre qui ont de tout temps assourdi les oreilles
napolitaines, et surtout à l'époque assez reculée où se passe cette
histoire.
Après une nuit telle que nous venons de la décrire, on peut imaginer
quel jour intolérable et brûlant lui avait succédé. Cependant, dans
les quartiers situés sur les bords de la mer, la chaleur était moins
suffoquante. Une brise presque insensible et n'ayant pas assez de force
pour rider la surface du golfe, paraissait suffire aux poumons de ces
hommes habitués à une température littéralement infernale. Le plus
mince filet d'ombre projeté par le fût d'une colonne ou par le rebord
d'une fenêtre, un éventail improvisé avec quelques branches de laurier
rose, la vue de ces eaux calmes et limpides, qui invitaient le plongeur
avec tout l'attrait d'une jeune fille souriante et coquette, c'était
plus qu'il n'en fallait aux Napolitains pour défier la canicule et
prendre la vie en patience.
Au reste, on avait pris toutes les précautions d'usage dans nos grandes
solennités pour garantir une partie de la ville contre cette pluie
de feu que le lion céleste laisse tomber sur les peuples abattus, en
secouant sa crinière. Toutes les rues qui s'étendaient de la royale
demeure de Castel-Nuovo jusqu'à l'église du Carmine, étaient abritées
par d'énormes tentes carrelées de mille couleurs; des fleurs et des
arbustes jonchaient le pavé sur lequel, par une recherche tout à fait
sybaritique, on avait étendu une double couche de sable fin et humide;
des fontaines bâclées à la hâte, à l'aide de trois ou quatre tonneaux
superposés soufflaient, par la bouche de leurs tritons de plâtre, une
cascade argentée, et remplissaient le double office de rafraîchir
l'atmosphère et d'arroser les passans.
Tous ces apprêts annonçaient évidemment quelque fête extraordinaire,
quelque réjouissance publique, l'accomplissement d'un devoir impérieux
et solennel qu'on n'avait pas jugé à propos de différer à un moment
plus propice. En effet, la régente Jeanne de Duras, nièce de la
terrible Jeanne Ire, d'homicide et adultère mémoire après
avoir reçu à son lever les grands-officiers de la couronne et les
principaux barons du royaume, s'était rendue, en grande pompe et suivie
de toute sa cour, à l'église de Sainte-Marie-du-Mont-Carmel, pour
remercier l'effigie miraculeuse qu'on y vénère de la double victoire
remportée par son frère et seigneur, Ladislas Ier, roi de
Hongrie, de Jérusalem et de Sicile.
La nouvelle n'était arrivée que la veille, et aussitôt l'ordre avait
été donné d'en instruire le peuple par une fête improvisée, et d'en
rendre grâce à Dieu par une cérémonie pieuse et solennelle, ce
qui prouvait à la fois la dévotion de Jeanne et son immense amour
fraternel.
Le cortège avait déjà, une première fois, traversé les quais pour se
rendre à la place du marché; et la foule, dont la curiosité était loin
d'avoir été satisfaite par ce premier spectacle, attendait impatiemment
le retour de la brillante cavalcade.
Cependant quelques groupes, plus insoucians ou dédaigneux, se
détachaient de la masse des spectateurs et vaquaient à leur besogne,
complètement étrangers à tout le bruit qui se faisait autour d'eux,
exception d'autant plus frappante qu'elle faisait contraste avec la
curiosité générale. C'était un _à parte_ dans ce chœur de cris de toute
espèce, un horizon de tableau en désaccord avec les premiers plans,
contre toutes les règles de l'art, et, disons mieux, de la nature.
Un de ces groupes était formé par une douzaine de pêcheurs qu'on
reconnaissait aisément à leur teint bruni par le hâle, à leurs longs
bonnets rouges, et à la mélodie douce et monotone dont ils se berçaient
lentement en tirant leurs filets de la mer.
Ils se tenaient à l'écart sur un petit coin du rivage, et, pour
diminuer la fatigue que la chaleur rendait accablante, ils s'étaient
partagés en deux troupes et se relayaient ponctuellement de quart
d'heure en quart d'heure. Ceux des pêcheurs qui avaient droit au
repos venaient s'asseoir à l'ombre, sous l'arche d'un pont à moitié
écroulé, et formaient cercle autour d'un personnage qui semblait égayer
singulièrement leur récréation.
