Le sens de l'orientation chez l'homme

Il y a des sujets, peut-être plus nombreux qu'on ne pense--mais les gens

ne s'observent peut-être pas assez, à ce point de vue--qui sont

sensibles à l'orientation. Des sujets qui dorment mieux couchés dans le

sens Nord-Sud que dans le sens Est-Ouest, par exemple, ou bien qui,

d'après Charles Féré, travaillent mieux dans telle orientation que telle

autre. Au reste, il y aurait des personnes beaucoup plus sensibles que

d'autres.

Cette sensibilité peut même mener fort loin. C'est ce que montrait

naguère M. E. Duchatel dans les _Annales des Sciences psychiques:_ un

aliéniste s'est, en effet, vu amener un individu dont toute la folie

consistait à déclarer qu'il souffrait énormément, tant qu'il n'avait pas

une certaine orientation. Comme il était différent des autres, il parut

fou à la famille qui le fit interner: c'est assez facile. Les médecins,

eux aussi, le trouvèrent fou. Et ils raisonnèrent abondamment le malade.

Toutefois, ayant encore un certain esprit critique, ils s'avisèrent de

faire une expérience consistant à transporter le malade dans des

endroits inconnus de lui, et où il ne pouvait trouver de repères

d'orientation. Partout, il s'orientait parfaitement, et d'après ses

sensations, indiquait infailliblement, comme la boussole, où se trouvait

le Nord. En conséquence, il parut moins fou: on jugea seulement qu'il

avait une sensibilité spéciale. Mais, comme sa monomanie ne présentait

pas de danger et qu'il n'y avait aucun inconvénient pour les autres à le

laisser se placer comme il le préférait par rapport à l'axe du monde, on

le rendit à sa famille, en engageant celle-ci à ne pas le chicaner sur

ses préférences; des goûts et des orientations, il ne faudrait jamais

discuter.

Le même aliéniste a eu l'occasion de voir, dans un asile en Allemagne,

un autre sujet, une femme, qui présentait la même monomanie, vraiment

peu dangereuse. Et il a essayé de faire comprendre à ses confrères

qu'elle n'était peut-être pas si folle que cela.

En réalité, on peut très bien admettre que les deux sujets en question

sont seulement particulièrement sensibles à des influences--de nature

inconnue--qui n'agissent que faiblement sur la majorité des hommes.

Faut-il que l'homme, si inférieur au point de vue sensoriel à la plupart

des animaux, soit maintenant--il n'en fut sans doute pas de même aux

débuts de l'humanité--si mal partagé au point de vue du sens de

l'orientation, pour que l'on en soit venu à considérer comme fous, ceux

qui ont le rare privilège d'être particulièrement bien doués de ce côté!

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Bulletin de Lille, 1916.07 publié sous le contrôle de l'autorité allemande · 第 102 / 153 题