Les épreuves de 1908 et surtout celles de 1909 ont appris qu'il n'est

pas pratique d'avier dans un espace trop restreint comme celui du

champ de manoeuvres d'Issy-les-Moulineaux, où le pilote doit sans

cesse songer à virer pour ne pas sortir des limites du terrain. On ne

fait plus sur ce champ que des essais préliminaires d'appareils et des

débuts d'apprentissage de pilotes; c'est en outre le point de départ

et d'arrivée des appareils et des pilotes pour Paris.

En 1906 et 1907, lorsque les aviats ne dépassaient pas quelques mètres

ou quelques centaines de mètres en étendue, des pelouses comme celle

de Bagatelle (Paris) suffisaient. Mais les rapides progrès des

parcours en étendue ont entraîné la nécessité de champs plus vastes et

d'une organisation compliquée sur ces champs.

On a jalonné les terrains et marqué les virages avec des pylônes afin

d'établir avec précision les appréciations des distances franchies. On

a imaginé des jalonnements de ballons captifs pour fixer le calcul des

hauteurs atteintes comme contrôle des instruments. On a cantonné le

public dans des tribunes, des terrasses, des espaces clos pour éviter

les accidents. On a créé à côté du poste élevé des contrôleurs

d'épreuves une organisation sémaphorique de signaux pour renseigner

les curieux sur les moindres incidents des aviats.

Cette organisation de signaux, entre autres détails, démontre que l'on

a su improviser dès l'an dernier la meilleure utilisation possible des

grands aérodromes consacrés aux concours d'aviation des aéroplanes.

Mais déjà voici que ces larges emplacements ne suffisent plus. Faire

deux cent cinquante ou trois cents kilomètres en tournant pendant

trois, quatre ou cinq heures dans une même étendue, devient chose

aussi fastidieuse pour le public que pour l'aviateur.

Les pilotes éprouvent un impérieux besoin de s'élancer à travers

champs. Il semble que l'ère des compétitions sur pistes, à peine

commencée, s'achève et qu'il va devenir indispensable bientôt

d'instituer les épreuves «de ville à ville».

On procède actuellement à l'étude d'une carte des régions environnant

Paris, sur laquelle on se propose de marquer tous les points où des

atterrissages seraient possibles pour des aéroplanes.

En principe, les champs favorables à des atterrissages sont fort

abondants, mais l'usage des traversées d'espaces se généralisant, les

prétentions des possesseurs des terrains réduiront vivement le nombre

des points de descente.

Il faudra établir des «routes aériennes» correspondant à des relais

éventuels et limiter par une jurisprudence constante les réclamations

des propriétaires qui tenteraient d'abuser d'un atterrissage

accidentel pour rançonner l'aviateur.

Les déplacements aériens entraîneront d'ailleurs, en outre des points

de libre atterrissage, l'édification d'abris où le remisage temporaire

des appareils pourra s'effectuer en location et où ils trouveront les

approvisionnements qui leur seront nécessaires, en même temps que des

petites installations permettant des réparations sommaires.

Au point où elle est arrivée aujourd'hui, l'aviation suggérerait une

foule d'autres prévisions presque certaines; mais le calcul facile de

ces probabilités sortirait du cadre de notre A. B. C.

|L'Aviation en 1910.|

|Les Grandes Conquêtes de l'air.|

L'ingéniosité des inventeurs et des constructeurs a fait encore créer,

en 1910, bien des modèles nouveaux. Pour les apprécier, il faut

attendre les résultats qu'ils donneront, mais il convient du moins de

les citer en suivant simplement l'ordre chronologique dans lequel ils

se sont fait connaître, parce que ce n'est ni un classement de valeur,

ni un classement d'antériorité.

Le MONOPLAN J. MOISANT,--surnommé _le Corbeau_, parce qu'il est peint

au vernis noir,--est construit en tubes d'acier et pièces d'aluminium.

Fuselage recouvert en plaques d'aluminium. Moteur Gnome de 50 HP (fig.

135, p. 225).