C'était un vieux soldat d'Avellino, aux traits durs et bronzés, aux
cheveux blancs et crépus, à la poitrine vaste et musculeuse. Il
suffisait d'un seul regard jeté à la hâte sur cet homme pour se
convaincre qu'il avait dû prendre une part active et glorieuse à toutes
les guerres qui agitaient depuis plus d'un demi-siècle son malheureux
pays, convoité comme une proie par tant de princes et de peuples
divers. Le nombre de cicatrices qui se croisaient en tous sens sur
le corps du vieillard était vraiment prodigieux. Il y en avait de si
profondes, qu'elles montraient s'être ouvertes plusieurs fois, comme
si le fer de l'ennemi, ne trouvant plus d'autre place, eût été obligé
de se plonger dans la même blessure. Ses bras, ses jambes, dont les os
fracturés avaient été remis ensemble tant bien que mal, ressemblaient
aux rameaux noueux et brisés d'un vieux tronc ravagé par la foudre.
Par quels liens mystérieux et inconnus l'âme d'un chrétien pouvait-elle
tenir è cet amas de membres mutilés, à ce débris de charpente humaine,
à cette ruine vivante?
C'était le secret de la Providence.
Ce qui est incontestable, c'est qu'il marchait, parlait, grondait,
accusait tout le monde avec une colère impuissante et risible. Depuis
quelques jours la haine et l'emportement du vieillard étaient arrivés
à un tel degré d'exaspération, que le plus âgé des enfans qui lui
restaient, le batelier, hélas! avait de la peine à le calmer.
Était-ce un nouveau chagrin dont le pauvre jeune homme ignorait la
cause?
Était-ce une nouvelle escapade du petit Peppino, enfant paresseux et
incorrigible, vrai lazzarone dans la force du mot?
Personne n'en savait rien.
La dernière de ces deux conjectures était néanmoins la plus probable,
car toutes les fois que le batelier s'éloignait pour aller à sa pêche
ou pour conduire ses passagers, le père, irrité, laissait tomber un
regard de courroux ou de mépris sur le dernier et le plus indigne de
ses fils.
Quoi qu'il en fût, les propos du soldat devenaient tellement violens,
que tout autre que lui eût payé bien cher ses paroles. Mais la seule
vengeance qu'on daignât tirer de ses plaintes stériles, c'était de le
livrer comme un jouet à la populace ameutée, qui profitait souvent de
l'absence du batelier ou de la faiblesse du lazzarone pour exciter les
grognemens du bonhomme et écouter en riant ses bravades.
En ce moment, le vieux Giordano Lancia (car c'était lui) était donc
sans défense. Son fils Lorenzo, tel était le nom du batelier, absent
depuis la veille, n'avait pas encore reparu: ce qui du reste lui
arrivait souvent, attendu qu'il était obligé de travailler pour trois,
pouvant ainsi suffire à peine à l'entretien de son jeune frère et de
son père infirme.
Inquiet, maussade et soucieux plus qu'à l'ordinaire, le vieux Lancia
reportait de la mer au rivage, et du rivage à la mer, le seul œil qui
lui restait, depuis qu'un grand coup de pertuisane l'avait réduit à
l'état de cyclope.
Assis sur un banc de chêne vermoulu et boiteux, digne piédestal d'un
tel débris, le soldat ne prêtait aucune attention aux railleries et aux
provocations des gens qui l'entouraient. Absorbé tout entier par son
idée, il semblait oublier le lieu où il était, la cause qui l'y avait
amené, et les paroles qu'il venait d'échanger avec quelques-uns des
pêcheurs qui tiraient les filets.
Enfin, après plusieurs questions demeurées sans réponse, après
plusieurs minutes de cette inspection continuelle et muette, Lancia
laissa échapper un cri de satisfaction, et presque au même instant
un petit lazzarone de douze à treize ans, dont les traits délicats,
le sourire épanoui et la tournure presque féminine contrastaient
complètement avec la physionomie dure et courroucée du soldat, arriva
près de lui en quatre bonds, et se coucha à ses pieds comme un levrier
essoufflé de sa course.
--Eh bien? fit le vieillard d'un ton sévère.
--Je ne l'ai pas trouvé; mais j'ai rencontré sa fiancée, la belle
lavandière, qui l'a vu hier au soir. Lorenzo était gai et bien portant,
comme à l'ordinaire, et il comptait travailler beaucoup dans la
matinée, parce que....
Ici l'enfant s'arrêta timide et interdit.
--Parceque?... interrompit le père d'une voix farouche.
--Parce qu'il m'a promis un bonnet neuf pour aujourd'hui que tout le
monde se fait beau pour la fête.
--Malheureux vaurien, c'est toujours à cause de toi que ce pauvre
garçon se tue de fatigue. Tu le feras mourir à la peine.
--Mon père....
