Ils avaient été faits prisonniers à Sedan.
La capitulation du 2 septembre leur avait ouvert les portes de cet enfer
anticipé, la presqu'île d'Iges, où les avait parqués un impitoyable
ennemi. Là, comme leurs nombreux compagnons d'infortune, ils avaient
supporté la faim, la soif, le froid, toutes les misères, à peine vêtus,
couchant dans la boue, la pluie sur le dos, dévorés par la fièvre.
Des tortures non moins grandes les attendaient en Allemagne.
Enfermés dans une forteresse des bords du Rhin, peu nourris,
déguenillés, logés dans d'immondes casemates, accablés des pires
traitements, ils n'eurent bientôt plus qu'une pensée: s'évader. S'évader
ou mourir. Mais que leur importait! La mort, ne la voyaient-ils pas
chaque jour approcher d'un pas lent mais sûr? Mieux encore valait-il la
braver, immédiate, foudroyante. C'était au moins une chance de lui
échapper. Ils risquèrent l'évasion. Par la ville, il n'y fallait pas
songer; trop bonne garde était faite de ce côté. Mais le fleuve était
là, baignant de ses flots le pied moussu de leur prison. Ayant longtemps
mûri leur projet, ils croyaient avoir pris toutes leurs précautions.
Furent-ils trahis, ou la fortune les abandonna-t-elle à la dernière
minute? Qui pourrait le dire? Ce qu'il y a de certain c'est qu'au moment
où, suspendus dans le vide au bout d'une corde, ils allaient atteindre
le fleuve, une barque apparut, montée par des soldats, ils étaient
découverts; étaient-ils perdus? C'était vraisemblable. Toutefois, ils
n'hésitèrent pas. Ils lâchèrent la corde et le fleuve les engloutit. Ils
espéraient encore pouvoir se dissimuler, gagner furtivement la terre et
s'échapper. Un d'eux y réussit, et, à travers mille dangers, parvint à
rentrer en France. L'autre fut pris, malgré ses efforts, et, dans un
précédent numéro, nous avons dit sa fin.
Fusillé, il le fut, et bien d'autres après lui, pour le même crime.
Autant de Français de moins, quelle joie pour nos féroces vainqueurs!
Aussi, par le fer ou par la faim, que de prisonniers ils firent périr!
C'est par dizaines de mille qu'on les compte, tant il est vrai que, même
après la victoire, les Prussiens, comme l'a dit M. Delaunay,
continuèrent à combattre et à détruire des hommes désarmés, vaincus,
dignes de respect, si quelque chose eût pu inspirer le respect aux
bandits qui, à la face du monde civilisé, en profanant le nom de Dieu,
avaient prémédité et tentèrent d'accomplir l'assassinat d'une nation
généreuse, jadis leur ennemie loyale et chevaleresque, naguère leur
bienfaitrice, la patronne de leurs lettrés, de leurs artistes, de leurs
trafiquants.