LA PÊCHE AUX FILETS

I

Lorsque j'avais le bonheur de demeurer à Naples, place de la Vittoria,

hôtel de monsieur Martin Zirr, au troisième, vis-à-vis le Chiatamone et

le château de l'Œuf, tous les matins, en m'éveillant, je m'accoudais

à ma croisée, et, jetant au loin mes regards sur ce miroir éclatant

et limpide de la mer Tyrrénéenne, je me demandais, à part moi, d'où

pouvait venir un si triste proverbe, dans le pays le plus gai, le

plus insouciant et le plus heureux qui soit au monde: _Voir Naples et

mourir!_

A force de réfléchir, je crois pourtant avoir trouvé l'origine de ce

rapprochement bizarre et sinistre: c'est qu'il n'est pas une seule

époque de l'histoire napolitaine où, par une cruelle ironie de la

nature, cette ville, si heureuse en apparence, n'ait été désolée par

quelque terrible fléau; ce peuple, si paisible et si calme, n'ait

été agité sourdement par l'émeute et la guerre civile; ces eaux, si

transparentes et si pures, n'aient été rougies par le sang.

Remontez seulement de quelques années: c'est Caracciolo pendu au mât

d'un vaisseau, au milieu d'une flotte pavoisée des plus brillantes

couleurs.

Remontez encore: c'est Masaniello empoisonné aux acclamations du

rivage, criblé de balles au pied de l'autel.

Remontez toujours, et l'imagination reculera épouvantée devant les

luttes des Anjou et des Duras, devant les meurtres et les crimes des

deux Jeanne, sombres constellations qui ont laissé sur ce beau ciel de

l'Italie un long sillon de sanglans souvenirs.

Arrêtons-nous là, et déchirons une ou deux pages de cette affreuse

histoire: c'est un récit que personne encore n'a fait, que nous

sachions; c'est un drame simple et terrible qui se déroule au milieu

des incidens les plus rians et les plus pittoresques; c'est un lugubre

tableau, aux personnages sombres et muets, au fond joyeux et splendide.

Nous sommes en 1414, le 25 juillet, par une des plus brillantes soirées

de ce mois, dont la chaleur est d'habitude étouffante à Naples, et qui,

dans cette néfaste année où se place notre histoire, dépassa tous les

degrés de température que la nature humaine peut supporter.

Le soleil, entouré d'une auréole de vapeurs, rouge comme un fer

sortant de la fournaise, s'était plongé avec impatience dans une mer

de plomb fondu; on eût dit que l'astre du jour, dont l'apparition est

ordinairement saluée par des chants d'allégresse et le départ est

accompagné tristement par le son des cloches plaintives, ce jour-là

s'était hâté de se dérober au spectacle des souffrances et aux

malédictions des hommes.

Mais la nuit, si vivement désirée, n'avait apporté aucun soulagement à

la population affaiblie; une brise, imperceptible et légère, qui avait

erré çà et là pendant la fin du jour, pareille au souffle du mourant,

venait de s'éteindre tout à fait, et la nature gisait haletante,

immobile, épuisée, comme une vierge antique au pouvoir d'un dieu

impitoyable et vainqueur.

Le golfe, si azuré, si bruyant, si animé dans des jours meilleurs,

ressemblait à un de ces lacs plombés et maudits, tels que l'Averne, le

Fucinus et l'Agnano, qui couvrent d'un immense linceul mortuaire les

volcans éteints.

Pas une voile, pas un flambeau, pas une chanson de pêcheur attardé

n'effleuraient l'impassible surface; le silence de la mort régnait sur

la ville et sur la mer comme aux portes d'une autre Pompeïa. Le Vésuve

grondait sourdement dans ses immenses profondeurs, prêt à vomir sa

lave dévorante sur la campagne déjà à moitié embrasée. Dans les vastes

plaines élyséennes les mânes des anciens semblaient se réjouir de cette

atmosphère de fumée infernale, que bientôt nul mortel ne pourrait plus

respirer. La Margelina se couvrait d'un voile, le Pausilippe n'osait

plus se mirer dans les eaux qui l'entourent, et la belle et voluptueuse

Sorrente, symbole de poésie et d'amour, la mère du Tasse, la nourrice

de Virgile, paraissait rendre le dernier soupir, semblable à Proserpine

se débattant en vain dans les bras de Pluton.