--Tais-toi, lâche, paresseux, incapable.
--Mais, mon père, est-ce ma faute à moi si je ne puis gagner ma vie.
Personne ne veut de moi ni pour ramer ni pour tirer le filet. Les plus
vigoureux n'ont pas d'emploi ni de travail, et pourrissent sur le pavé
ou se font tuer à la guerre. Et puis, si je m'éloignais de vous, qui
soutiendrait vos pas, qui vous défendrait contre les insolens qui vous
manquent de respect?
Un rire bruyant et universel accueillit la dernière excuse de
l'enfant. Ses joues se couvrirent de pourpre; il se leva chancelant
de honte et de colère, et montra les poings aux railleurs, qui
ne daignèrent pas faire un seul geste pour repousser sa vaine
démonstration de fureur.
--Couche-toi, misérable! s'écria le père d'une voix de tonnerre,
couche-toi, mauvais chien, où tu rampais tout à l'heure. Voilà l'appui
que tu me donnes: jolie défense!
--Mais, mon père ... balbutia l'enfant, se laissant couler à terre par
un mouvement convulsif.
--Silence!... Veux-tu que je leur raconte ton dernier trait de bravoure?
--Grâce! mon père, murmura le lazzarone d'une voix suppliante, et il se
mit à lui baiser les genoux pour l'attendrir.
--Voyons, voyons, père Lancia, s'écrièrent les pêcheurs en s'approchant
du vieillard; laissez donc tranquille ce pauvre Peppino, et parlons de
notre affaire; ce qui est convenu est convenu.
--Vous avez ma parole, reprit le soldat gravement et s'apaisant par
degrés, quoique à vrai dire, ajouta-t-il en tournant son regard dans la
direction de l'église où la cour venait de se rendre, il vaudrait mieux
remettre le marché à un autre moment. Aujourd'hui le diable prie.
Les pêcheurs se regardèrent en souriant.
--Ah! ah! mon maître, voici que ça vous reprend: faites votre signe de
croix, et le diable n'aura rien à démêler dans vos affaires.
--Pour faire mon signe de croix, il faudrait avoir des bras, mes
amis, et je n'ai que des moignons. Aussi me contenterai-je de prier
mentalement le Seigneur d'envoyer,--pas plus que trois minutes,--un
bon tremblement de terre lorsque le cortége viendra à passer sous la
campanille du Carmine.
--Ceci n'est pas d'un bon chrétien, et encore moins d'un bon soldat:
revenons, s'il vous plaît, à notre marché; voulez-vous en courir la
chance?...
--Je vous ai dit que vous aviez ma parole.
--Tout ce que nous prendrons de poisson dans le filet que nous venons
de jeter, soit vingt _rotoli_, soit deux livres, est à vous, vous avez
le droit de l'emporter ou de le revendre, et cela moyennant six carlins
de votre monnaie. Si nous ne prenons que des cailloux, le prix sera le
même. Ça va-t-il?
--Touchez-là, s'écria vivement le vieillard, en tendant son bras mutilé.
--Vous oubliez, mon brave, que vous n'avez plus de mains. Cela ne fait
rien, votre parole est bonne, et puis c'est aujourd'hui jour de paie
pour les vétérans, vous devez vous trouver en fonds. Aussi, continua le
pêcheur en jetant un petit coup d'œil à ses camarades, toute la pêche
contre six beaux carlins à l'effigie de ce bon Charles d'Anjou, que
Dieu ait son âme dans son repos éternel.
Et il appuya malicieusement sur ces dernières paroles.
--L'âme de Charles est en lieu sûr, reprit le vieillard avec un rire
ironique, et j'espère que toute sa race ira bientôt le rejoindre.
--Oh! oh! répétèrent plusieurs voix, ceci nous paraît louche.
--Voilà bien les soldats! fit le pêcheur qui avait pris le premier la
parole: vous n'allez jamais au sermon, père Lancia, et vous ne vous
êtes jamais trouvé al Molo un dimanche après vêpres, lorsque le père
Girolamo, pour une demi-livre de poisson par tête, vient nous raconter
tant de belles choses sur ces bons maîtres que Dieu nous a envoyés du
fond de la Provence, de vrais saints de père en fils, quoi!