Le BIPLAN DES FRÈRES DUFAUX, dans lequel la stabilité latérale doit

être donnée par deux petits ailerons placés entre les deux plans

porteurs à droite et à gauche. Moteur Anzani de 25 HP (fig. 136, p.

227).

Le MONOPLAN BERTRAND (fig. 137 et 138, pp. 229 et 231), type fort

original, essentiellement constitué par un corps central cylindrique,

sorte de cellule tubulaire de 2 mètres de diamètre sur 5 mètres de

longueur, dans laquelle se place le pilote, en y pénétrant par une

trappe placée sur le côté. Longueur totale, 11 mètres. Envergure, 13

m. 30. Moteur Unic de 31 HP actionnant deux hélices: une à l'avant du

corps cylindrique et l'autre à l'arrière tournant dans le même sens.

Poids à vide: 460 kilogs.

Le BIPLAN SUISSE MARTIGNIER n'est pas sans analogie avec le monoplan

Bertrand, car il comporte aussi une cellule cylindrique; mais celle-ci

se trouve en arrière des plans sustentateurs.

[Illustration: FIG. 135.--Monoplan de MOISANT.]

L'hélice tractive est placée entre les deux plans et le cylindre en

avant de celui-ci. À l'arrière de la cellule et dans le prolongement

de son diamètre se trouve le gouvernail, du type cruciforme Curtiss,

et à l'avant un gouvernail de profondeur.

Le MONOPLAN DE HANS GRADE, qui a donné de bons résultats au meeting

d'Héliopolis est un type intermédiaire entre le monoplan Blériot et la

_Demoiselle_ de Santos-Dumont. Il pèse avec son pilote, 235 kilogs,

chargé (30 litres d'essence et 5 litres d'huile). Moteur à 4 cylindres

de 24 HP. Envergure, 10 m. 20. Profondeur des ailes, 2 m. 50. Hélice à

l'avant, 1.200 tours.

Le MONOPLAN SUISSE G. CAILLER rappelle, comme forme générale,

l'hirondelle. Les extrémités des ailes sont relevées, mais, en outre,

elles sont gauchissables. Poids total, 210 kilogs (à vide). Moteur

Anzani de 28/30 HP. Hélice de 2 m. 20 de diamètre, 1.400 tours.

Le MONOPLAN RÉGUILLARD est d'une construction particulière. Le dessous

de ses plans et le gouvernail en bois plaqué sont gauchissables par la

flexibilité du bois. Envergure, 10 mètres; largeur, 7 mètres;

superficie, 20 mètres. Moteur Gnome de 50 HP. Poids, 400 kilogs.

Le BIPLAN ANGLAIS GOLDMAN, surnommé _Crucifer_, est un type

d'aéroplane imaginé pour réaliser de grandes vitesses et transporter

plusieurs voyageurs.

Son «corps», cylindrique comme celui d'un requin, mais plus effilé à

l'arrière, est ajouré sur une partie de sa longueur pour permettre aux

passagers d'admirer le paysage.

«Les plans porteurs, solidaires, sont articulés sur le corps en

fuselage par un collier monté sur roulement à billes (!) de telle

façon que, lorsqu'un coup de vent fera pencher ou osciller ces plans,

le corps conservera sa position normale (?!?)»

[Illustration: FIG. 136.--Biplan DUFAUX FRÈRES.]

M. Goldman se réserve en outre de rendre ses plans porteurs

repliables sur les côtés du fuselage pour faciliter le transport de

son aéroplane et de rendre le fuselage hermétique afin qu'il puisse

flotter sur l'eau.

Le moteur actionne deux hélices placées de chaque côté du fuselage en

arrière du plan porteur inférieur.

Le MONOPLAN FLÈCHE LANZI-BILLARD (fig. 139, p. 233) justifie ce nom

parce qu'il rappelle les flèches en papier plié que font les enfants.

Il est muni de deux hélices tournant en sens inverse, l'une à l'avant,

l'autre à l'arrière. Les ailes de cette «flèche» sont munies de volets

stabilisateurs. Queue à l'arrière avec gouvernail de direction

latérale et gouvernail de profondeur à l'avant. Moteur de 25 HP.