Au fur et à mesure que la nuit avançait, une torpeur irrésistible

gagnait de plus en plus les habitans de Naples. Tout le monde avait

cédé à une lassitude qui tenait encore moins du sommeil que de la

léthargie; on eût dit que les étoiles craignaient de montrer leur face

souriante et sereine, et perçaient faiblement l'épais rideau de vapeurs

comme les rayons d'une lampe agonisante à travers un double rempart

d'albâtre. Une lueur incertaine et blanchâtre éclairait confusément les

objets, et le seul bruit vivant, au milieu de ce calme universel, était

le son lent et monotone de la cloche qui marquait l'heure à l'horloge

du château.

Cependant, malgré la prostration générale, un homme veillait. La haine

et l'ambition avaient chassé à jamais la fatigue de ses membres, le

sommeil de ses paupières, le repos de son cœur. Debout et immobile

derrière la croisée d'une petite maison de Chiatamone, il fixait

obstinément ses yeux sur un point de l'horizon du côté de Caprée.

Tout à coup son jeune front de vingt-cinq ans s'éclaircit, ses noirs

sourcils froncés se détendirent, un sourire de satisfaction erra sur

ses lèvres contractées. C'est qu'il avait aperçu au loin, sur le golfe,

une faible lumière qui avait un moment brillé à l'horizon, et s'était

promptement évanouie comme ces feux follets qui ne laissent aucune

trace de leur passage.

C'était apparemment un signal convenu, car au même instant le jeune

homme tressaillit, se détacha promptement de la croisée près de

laquelle il veillait, s'enveloppa d'un long manteau noir, passa à

sa ceinture une corde, prit dans sa main une torche de résine et

un stylet, et s'avança d'un pas lent et discret vers la jetée de

Santa-Lucia.

L'horloge de Pizzo-Falcone sonnait lentement le douzième coup de

minuit. Le phare nocturne que l'inconnu avait paru attendre avec tant

d'impatience, brilla de nouveau à une distance plus rapprochée, et

disparut la seconde fois comme la première.

Malheureusement, notre jeune homme eut beau jeter ses regards sur

toute l'étendue du rivage, il ne vit pas une barque, pas un seul

bateau amarré à la rive. Les pêcheurs et les mariniers, chassés par

le _sirocco_, avaient été chercher sous des grottes ou derrière les

écueils un abri et un peu de fraîcheur.

Au reste, en supposant qu'il eût rencontré quelqu'un dans cette nuit

de malheur, ce n'eût pas été chose facile de déterminer, de gré ou

de force, cette personne à se mettre à la mer. Le pêcheur napolitain

craint le sirocco presqu'autant que le lazzarone les sbires; par un

temps pareil, un descendant de Masaniello n'aurait pas touché à une

rame pour tout l'or du monde. Bien plus, se fût-il agi de chasser le

diable, personne n'aurait porté la main à son front pour faire le signe

de croix.

Absorbé par sa préoccupation profonde, le jeune seigneur n'avait

pas réfléchi à un obstacle bien facile à prévoir dans cette saison

brûlante, et d'après la paresse naturelle des gens du pays. Que faire?

se mettre à la recherche des absens? qui sait jusqu'où l'aurait mené

une telle expédition? et il aurait risqué à la fin d'être reconnu.

Attendre sur le port et rendre de là le signal au bateau mystérieux

qui venait à sa rencontre; c'était un parti auquel il ne savait se

résoudre, car l'entretien qu'il devait entamer ne pouvait avoir pour

témoin que le ciel et la terre.

Tandis qu'il arpentait le rivage, en proie à la plus grande agitation,

en tournant par hasard un pilier auquel on attachait d'ordinaire

quelque gros galion démâté, en état de réparation, il aperçut une

barque à moitié engravée dans le sable, et au fond de cette barque un

jeune batelier de dix-huit à vingt ans, profondément endormi.

Ce qu'on pouvait voir de ses traits et de sa figure, à travers la

lueur phosphorescente de cet air embrasé, respirait l'intérêt et la

sympathie. De son long bonnet rouge s'échappait une chevelure noire,

épaisse et bouclée; une petite image de Sainte-Marie du Carmel, brodée

sur un morceau d'étoffe noire, pendait à son cou robuste et bien

modelé. Son costume se composait en tout d'une espèce de gilet de

drap rouge et d'une large braie de toile rayée qui lui venait un peu

au-dessous du genou; les bras, la poitrine et les jambes du pêcheur

étaient entièrement nus.