--Oui, oui, c'est vrai, murmura le soldat d'une voix sourde, le roi
Charles était un grand roi! Un roi de la branche cadette, comme ils
disent. Il protégeait les pauvres, mais il maltraitait leurs filles
en secret; il créait des nobles, mais il les dépouillait de leurs
priviléges; il fondait des couvens, mais il emprisonnait saint Thomas
d'Aquin; oui, il a élevé deux églises magnifiques: celle du Carmine, à
la même place où il avait fait décapiter Conradin, le roi légitime, et
celle de San-Lorenzo, où se rassemblaient autrefois les nobles et le
peuple dans le vieux palais communal; oui, le père Girolamo a raison,
voilà deux hôtels qui font bénir la mémoire de leur saint fondateur;
voilà deux chapelles préparées d'avance avec un soin tout paternel
pour les deux derniers descendans de ce bon roi, Jeanne et Lasdislas;
aujourd'hui la sœur est allée prier al Carmine: la fille de l'assassin
sur le tombeau de la victime; demain peut-être le frère ira prier à
San-Lorenzo: le fils de l'usurpateur sur le tombeau de la liberté!
Les rires et les chuchottemens s'arrêtèrent et le cercle se resserra
autour du vieillard.
--Oui, continua-t-il, ce sont de nobles rois, de père en fils.... En
effet, Charles II, ce maudit boiteux....
--Oh! quant à ça, vous boitez aussi, père Lancia.
--Moi, j'ai boité pour la première fois en me relevant du champ de
bataille sur lequel j'étais couché tout sanglant. Mais lui, c'est Dieu
qui l'a marqué de naissance. Ce maudit boiteux à tellement opprimé le
peuple, que le peuple, poussé à bout, s'est levé comme un seul homme et
a exterminé jusqu'au dernier de ses oppresseurs.
--Le peuple a eu raison! s'écria l'auditoire.
--Et Robert, à son tour, n'a-t-il pas usurpé le royaume qui appartenait
à son frère aîné l n'a-t-il pas attiré la guerre, la désolation, la
misère sur notre pauvre pays? Et Jeanne, sa digne fille, la digne tante
de cette autre qui porta son nom et qui l'a déjà surpassée en vertus,
n'a-t-elle pas étranglé son mari? Et lorsque le pauvre André, la voyant
tout occupée à tisser un cordon de soie et d'or, lui demanda à quoi
pouvait servir ce cordon, ne répondit-elle pas avec une infernale
impudence: C'est pour vous pendre, monseigneur!
--Horreur! fit le cercle atterré.
--Il est vrai, reprit le vieillard, que Charles III, son cher fils
adoptif, le père des princes qui nous gouvernent étouffa Jeanne à son
tour, qui cependant n'avait d'autre tort envers lui que de lui avoir
sauvé la vie tout enfant et de lui avoir donné un royaume. Mais, que
voulez-vous, la reconnaissance est héréditaire dans cette famille.
Aussi Charles III n'a-t-il pas tardé non plus à recevoir la récompense
de sa belle action. La veuve d'André lui avait fait présent de la
couronne de Naples, la veuve du frère d'André lui fit présent de la
couronne de Hongrie. Mais il n'eut pas le temps de payer ce second
bienfait comme il avait payé le premier, car un moment après qu'il eut
porté sa santé à la reine Elisabeth et à sa fille Marie, les deux
femmes soulevèrent à la fois leur verre, et à ce signal, un soldat qui
s'était tenu caché derrière lui, leva la hache et lui fendit le crâne.
Puis, comme il ne mourait pas assez vite au gré de ses parens, on le
traîna dans un cachot et on empoisonna sa blessure. N'est-ce pas, mes
enfans, que la généalogie de nos bons princes ne saurait être plus
édifiante, et que je connais notre histoire un peu mieux que le père
Girolamo? J'en ai été, voyez-vous; et tout ce que je vous dis là vaut
bien au moins deux livres de poisson par tête, mais je suis un pauvre
soldat et je me contente d'acheter le poisson que je mange.
Les pêcheurs qui avaient trouvé plaisant d'exciter le vieillard pour
s'amuser de ses folles menaces, demeuraient immobiles et cloués par
l'étonnement et par la terreur. Mais le quart d'heure du repos était
passé, il fallait relever la première troupe et retourner aux filets.
Ils se levèrent donc préoccupés des graves paroles qu'ils venaient
d'entendre, et reprirent lentement leur travail et leur chanson
monotone.
Les nouveaux venus s'installèrent sur le sable, et la conversation, un
moment interrompue, continua sur un autre ton:
--Eh bien! mon illustre Lancia, quel chien vous a mordu? Je vous
entends gronder sourdement comme le Vésuve au moment d'une éruption. Y
a-t-il quelques dangers pour ceux qui vous entourent?
--Je sais d'où lui vient ce nouveau surcroît d'aménité, dit un pêcheur
qui n'avait pas encore parlé, en essuyant du revers de sa main la sueur
qui ruisselait à larges gouttes de son front.