Longueur, 8 m. Envergure, 6 m. Poids en ordre de marche, 290 kilogs.

Cet appareil a été construit par les ateliers de Levallois.

On peut citer encore le MONOPLAN LIORÉ à deux hélices tractives;

L'AVIOPLANE GOLIESCO, exécuté par la «Société de construction

d'appareils aériens» de Levallois, qui est en essais à Port-Aviation;

le BIPLAN HERRING (Amérique), monté sur patins, dont le plan supérieur

est surmonté de crêtes triangulaires destinées à remplacer les

surfaces verticales des biplans Voisin; le MONOPLAN MOISANT,

entièrement métallique, en tôle d'aluminium ondulée.

Le STATOPLANE BOCAYUVA, sorte de monoplan à surfaces portantes, munies

d'un système de tubes qui peuvent être remplis d'air chaud ou de gaz

léger (fig. 140, p. 235). Le brevet Félix Bocayuva qui concerne cet

appareil hybride, «Aéroplane et Ballon», affirme qu'il doit joindre

les qualités du plus lourd que l'air à celles du plus léger que

l'air..., mais l'appareil n'est pas encore construit.

[Illustration: FIG. 137.--Monoplan BERTRAND (Vu de face).]

Notons enfin le souci de quelques constructeurs, comme l'Anglais

Goldman, qui se préoccupent de réaliser l'aéroplane flottant:

c'est-à-dire capable de reposer sur l'eau et de s'élever d'une surface

liquide comme d'un aérodrome,--ceci présuppose forcément un temps

calme. D'autres ont breveté des dispositifs d'aéroplanes parachute,

ou de parachutes adaptables aux aéroplanes. Le gauchissement

automatique des surfaces portantes a été aussi l'objet de brevets.

Mais, en résumé, toutes les prouesses d'aviation accomplies pendant

les trois premiers trimestres de 1910 par les pilotes les plus habiles

l'ont été sur les types d'aéroplanes, biplans, monoplans de 1909, peu

modifiés.

Les monoplans Blériot et Antoinette; les biplans Voisin ou leurs

dérivés, tels que les Farman, Sommer, etc., restent les types

consacrés par des résultats sans cesse plus nombreux et plus

éclatants.

Soit pour obtenir plus de vitesse, soit pour accomplir de plus longs

parcours de ville à ville, soit pour enlever, avec le pilote, des

passagers, les moteurs ont été souvent renforcés. L'emploi de 50, de

70 et même de 100 HP n'est plus exceptionnel.

La stabilisation par ailerons ajoutés aux surfaces portantes se

généralise également; elle s'étend jusqu'aux biplans (type Goupy et

Voisin, dernier modèle) (fig. 141, 142 et 143, pp. 237 et 239) et

jusqu'aux plans arrière de ces aéroplanes. D'autre part, Blériot a

créé un nouveau type de monoplan dit à «queue de pigeon» (type XI

_bis_) dans lequel le fuselage très raccourci est complètement

recouvert de toile.

Comme le remplacement de la cellule arrière du biplan Voisin par une

queue stabilisatrice, formée d'un seul plan et du gouvernail de

direction latérale, cette «queue de pigeon» du nouveau monoplan

Blériot ne change d'ailleurs pas le principe du type de l'aéroplane

Blériot (fig. 144, p. 241).

En dernier lieu, signalons, parce que ce sont les dernières créations

de l'année, le biplan créé par H. Farman pour le concours de la Coupe

Michelin, modèle à volets mobiles ajoutés aux extrémités du plan

supérieur, qui est d'une envergure notablement supérieure à celle du

plan inférieur. Et, d'autre part, la _machine à voler_ créée par

Paulhan, biplan à surfaces variables d'une construction métallique

spéciale particulièrement solide.

[Illustration: FIG. 138.--Monoplan BERTRAND (Vu par l'arrière).]