À cette rencontre inattendue et miraculeuse, l'homme au manteau noir,

quel que fût son désir de s'entourer de silence et de mystère, poussa

une acclamation de joie. Il était temps, la barque étrangère qui menait

vers lui le messager attendu, arrivée à la moitié du golfe, avait fait

un troisième signal.

L'inconnu doubla le pas, se courba à la hâte vers le batelier endormi,

et le secoua fortement par le bras.

--Excellence, murmura le pêcheur machinalement, me voici! je suis prêt,

excellence!

Et, après deux ou trois essais également infructueux pour ouvrir

les yeux et pour se tenir sur ses jambes, accablé de fatigue et de

sommeil, il chancela et retomba au fond de sa barque.

--Debout, mon garçon, j'ai besoin de ton bateau, fit l'inconnu en le

soulevant par la taille; je n'ai pas de temps à perdre, vite la rame à

l'eau et partons.

--Vous parlez bien, monsieur, répondit le pêcheur qui commençait à

s'éveiller et à arrêter les yeux sur son interlocuteur, lequel ne lui

paraissait déjà plus mériter le titre d'excellence; vous parlez bien

pour vos affaires; mais avant de m'éveiller si brusquement, il me

semble que vous eussiez bien fait de vous informer si j'étais disposé à

travailler par une nuit pareille, où même les âmes du Purgatoire, qui

pourtant doivent être faites à la chaleur, n'oseraient quitter leur

four, fût-ce pour s'en aller en paradis.

--Et comment, drôle, pouvais-je deviner tes intentions sans t'éveiller?

dit le jeune seigneur se contenant avec peine?

--Alors, il valait mieux me laisser dormir.

--Par la mort-Dieu! s'écria l'inconnu en frappant du pied, n'est-tu pas

là, _brigante_, pour servir le public?

--Le jour, c'est possible; mais la nuit je suis libre. Ainsi donc, si

_tu_ n'as plus rien à me dire, conclut le pêcheur tout à fait éveillé,

et passant, sans trop de cérémonie, de l'excellence au tutoiement le

plus simple, tu peux bien t'en aller à tous les diables!

--Allons, allons, reprit l'inconnu en voyant qu'il n'était pas prudent

d'irriter un homme dont il avait si grand besoin, rends-moi ce petit

service, et je te payerai ta course tout ce que tu voudras.

--Même une once d'or? demanda le pêcheur d'un ton goguenard.

--Même deux, pourvu que tu te dépêches.

--Alors c'est différent, répondit le batelier en attachant son regard

fixe et pénétrant sur l'inconnu; nous pouvons nous entendre.

Et il ajouta tout bas:

--Ou cet homme est un prince déguisé, ou un galerien qui s'échappe.

--Voyons, dit l'inconnu en sautant dans le bateau, en finiras-tu,

malheureux?

--Un moment, _signor mio_; irons-nous bien loin? car, en vérité, cette

nuit, avec la meilleure volonté du monde, je ne puis remuer les bras.

--Deux milles tout au plus.

--Deux milles à aller et deux milles à revenir ... ça fait quatre;

laissez-moi chercher un compagnon.

--C'est inutile, je t'aiderai moi-même, dit le jeune seigneur

saisissant une rame et faisant d'un seul coup voler le bateau comme une

flèche.

--Et vous me donnerez, comme nous en sommes convenus, deux onces d'or?

--En voici quatre, répondit l'inconnu en lui jetant sa bourse avec

mépris, et je t'en promets trois fois autant lorsque nous serons de

retour; silence et courage.

--Pardonnez-moi, excellence, reprit le pêcheur en rougissant de honte,

d'étonnement, et même d'un certain dépit. Vraiment, j'étais encore

endormi ... je ne sais plus où j'avais la tête ... j'ai eu tort.