--Vraiment! fit le soldat d'un ton goguenard.
--Depuis cinq ou six jours, il n'est plus reconnaissable. D'abord il
ressemblait à un dogue qui n'aurait pas d'os à ronger, et maintenant on
dirait un ours qu'on aurait fait jeûner une semaine.
--Et après? continua le vieillard en regardant fixement son
interlocuteur.
--Après,--si tu ne finis pas de grogner,--je vais conter une histoire
que nul ne sait ici,--vieux conteur,--et dont j'ai été témoin lundi
passé ... à la nuit tombante.
--Parle, que l'enfer t'écrase! dit le vieillard tremblant de colère et
de crainte.
L'enfant tressaillit et tourna un regard épouvanté vers le pêcheur.
--Eh bien! messieurs, j'étais lundi, vers le soir, tapi dans un coin
de la petite rue de Santa-Maria-Nera, où je m'abritais de la pluie
qui tombait à verse. Personne ne marchait par ce beau temps, excepté
le brave Lancia, qui, en sa qualité de héros, ne craint ni l'eau ni
le feu, et le garçon que voilà, qui est à son père ce que la béquille
est au perclus, ce que le chien est à l'aveugle. Le vieux Lancia
tenait le milieu du pavé, comme un marguillier allant en procession,
ou un capitaine commandant la parade, lorsque tout à coup le grand
chambellan, débouchant de la rue, le heurta de son cheval et le
renversa sur le pavé, sans le moindre respect pour ses glorieux
services.
--Malédiction! s'écria le vieillard. Tout est dit; je perdrai mon
troisième fils, mon pauvre Lorenzo!
--Il devient fou! firent les pêcheurs en haussant les épaules, tandis
que Lancia, accablé de désespoir et de honte, répétait des mots sans
suite et de terribles menaces.
--Je n'étais pas seul.... Malheur! Un autre a été témoin de
l'insulte.--Oh! cette fois-ci, je ne puis plus le cacher à Lorenzo, mon
dernier, mon seul fils! Il me vengera! et puis la mort! C'est clair. On
le tuera, lui aussi.... Mes cheveux blancs! mes blessures! ma gloire!
infâme!...
Puis, reprenant tout à coup son énergie et sa lucidité de raison
ordinaires, et s'adressant aux pêcheurs étonnés de sa brusque sortie:
--Oui, messieurs, s'écria-t-il, ce que cet homme vient de vous dire est
vrai. Le grand-camerlingue m'a jeté dans la boue, et je n'en ai rien
voulu dire à Lorenzo, car je le connais, celui-là, il est mon digne
fils, il est le digne frère de mes deux enfans tombés à mes côtés sur
le champ de bataille; il aurait vengé mon honneur au prix de la vie,
tandis que ce malheureux poltron que vous voyez à mes pieds....
--Tiens! dit le plus jeune pêcheur, ce n'est pas sa faute, à lui, si ce
pauvre Peppino a eu peur....
Peur! peur! répéta le vieillard avec une terrible explosion de colère,
l'entends-tu, misérable? l'entends-tu? on a insulté ton père devant
toi, on t'appelle lâche devant ton père, et tu ne bouges pas de ta
place! Mais tu n'es donc pas mon fils, malheureux?
Le regard de l'enfant étincela comme un éclair, mais il ne fit pas un
mouvement.
--Calmez-vous, calmez-vous, père Lancia, reprirent les pêcheurs d'un
ton sérieux et attendri. Voyons, nous avons eu tort de plaisanter, et
vous avez eu plus tort que nous de vous faire de la peine pour des
enfantillages. C'est fort heureux que Lorenzo ne soit pas là; c'est un
digne garçon et qu'il ne faut pas exposer sans motif. Songeons à notre
pêche, voilà notre tour de tirer les filets ... nous n'en avons plus
que pour un quart d'heure. Bonne prise, père Lancia, et laissons là le
grand camerlingue et le diable qui le protège. D'ailleurs, on le sait,
les nobles sont toujours les nobles.
Et les pêcheurs s'éloignèrent sur ce consolant axiome.
--Lui, noble! répondit le vieux soldat sans s'apercevoir que le cercle
venait de changer encore une fois et que ses auditeurs n'étaient plus
les mêmes. Lui, noble! Mais savez-vous quel est ce Pandolfo Alopo, ce
puissant feudataire qui marche fièrement à la tête de l'aristocratie
napolitaine, ce brillant cavalier qui foule aux pieds les passants?
--Ah çà! qu'est-ce qu'il nous veut, à présent, avec son Pandolfo? Ohé!