Si les types d'aéroplanes maîtres de l'air en 1910, ne diffèrent guère

de ceux de 1909 et restent à peu de chose près les créations des mêmes

constructeurs,--ou de leurs imitateurs,--en revanche, les résultats

acquis en 1910 laissent bien loin en arrière les prouesses de 1909.

Même en négligeant toutes les épreuves de second ordre pour considérer

seulement,--afin d'abréger,--les principaux _bonds_ de l'aviation, il

faut presque chaque mois enregistrer des progrès surprenants.

Le 7 janvier, Latham (sur monoplan Antoinette), à Mourmelon-le-Grand,

atteint 1.100 mètres d'altitude par un vent de 15 mètres à la seconde.

Le monde de l'aviation est encore enthousiasmé de cette merveilleuse

ascension impossible à prévoir, stupéfiante, lorsqu'il apprend,

presque avec incrédulité, qu'à Los Angelès, en Californie, Paulhan,

sur biplan Voisin, s'est élevé, le 13 janvier, à 1.269 mètres!

Au commencement de mars 1910, Farman, à Mourmelon, avie pendant 1 h.

2' 25" _avec deux passagers_.

Le 8 avril, à Bouy, le pilote belge Kinet, évolue pendant presque

_deux heures vingt minutes_ (2 h. 19' 4") avec M. Labedef, membre, de

l'Aéro-Club de Russie, émerveillé.

En mai, Paulhan gagne le prix du _Daily Mail_, Londres-Manchester, 300

kilomètres.

Un peu moins d'un mois plus tard, le 2 juin, l'aviateur anglais Rolls

fait la _traversée de la Manche, aller et retour sans escale_!

Sept jours après (9 juin), deux officiers français, le lieutenant

Féquant et le capitaine Marconnet, exécutent en 2 h. 30 un raid de 160

kilomètres à travers la campagne. Partant du camp de Châlons, ils vont

atterrir au parc militaire de Maison-Blanche, au bois de Vincennes

(biplan).

[Illustration: FIG. 139.--Monoplan-Flèche LANZI-BILLARD.]

La semaine suivante (13 juin), l'aviateur américain Hamilton va de

New-York à Philadelphie en 1 h. 46, effectuant un trajet de 86 milles

à la vitesse moyenne de 80 kilomètres à l'heure et à une hauteur

presque constante de 300 mètres (biplan Curtiss).

Mais voici au meeting de Reims, en juillet, d'autres exploits: Morane

(m. Blériot) s'élève à 1.110 mètres, puis Latham à 1.384 mètres (m.

Antoinette).

Morane battu sur l'altitude, se rattrape sur la vitesse: il atteint

106 kilomètres 508 m. à l'heure; enfin Labouchère (m. Antoinette)

couvre 340 kilomètres sans escale en 4 h. 37.

Tout d'abord on ne peut croire à la nouvelle envoyée d'Amérique: au

meeting d'Atlantic-City, Walter Brookins, le 10 juillet, s'est élevé à

1.904 mètres?... Pourtant, rien n'est plus exact. Cet essor, record du

monde, (à cette date) est homologué (biplan Wright).

Le même mois, sept jours plus tard (17 juillet), sur un biplan,

l'aviateur Svendsen franchit le Sund qui sépare la Suède du

Danemark.--Parti de Copenhague, il descend sur le champ de manoeuvres

militaires de Malmoë. Trente et une minutes lui ont suffi pour

traverser les 30 kilomètres de mer du Sund.

Est-ce tout pour ce mois? Non. Le 30, Olieslaegers à Bruxelles, grimpe

à 1.460 mètres afin de prouver peut-être que l'exploit de Walter

Brookins n'était pas un hasard et pouvait être «approché».

Et le 1er août,--est-ce animé du même esprit de démonstration?--au

même meeting de Bruxelles, Tyck atteint 1.720 mètres d'altitude!

Le même jour, de Baeder, sur biplan Bréguet, en plus d'un

approvisionnement de 20 kilog. d'essence et de 13 kilog. 500 d'huile,

enlève trois passagers, soit 4 personnes: de Baeder, 69 kilog.; Robert

Castro, 79 kilog.; Lucien Briançon, 74 kilog. et Florimond Guilbert,

66 kilog.