Reprenez votre or, j'ai plaisanté. Mais je vais vous montrer que je

sais bien servir mon monde et faire mon devoir. (Et en parlant ainsi,

il ramait de toutes ses forces.) Que diable! je ne suis pas un juif, et

je tiens beaucoup à sauver mon âme. Une piastre c'est assez ... c'est

même trop. Il est vrai qu'à la nuit il n'y a point de tarif; mais je

ne surfais personne. Et, si ce n'était que demain c'est jour de fête,

qu'on annonçe de grandes réjouissances publiques, une procession, des

courses, une belle pêche aux filets, je ne vous aurais demandé qu'un

carlin par mille, le prix ordinaire.... Mais je suis à sec, j'ai tout

donné à mon père et à mon jeune frère ... un gamin paresseux dont vous

ne vous faites pas une idée ... tout ce que j'avais.

Mais l'inconnu n'écoutait plus son bavardage. Se voyant à deux ou trois

portées d'arbalète du point qu'il voulait atteindre, il battit son

briquet, alluma sa torche, et l'agita au-dessus de sa tête. Aussitôt

on vit flamboyer, à deux ou trois cents pas, un second _fanal_; et

une barque, poussée par de vigoureux rameurs, franchit rapidement la

distance qui séparait les deux personnages mystérieux de ce rendez-vous

nocturne.

Alors on put apercevoir, sur la poupe du bateau qui venait de Caprée,

un vieillard d'une soixantaine d'années, à la barbe et aux cheveux

blancs, au dos voûté, revêtu d'une espèce de froc et coiffé d'un long

chaperon.

--Eteins ton flambeau, dit le vieillard à voix basse, on ne saurait

avoir trop de prudence.

--Je ne serais pas fâché d'examiner tes traits, dit le jeune homme, et

de voir d'abord à qui j'ai affaire.

--A quoi bon? puisque tu ne me connais pas; avant toute explication,

je te dirai mon mot d'ordre, et si tu ne me réponds pas le tien, nous

briserons là, et je m'en retournerai comme je suis venu.

--C'est juste, dit le jeune homme en jetant sa torche à la mer; voilà

pourtant l'inconvénient de ne pas connaître les gens qu'on emploie, et

de choisir des agents par procuration.

--Mon Dieu! répliqua le vieillard avec un sourire d'ironie, cela nous

arrive assez souvent de ne connaître ni nos amis, ni les gens qui

nous servent, ni ceux qui nous desservent. Malheureusement on n'a pas

toujours un mot d'ordre pour se tirer d'embarras.

--Dis-moi donc le tien, astrologue.

--Le voici, échanson: _Aut César, aut nihil;_ à ton tour....

---_Trois fois maudit, une fois damné!_

--C'est bien; et sautant d'un bond dans le bateau du jeune homme, avec

une légèreté et une force qu'on n'aurait pas dû attendre d'un homme de

cet âge, le vieillard fît signe à ses deux matelots de s'éloigner sur

le champ et de revenir auprès de lui lorsqu'il les sifflerait.

Lorsque la barque qui avait amené l'étranger fut hors de la portée

de la voix, le vieillard fit un geste significatif pour indiquer la

présence du batelier qui était de trop dans l'entretien qui allait

suivre.

--Parle avec assurance, dit à demi-voix le jeune seigneur, je réponds

de la discrétion de cet homme.

Si le pauvre pêcheur avait pu entendre ces paroles ou voir le sourire

fatal qui les accompagnait, il eût passé le peu de moments qui lui

restaient à vivre à recommander son âme à Dieu; mais il avait vingt

ans, se sentait fort de son innocence, et aimait la plus jolie

lavandière de Nésida; si bien que dans cet instant terrible, au lieu de

songer à son âme, il pensait tranquillement à sa belle fiancée.

--Parle, répéta le jeune homme d'un ton impérieux, quelles nouvelles

m'apportes-tu de notre conquérant.

--Monseigneur, murmura le vieillard d'une voix lente et lugubre, depuis

que l'envoyé de votre excellence est venu m'engager à votre service, je

n'ai jamais cessé d'observer le cours des astres pour....

--Je t'ai pris pour observer les actions du roi et non pas le cours des

étoiles.

--Mais, monseigneur, je m'appelle Galvano Pedicini, je suis médecin et

astrologue.

--Et je te paye, moi, comme espion et empoisonneur.