Lancia! Giordano! Messire! Maître! vous nous prenez pour d'autres.
--Savez-vous quel est ce Pandolfello, le premier chambellan du roi,
le plus puissant baron du royaume? Je vais vous l'apprendre, moi
l C'est un bâtard qui n'a jamais connu ni son père ni sa mère, un
mendiant rongé de vermine, un vagabond expulsé de son village comme
une bête immonde. Et savez-vous qui a recueilli ce bâtard, qui a fait
la première aumône à ce mendiant, qui a placé ce vagabond dans les
écuries du roi? C'est moi! moi qu'il a lâchement outragé. C'était un
enfant frêle, étiolé, maladif. Grâce à moi, il reprit peu à peu à la
vie et à l'espérance; grâce à moi, l'adolescent pâle et chétif devint
un jeune homme robuste et bien tourné. Ce fut alors que la princesse
le découvrit dans son humble costume et en fit d'abord son échanson,
ensuite son favori, comme elle en fera bientôt votre roi. Oui,
messieurs, un garçon d'écurie!
--C'est impossible! s'écrièrent les pêcheurs.
--Oh! ce que je vous dis là est bien la vérité, et je n'eusse pas
craint de la lui jeter à la face; mais je n'ai pas de bras, mais je
n'ai plus de jambes, je ne pouvais courir après lui, je ne pouvais
l'arracher de sa selle, je ne pouvais graver sur son front le talon de
mon soulier, comme il avait flétri ma poitrine du sabot de son cheval.
Honte et misère!
--Lancia, dirent les pêcheurs à voix basse, il ne fait pas bon de
parler ainsi du grand chambellan. Parlez des morts tant que vous
voudrez, personne ne se lèvera pour les défendre; parlez de la régente,
parlez du roi, ils vous le pardonneront peut-être. Mais pas un mot sur
Pandolfello, ou prenez garde à vous, prenez garde à vos enfans, prenez
garde à Lorenzo!
Cependant la pêche touchait à son terme, et les filets devenaient si
lourds que ceux qui tiraient la corde se virent obligés de demander un
renfort de bras. Tous les pêcheurs se mirent à la chaîne, et on oublia
bientôt le vieillard et ses plaintes pour commencer un autre dialogue
d'une toute autre nature.
--Par la Madone! fit l'homme qui avait proposé le marché, voilà une
belle affaire! Il y a là pour deux cents livres de poisson, peut-être,
et nous venons de le laisser à ce vieux diable enragé pour six carlins.
--Tu n'en fais jamais d'autres, dit son voisin en frappant le sable du
pied; avant hier tu as refusé trois ducats de la pêche, et nous n'avons
pris qu'un manche à balai.
--Et pourtant j'avais consulté saint Pascal, continua l'homme au marché
en s'adressant à lui-même; ce n'est pas bien, cela! A la première
quête, je me souviendrai de ce tour.
--Dites donc, l'Avellinois, voulez-vous me céder votre poisson pour une
piastre?
--J'en donne deux.
--J'en donne trois.
Et les pêcheurs poussaient les enchères à mesure que les filets
approchaient du rivage. Mais le vieillard, distrait et comme hébété, ne
semblait rien comprendre aux propositions qui se pressaient de toutes
parts.
--Le bonheur le rend idiot, se disaient les pêcheurs.
--Je crois bien, c'est énorme.
--Les filets auraient dû se rompre.
--Je parie pour un thon.
Et tous ces hommes au visage enflammé, aux bras tendus, aux yeux
étincelans se serraient autour de la prise avec une curiosité haletante
et cupide, lorsque tout à coup un seul cri s'échappa de leurs
poitrines, et ils reculèrent d'effroi à la vue d'un cadavre.
--C'est un homme poignardé!
--Un jeune homme!
--Un pêcheur!
Ces mots sinistres circulaient dans la foule, attérée et tremblante,
lorsque Lancia, bondissant sur son siége et dominant le tumulte d'une
voix forte et brève:
--Un cadavre! dit-il; c'est quelque nouvelle victime de nos tyrans.
Ecartez-vous, messieurs! il est à moi, il m'appartient, je l'ai payé,
c'est ma pêche!
Et marchant d'un pas ferme et sûr au milieu du peuple qui se rangeait
en silence, il arriva aux filets, se baisse lentement pour regarder le
corps de plus près, et à son tour, l'infortuné vieillard poussa un cri
soudain, désespéré, terrible:
--Lorenzo! mon fils!
Il ne put en dire davantage et roula sur le sable, à côté du cadavre de
son enfant.