En même temps que lui, à Reims, H. Farman, avec son biplan Nº XI,

enlève également avec lui trois personnes: MM. Vuillaume, Roth et

Lepoix, qu'il promène dans les airs durant 1 h. et 40.

[Illustration: FIG. 140.--Statoplane BOCAYUVA.]

Au meeting de Blackpool (Angleterre), le 3 août, Chavez monte à

1.793 mètres. Le second jour de la Semaine de Lanark, il atteindra

encore l'altitude de 1.575 mètres: il n'est donc plus douteux que

l'aéroplane permet les grandes altitudes qui lui semblaient il y a si

peu de mois interdites.

Mais voici le 7 août, le départ du _Circuit de l'Est_ organisé par le

journal _le Matin_. Paris (Issy-les-Moulineaux) à Troyes, Nancy,

Mézières, Charleville, Douai, Amiens, Paris: _huit cent cinq

kilomètres_ à travers monts et plaines! Leblanc et Aubrun, sur

monoplans Blériot, sont les seuls vainqueurs de cette vaste randonnée

effectuée en dépit de temps parfois exécrables. Legagneux, sur biplan,

les a suivis et méritait assurément mieux que les faibles récompenses

qu'il obtint au cours de ce magnifique circuit.

Huit aviateurs avaient pris le départ, cinq furent arrêtés en route

par des accidents divers, les mauvais temps et les brouillards.

Mais, en même temps que les concurrents du Circuit, une série

d'aviateurs militaires accomplissaient des raids non moins

sensationnels que ceux du trio Leblanc-Aubrun-Legagneux et

provoquaient un enthousiasme bien légitime.

Entre temps, le 12 août, au meeting de Lanark, l'aviateur Drexel avait

atteint l'altitude de 2.270 mètres d'où il était redescendu en 3

minutes par un vol plané merveilleux. Ce jeune recordman de la hauteur

n'a que dix-neuf ans.

De son côté, Paulhan avait gagné, le 14 août, par 1.368 kilomètres

parcourus en pleine campagne depuis le commencement de l'année, le

prix du _Daily Mail_.

À peine le _Circuit de l'Est_ est-il terminé (17 août) que Moisant se

rend, sans crier gare, d'Amiens à Londres. Le mauvais temps l'arrête à

si petite distance de la capitale anglaise que son raid peut être tenu

pour quasi accompli.

Le 28 août, Armand Dufaux, de Genève, traverse le lac Léman, à 150

mètres d'altitude (66 kilomètres en 56).

[Illustration: FIG. 141.--Biplan GOUPY ET VOISIN.]

Le 3 septembre, au meeting de la baie de la Seine, Morane s'élève à

2.582 mètres (record du monde).

Quinze jours plus tard (le 18), Chavez lui enlève ce record à

Issy-les-Moulineaux par un aviat de 2.680 mètres d'altitude.

Le 11 du même mois, partant de Holyhead (Angleterre), Robert Loraine

avait presque traversé la mer d'Islande. Une panne de son moteur le

fit échouer au port dans la baie de Dublin.

Enfin, la traversée des Alpes, au Simplon, par Geo.-A. Chavez, termine

par l'une des plus belles prouesses de l'aviation les trois premiers

trimestres de 1910.

Après cet exploit, l'aviateur fut malheureusement victime d'un

accident, encore mal connu, de son monoplan. Il allait atterrir

lorsqu'à une faible hauteur au-dessus du sol, les ailes du monoplan

s'étant rompues, il fit une chute brusque, dans laquelle il se brisa

les deux jambes. Quelques jours après, il mourait de ces blessures, ou

peut-être même des fautes médicales commises pendant le traitement.

D'autre part, sous la poussée de l'opinion publique, l'aviation

militaire, à peine créée, bouleverse la stratégie.

Aux manoeuvres de Picardie, on constate que le rôle des aéroplanes

peut être considérable, sinon prépondérant en cas de guerre. Tous ceux

qui connaissaient bien l'aviation le disaient depuis quelque temps

déjà.