--Pardonnez-moi, excellence, vous me faites honneur de la moitié;

jusqu'à présent j'ai consenti à vous tenir au courant des progrès de

Ladislas dans la guerre de Toscane; quant à l'autre point, il n'en a

jamais été question dans vos lettres et dans vos messages.

--C'était sous-entendu.... Mais voilà pourquoi, avant de te donner mes

dernières instructions, j'ai voulu te parler moi-même et ne plus me

fier à des intermédiaires.

--Me voici prêt à recevoir les ordres de votre excellence, mais je

dois dire à monseigneur que si les services qu'il attend de moi sont

de nature à porter le trouble dans ma conscience, alors ma probité

m'impose....

--De demander un double prix: c'est trop juste. Voyons d'abord comment

tu t'es acquitté de ma première commission. Que vous ont appris les

constellations jusqu'ici, messire astrologue?

--Hélas! monseigneur, continua le magicien d'une voix dolente,

les astres m'ont trompé encore une fois, ou plutôt, puisque les

constellations sont infaillibles, moi-même, dans mon empressement

à scruter l'avenir, j'ai dû commettre une erreur dans mes calculs,

et je vous avais prédit que l'orgueil et la puissance de Ladislas

se briseraient contre les murs de Bologne. L'éclipse totale de Mars

n'admettait pas de doutes à cet égard.... Eh bien! malgré l'éclipse,

j'ai la douleur de vous annoncer que le roi....

--A pris non-seulement Bologne, mais Sienne également....

--Sienne aussi! s'écria l'astrologue avec étonnement et terreur, et qui

a pu vous dire?...

--Qui m'a dit qu'il avait pris Bologne?...

--Vous saviez donc?...

--Que les vents te servent aussi mal que les astres.

--Pas possible.

--Si tu un doutes encore, entre demain dans la ville, et si un homme

qui a vendu comme toi son âme à Satan, ne craint pas d'entrer dans une

église, tu verras que moi et la princesse régente nous irons rendre

grâce, avec toute la cour, à Santa-Maria-del-Carmine, pour la double

victoire qu'elle a bien voulu octroyer à Sa Majesté hérétique, notre

auguste maître, trois fois excommunié.

--Patience, murmura le sorcier pris en faute, si je suis en retard

envers vous de deux victoires, vous aussi, monseigneur, vous êtes en

retard envers moi de deux mois de paye.

--Oui, mais moi, dit le jeune homme en lui montrant une bourse d'or, je

viens réparer ma négligence.

--Et moi aussi j'espère me faire pardonner la mienne

--Voyons.

--Monseigneur, qui est si bien informé des progrès du roi Ladislas,

sait-il que le roi Ladislas, immédiatement après cette campagne,

renonçant à ses vastes desseins de conquête, a le projet de retourner

à Naples au moment où l'on s'y attendra le moins? N'est-ce pas que

monseigneur ne savait pas cela?

--Non, mais je le suppose.

--Monseigneur ne suppose pas qu'aussitôt son retour, le roi confiera

le gouvernement à un homme ferme et dévoué, et ordonnera à son auguste

sœur, Jeanne de Duras, de ne plus se mêler de politique?

--Non, mais je le crains.

--Et monseigneur ne craint pas que le roi ne commence par le faire

pendre?

--Non, mais en tous cas je le préviendrai.

--Et comment, excellence

--Écoute: tes remèdes sont infaillibles?

--Bien plus que les étoiles.

--Ton métier d'astrologue te donne un libre accès auprès du roi?

--Le jour comme la nuit.

--Quel prix demandes-tu pour te charger du roi Ladislas? Tu m'entends?

--Je ne demande que de remplir auprès de Votre Majesté, lorsqu'elle

aura pu s'asseoir à côté de Jeanne sur le trône de Naples, le même

emploi d'astrologue que je remplis maintenant auprès de Ladislas.

--Oui, mais non pas celui de médecin, ajouta le jeune homme en souriant.

Le vieillard tendit sa main décharnée, prit la bourse qu'on

s'empressait de lui remettre, et après avoir sifflé ses deux matelots,

prit congé de son interlocuteur.

--Adieu, Galvano, dit celui-ci en le voyant s'éloigner.

--Au revoir, Pandolfello, murmura le sorcier avec un accent étranger et

un sourire diabolique.