Mais le petit lazzarone, qui était resté jusqu'alors dans une attitude
nonchalante et impassible, écoutant, sans répondre un seul mot, les
reproches de son père et les insultes de la foule, se leva avec la
rapidité de l'éclair, prit son père dans ses bras avec une force dont
personne ne l'eût cru capable, le posa doucement sur son banc de chêne,
et sans proférer un cri, sans jeter un regard sur le corps de son
frère, il disparut du côté de l'église.
Au même instant, le royal cortège parut à l'angle de la rue, précédé de
plusieurs rangs d'enfants, d'hommes et de femmes, tous presque nus, et
disposés par ordre d'âge et de haillons. Les vociférations sinistres
parties du groupe des pêcheurs se perdirent au milieu des acclamations
frénétiques de cette masse nombreuse et compacte, qui ouvrait la marche
en poussant des cris sauvages. Au reste, les soldats de l'escorte
jouaient si bien du plat de leurs épées et du bois de leurs lances, que
la foule se rangea sur deux ailes et laissa défiler la procession en
silence.
Les chevaliers, les barons, le clergé, les hauts dignitaires suivis
d'écuyers, de valets et de pages, rivalisaient par le luxe de leurs
costumes, par la beauté de leurs chevaux, par l'éclat de leur armure.
Les aigrettes de diamants, les casques d'or, les cuirasses d'argent
étincelaient au soleil et forçaient le peuple ébloui de baisser le
regard.
Jeanne de Duras, régente du royaume, montait un cheval arabe plus blanc
que la neige, couvert d'une housse de soie et d'or, bordée de perles à
la manière orientale. La sœur de Ladislas, dont le souvenir est resté
dans la tradition populaire comme un type de toutes les perfections
que la nature puisse accorder à une femme, était alors dans tout le
développement de sa magnifique beauté. Quoiqu'elle eût déjà dépassé
sa trentième année, il était impossible en regardant l'exiguité de sa
taille, la pureté de son front et l'éclat velouté de ses cheveux, de
lui donner plus de vingt ans. L'extrême régularité de son profil et
de ses sourcils noirs, noblement arqués, donnaient à sa figure un air
imposant, tempéré par la douceur de ses regards humides et voilés. Une
séduction irrésistible, un charme impérieux, semblaient enchaîner à ses
pieds les volontés les plus rebelles, les orgueils les plus indomptés.
Jamais femme n'a inspiré plus de respect et plus d'amour; jamais reine
n'a possédé une grâce plus sévère, une plus séduisante majesté.
A la droite de Jeanne, Pandolfello, qui, après son meurtre infâme,
avait à peine eu le temps de changer de costume pour se présenter au
château, faisait caracoler avec une noble aisance un coursier calabrois
d'un noir d'ébène, qui, pour la perfection de ses formes et pour la
souplesse de ses mouvemens n'avait pas d'égal dans les écuries du roi.
Pandolfo Apollo était à peine âgé de vingt-cinq ans; mais cet espace de
temps, si court qu'il puisse paraître, lui avait suffi pour s'élever
de la plus vile condition à une fortune presque royale. Admirablement
beau, mais d'une beauté mâle et fière, il dominait de sa tête hardie
cette brillante cohue de barons et de princes, assez misérables pour
l'envier dans le cœur, assez lâches pour prosterner huit siècles de
noblesse aux pieds d'un bâtard.
Ses cheveux s'échappaient en boucles épaisses et parfumées d'une riche
barette de velours, ornée d'une agrafe de diamant et d'une seule plume
noire. Son regard s'arrêtait sur Jeanne, avec cette expression d'empire
irrésistible qui avait forcé la princesse à lui livrer en un seul jour
les faveurs de la cour et les destinées d'un royaume. Sa taille était
serrée d'un pourpoint d'une très-grande richesse, dont le fond noir
disparaissait sous l'or et les pierreries, et on voyait briller sur sa
poitrine les insignes de l'ordre de la Nef, singulière et classique
décoration inventée par le roi Ladislas en l'honneur des Argonautes, et
qui a peut-être donné l'origine à l'ordre de la Toison-d'Or.
Au moment où le noble couple passait devant la jetée, sur laquelle les
pêcheurs avaient exposé le cadavre de Lorenzo, le vieillard, que les
cris du peuple avaient tiré de sa torpeur, leva ses bras mutilés et
lança sur son ennemi une malédiction foudroyante. Hélas! il ne savait
pas encore que c'était le même homme qui, non content d'avoir outragé
le père, venait d'assassiner le fils! Il le maudissait cependant par
haine, par instinct, par pressentiment peut-être! Puis, voyant que
sa voix, affaiblie par la douleur et perdue dans les acclamations
générales, n'arrivait pas jusqu'au chambellan, il voulut porter les
yeux sur son jeune enfant pour lui reprocher une dernière fois sa
lâcheté: mais, nous l'avons dit, l'enfant n'était plus là pour écouter
ses reproches.