Nous l'avions personnellement proclamé dès la fin de 1909 de la façon

la plus popularisante, mais il fallait l'éclatante démonstration des

manoeuvres de Picardie pour ouvrir les yeux des grands chefs

militaires.

À présent convaincus, bon gré, mal gré, ils se hâtent d'organiser

cette flotte aérienne..., ils n'iront jamais assez vite; mais faute

d'avoir songé à temps à l'étude rationnelle de l'aviation, nous voici

condamnés à dépenser pas mal de millions en «armements provisoires».

Espérons que le souci de ce provisoire ne fera pas négliger l'étude de

solutions meilleures?

[Illustration: FIG. 142 et 143.--Biplan GOUPY ET VOISIN.]

Est-ce tout pour 1910? Pas encore: les derniers mois de l'année nous

réservaient plus d'un fait intéressant ou sensationnel.

Pour en finir avec les prouesses aériennes de l'aviation en 1910,

mentionnons les plus saillants exploits accomplis: l'aviateur

Wynmalen, qui avait atteint l'altitude de 2.500 mètres avec son biplan

à Mourmelon, le 28 septembre, voulut tenter de s'élever aussi haut que

Chavez. Après un second essor de 2.400 mètres, il fit enfin, le 1er

octobre, une ascension de 2.780 mètres, le jour même des obsèques du

malheureux Chavez.

Les temps de cette remarquable ascension donnent d'intéressantes

indications:

Première altitude de 500 mètres en 7'

Seconde -- de 500 -- (soit 1000m) en 10'

Troisième -- de 500 -- (soit 1500m) en 14'

Quatrième -- de 500 -- (soit 2000m) en 18'

Cinquième -- de 500 -- (soit 2500m) en 26'

Sixième ascension de 280 -- (soit 2780m) en 30'

----

105'

Soit une durée de 1 h. 45' pour l'ascension totale.

Quant à la descente _en vol plané_, elle s'effectua dans les temps

suivants:

700 mètres en 2'

1500 -- en 6'

580 -- en 4'

---- ---

2780 -- en 12'

Ces derniers temps ont presque l'éloquence d'un graphique: ils

montrent parfaitement la descente en vol plané d'abord très prompte,

puis un peu moins rapide, enfin ralentie dans les derniers 580 mètres

par la trajectoire de l'atterrissage. C'est un véritable modèle de

descente en vol plané.

Ne quittons pas les hautes régions de l'atmosphère atteintes par les

aviateurs. Wynmalen ne devait garder longtemps son record d'altitude.

Il en fut dépossédé par Drexel, à Philadelphie, en 2 heures 10'

d'aviat par une ascension de 3.038 mètres.

[Illustration: FIG. 144.--Monoplan BLÉRIOT à Queue de Pigeon.]

Mais le 9 décembre, à Pau, notre sympathique Legagneux ramenait à la

France le record de l'altitude par un aviat de 3.200 mètres, effectué

en 1 heure 30' dont 16' pour la descente en vol plané.

D'autre part, le 28 octobre, à Buc, sur biplan Farman, l'aviateur

Tabureau gagnait la Coupe Michelin, par le record de la durée et de la

distance: 6 heures 1' 35"--465 kil. 720m. Enfin le 18 du même mois,

Henri Farman, à défaut de la distance, car il était contrarié par un

vent très violent, enlevait du moins à Tabureau le record de la durée

par un aviat de 8 heures 12'.

Le 7 décembre à Memphis (Amérique du Nord), l'aviateur français René

Barrier battait tous les records de vitesse du monde par un aviat de

23 kilomètres à l'allure de 140 kilomètres à l'heure. Enfin, parmi les

prouesses de l'aviation, il faut encore noter les très intéressants

essais d'aviats faits à bord du transatlantique _Pensylvania_ et du

croiseur américain _Birmingham_, par MM. Mac Curdy et Eugène Ély.