Le jeune seigneur se tourna tout à coup vers ce magnifique amphithéâtre

de maisons, de jardins, de villes et d'églises qui s'étend de Portici

au Pausilippe, et l'embrassant tout entier d'un regard ambitieux et

cupide:

--A moi Naples! dit-il, _h_ moi la reine! à moi le royaume!

Puis, se souvenant que tout n'était pas fini et qu'il y a un homme de

trop parmi les vivans, il frappa doucement sur l'épaule du batelier,

qu'il avait presque oublié au fond de sa barque et qui paraissait

plongé dans un profond sommeil:

--Assez dormi, mon garçon! s'écria le jeune favori d'une voix sinistre.

Prends la rame et retournons au rivage.

Le pêcheur n'avait pas fermé l'œil un seul instant. Au ton dont ces

paroles furent prononcées par son étrange passager, il comprit qu'il

n'avait plus aucun espoir de salut. Quoiqu'il eût fait tout son

possible pour qu'aucun mot de ce terrible entretien ne parvînt jusqu'à

lui, il sentit que, dès le moment que la fatalité l'avait choisi

pour être témoin d'un secret de mort, il était perdu. Aussi ne se

laissa-t-il pas tromper un seul instant à la douceur hypocrite de son

compagnon.

Il reprit donc tristement ses rames, jetant çà et là un regard à la

dérobée pour voir s'il n'apercevait pas une barque, une lumière, un

écho lointain. Rien! tout était silence et solitude. Il épia un moment

favorable pour se jeter tout à coup sur son homme et essayer une

résistance désespérée, ou bien pour s'élancer à la mer et se sauver à

la nage; mais le favori le serrait de près, et il voyait briller dans

sa main un long stylet qu'il lui eût enfoncé dans la gorge au moindre

mouvement. Tout ce qu'il aurait tenté pour se défendre n'aurait donc pu

que hâter le moment fatal.

Le pêcheur adressa à Dieu une prière muette et suprême, continua à

ramer, et quand il s'aperçut que la terre approchait sans qu'aucun

signe d'âme vivante parût sur la jetée, il tendit sa poitrine à son

compagnon de voyage, et lui dit d'une voix émue:

--Je sais, monseigneur, quelle récompense m'attend pour vous avoir

conduit à votre rendez-vous; seul et sans armes, je ne puis résister ni

me défendre. J'ai fait tout mon possible pour ne rien entendre, pour

ne rien savoir; mais je n'ai dû que trop comprendre qu'il s'agit d'un

secret terrible. Je vous jure, sur la mémoire sacrée de ma pauvre mère,

sur Dieu et sur tous les saints du paradis, je vous jure, seigneur,

que je ne chercherai jamais à pénétrer les mystères de cette nuit, et

que pas un mot ne sortira de mes lèvres qui puisse vous compromettre,

dût on me briser les os sous la roue! Je ne crains pas la mort, mais

je vous prie de me faire grâce, non point à cause de moi, mais de

mon père, dont je suis le seul soutien; c'est un vieux soldat mutilé,

qui a déjà perdu deux enfans au service de sa patrie et qui n'a plus

de bras pour gagner son pain. Grâce pour lui et pour mon jeune frère,

monseigneur! et Dieu, à son tour, vous fera miséricorde dans ce monde

et dans l'autre, et il y aura trois cœurs qui prieront pour vous nuit

et jour, car vous les aurez sauvés, vous aurez écouté la voix de

l'innocent, vous vous serez fié à la parole du pauvre batelier.

--Qui est donc ton père? demanda le favori s'approchant de plus en plus

du pêcheur.

--Giordano Lancia.... Vous avez peut-être entendu prononcer son nom?

--Lancia! s'écria le jeune homme avec un accent de haine et de colère.

Si je le connais! je le crois bien! il m'a sauvé la vie....

--En ce cas je suis mort! s'écria le pêcheur avec un soupir.

Et, en effet, avant qu'il eût eu le temps de pousser un cri, l'inconnu

lui avait plongé son poignard dans le cœur.

Puis, le faisant glisser dans la mer, il ramena promptement son bateau

dans un endroit solitaire et gagna sa maison pour se présenter le

lendemain de bonne heure, comme il en avait l'habitude, au lever de la

régente.

Gabriel Lambert · 第 44 / 53 题