Mesurant d'un regard aussi rapide que sûr la distance qui le séparait
du cortège, Peppino avait rampé comme une couleuvre, à plat ventre,
au risque d'être écrasé sous les pieds des chevaux. Puis se dressant
soudain, comme une apparition sinistre, entre Jeanne et son favori,
il avait frappé ce dernier d'un coup de poignard. Pandolfo tomba sans
pousser un seul cri, tellement le choc avait été subit et violent, et
la princesse ne s'était encore aperçue de rien que déjà tout le monde
se ruait sur le petit lazzarone.
Lancia ne voyant pas son fils à sa place ordinaire, avait tout deviné.
Reprenant tout à coup sa force, sa santé, sa jeunesse, il s'avança sans
guide, sans appui, sans douleur, et se plaçant devant Jeanne:
--Grâce! s'écria-t-il en sanglotant, grâce pour mon dernier enfant!
--Je ne suis plus enfant, je vous ai vengé, mon père, répondit Peppino
d'une voix ferme; je suis un homme, et je saurai mourir en homme.
--Grâce pour lui, madame! répétait le vieillard avec des cris
déchirans. J'ai perdu deux enfans à la guerre, le troisième, on vient
de me le tuer; que me restera-t-il si vous me prenez mon dernier?
--Point de grâce pour l'assassin! s'écria Jeanne, les traits contractés
par la douleur et par le désespoir.
--Prenez ma vie, mais sauvez mon enfant.
--Que veux-tu que je fasse de ta vie, à toi, misérable vieillard? te
l'arracher serait une récompense.
--Alors, madame, je demanderai justice au roi!
--Va te traîner jusqu'à lui si tu le peux; en attendant, ton fils
expirera dans les tourmens.
--Hélas! madame, si je ne puis aller jusqu'au roi, Dieu l'enverra
peut-être jusqu'à moi.
--Emparez-vous de l'assassin, dit Jeanne à ses soldats, et qu'on jette
ce vieillard à la mer.
--Et moi je demande leur grâce! s'écria en se relevant Pandolfo, qui
avait été renversé par le choc et non par la blessure. La Providence a
sauvé mes jours, et les reliques du bienheureux saint Janvier, que j'ai
toujours portées sur mon cœur, ont émoussé le poignard des assassins.
--L'infâme avait une cuirasse! murmura Peppino en jetant à son père un
regard désespéré.
La régente ne trouvait pas de mots pour exprimer sa joie, et, dans
son délire, elle se fût jetée au cou de son amant en présence du
peuple entier, si le grand protonotaire, qui occupait par son grade la
deuxième place dans le cortège, ne l'eût arrêtée d'un regard. Puis,
s'approchant de Pandolfello, il lui dit à l'oreille:
--Vous savez, mon cher seigneur, que je remplis les fonctions de
premier juge du royaume. Mon dévouement vous est connu. Que votre
seigneurie ordonne de quelle mort il lui serait agréable de voir mourir
ce misérable. Pendu, écartelé, brûlé, rompu vif; votre volonté sera ma
loi. Attenter aux jours de votre excellence! mais c'est porter un coup
à la sûreté de l'Etat! C'est presque un crime de lèse-majesté!
--Merci, mon noble seigneur, répondit le chambellan à voix basse; je
sais gré à votre excellence de cette offre amicale et m'en souviendrai
en temps et lieu. Mais la mort de ce manant m'est tout à fait
inutile; qu'on le jette dans un cachot, et toutes les fois qu'un homme
nous gênera, nous le ferons passer pour son complice. Lorsque nous
aurons besoin de ses aveux, il suffira de quelques traits de corde:
recommandez-le à vos tourmenteurs ordinaires: c'est un sujet précieux.
Les deux grands officiers de la couronne se séparèrent avec les marques
d'une déférence mutuelle, et Pandolfo s'approcha de Jeanne pour la
remercier, par un tendre regard, de l'intérêt qu'elle venait de lui
montrer. Le cortège reprit sa marche.
Quant au peuple, il était venu pour, voir une fête, et il assistait à
une tragédie. C'était deux spectacles pour un. Aussi criait-il de toute
la force de ses dix mille poumons:
--Vive saint Janvier! vive le grand chambellan!