D'une plate-forme de roulement installée sur ces navires, ces

aviateurs tentèrent de s'élever, et M. Eugène Ély sur le _Birmingham_

y réussit particulièrement bien. Il est donc acquis désormais qu'un

navire peut emporter et lancer un aéroplane. Nous l'avions annoncé il

y a plus d'un an et c'est par le moyen que nous indiquions que la

tentative faite a réussi[39]: il ne nous est pas désagréable de le

constater.

[Note 39: _Dans l'Azur._ Édition du _Monde Illustré_. Paris,

1909.]

Esquissant un bilan de l'aviation, le _Daily Mail_ comptait le 15

septembre (1910), 501 aviateurs ayant officiellement accompli des

aviats. D'autre part, le capitaine Sazerac de Forge, dans la _Revue de

l'Aéronautique militaire_ du 5 décembre, en tenant compte des élèves,

évaluait à près de mille les aviateurs français. Quant aux postulants,

ils seraient légion d'après le même auteur qui, bien informé pour les

candidats militaires, note 1100 demandes déjà pour 50 places

d'aviateurs militaires à donner.

Pourtant, l'aviation _mécanique_, en cette seule année 1910, n'a pas

fait moins de vingt-trois victimes:

DELAGRANGE, le 4 janvier, à _Bordeaux_;

LEBLOND, le 2 avril, à _Saint-Sébastien_;

HAUVETTE-MICHELIN, le 13 mai, à _Lyon_;

ZOSELY, le 2 juin, à _Budapest_;

SPEYER, le 17 juin, à _San-Francisco_;

ROBL, le 18 juin, à _Stettin_;

WACHTER, le 3 juillet, à _Reims_;

ROLLS, le 12 juillet, à _Bornemouth_;

D. KINET, le 15 juillet, à _Reims_;

N. KINET, le 3 août, à _Bruxelles_;

WALDEN, le 3 août, à _New-York_;

VIVALDI (lieutenant), le 20 août, à _Rome_;

MAASDICK, le 10 septembre, à _Arnheim_;

POILLOT, le 25 septembre, à _Chartres_;

CHAVEZ, le 27 septembre, à _Domodossola_;

PLOCHMANN, le 29 septembre, à _Mulhouse_;

HAAS, le 1er octobre, à _Trèves_;

MATIÉVITCH, le 7 octobre, à _Saint-Pétersbourg_;

MADIOT (capitaine), le 23 octobre, à _Douai_;

MENTE (lieutenant), le 25 octobre, à _Magdebourg_;

BLANCHARD, le 26 octobre, à _Issy-les-Moulineaux_;

SAGLIATTI (lieutenant), le 27 octobre, à _Chantocelle_;

JOHNSTONE, le 17 novembre, à _Denvers_.

À ces vingt-trois victimes, il faut ajouter pour les années

précédentes:

SELFRIDGE (lieutenant), le 18 septembre 1908, à _Port-Meyer_;

LEFEBVRE, le 7 septembre 1909, à _Juvisy_;

ROSSI, le 7 septembre 1909, à _Rome_;

FERBER (capitaine), le 22 septembre 1909, à _Boulogne_;

FERNANDEZ, le 6 décembre 1909, à _Nice_.

Enfin, les précurseurs PILCHER et LILIENTHAL, portent à trente le

nombre des martyrs de l'aviation.

Dans ce triste relevé, les nationalités se classent comme suit:

9 Français; 4 Allemands; 3 Américains; 3 Italiens; 2 Belges; 2

Hollandais; 1 Espagnol; 1 Anglais; 1 Péruvien; 1 Alsacien; 1 Russe.

Quant aux appareils, ce sont:

9 Wright; 4 Blériot; 3 Farman; 2 Sommer; 2 Antoinette; 1 Voisin; 1

Rossi; 1 Fernandez; 1 Zosely; 1 Aviatic; 1 Walden; 1 Savary; 1

Bréguet.

Mais hâtons-nous de dire que ces chiffres ne correspondent nullement

aux qualités ou défauts des appareils.

L'A. B. C. de l'aviation: Biplans et monoplans · 第 13 / 15 段