DOMAINE PUBLIC ET COPYRIGHT

Chose inquiétante à l’heure d’une société dite de l’information, le

domaine public se réduit comme peau de chagrin. A une époque qui n'est

pas si lointaine, 50% des oeuvres appartenaient au domaine public, et

pouvaient donc être librement utilisées par tous. D'ici 2100, 99% des

oeuvres seraient régies par le droit d’auteur, avec un maigre 1% laissé

au domaine public. Un problème épineux pour tous ceux qui gèrent des

bibliothèques numériques, et qui affecte aussi bien le Projet Gutenberg

que Google Books.

Si le Projet Gutenberg s’est donné pour mission de diffuser

gratuitement par voie électronique le plus grand nombre possible

d’oeuvres du domaine public, sa tâche n’est guère facilitée par les

coups de boutoir portés au domaine public. Michael Hart, son fondateur,

se penche sur la question depuis plus de trente ans, avec l’aide d’un

groupe d’avocats spécialisés dans le droit d’auteur.

Dans la section Copyright HowTo, le Projet Gutenberg détaille les

calculs à faire pour déterminer si un titre publié aux Etats-Unis

appartient ou non au domaine public. Les oeuvres publiées avant 1923

sont soumises au droit d’auteur pendant 75 ans à partir de leur date de

publication (elles sont donc maintenant dans le domaine public). Les

oeuvres publiées entre 1923 et 1977 sont soumises au droit d’auteur

pendant 95 ans à partir de leur date de publication (rien ne tombera

dans le domaine public avant 2019). Une oeuvre publiée en 1998 et les

années suivantes est soumise au droit d’auteur pendant 70 ans à partir

de la date du décès de l’auteur s’il s’agit d’un auteur personnel (rien

dans le domaine public avant 2049), ou alors pendant 95 ans à partir de

la date de publication - ou 120 ans à partir de la date de création -

s’il s’agit d’un auteur collectif (rien dans le domaine public avant

2074). Tout ceci dans les grandes lignes. D’autres règles viennent

s’ajouter à ces règles de base, la loi sur le copyright ayant été

amendée plusieurs fois fois depuis 1971, date de fondation du Projet

Gutenberg.

Nettement plus contraignant que l'amendement précédent, une nouveau

renforcement du copyright est entériné par le Congrès le 27 octobre

1998 pour contrer le formidable véhicule de diffusion qu'est

l'internet. Au fil des siècles, chaque avancée technique est

accompagnée d'un durcissement du copyright, qui semble être la réponse

des éditeurs à un accès plus facile au savoir, et la peur afférente de

perdre des royalties. «Le copyright a été augmenté de 20 ans, explique

Michael Hart en juillet 1999. Auparavant on devait attendre 75 ans, on

est maintenant passé à 95 ans. Bien avant, le copyright durait 28 ans

(plus une extension de 28 ans si on la demandait avant l’expiration du

délai) et, avant cela, le copyright durait 14 ans (plus une extension

de 14 ans si on la demandait avant l’expiration du délai). Comme on le

voit, on assiste à une dégradation régulière et constante du domaine

public.»

Les dates évoquées par Michael sont les suivantes, comme expliqué en

détail dans son blog:

(a) 1790 est la date de la main-mise de la Guilde des imprimeurs (les

éditeurs de l’époque en Angleterre) sur les auteurs, qui entraîne la

naissance du copyright. Le 1790 Copyright Act institue un copyright de

14 ans après la date de publication de l’oeuvre, plus une extension de

28 ans si celle-ci est demandée avant l’expiration du délai. Les

oeuvres pouvant être légalement imprimées passent subitement de 6.000 à

600, et neuf titres sur dix disparaissent des librairies. Quelque 335

ans après les débuts de l'imprimerie, censée ouvrir les portes du

savoir à tous, le monde du livre est désormais contrôlé par les

éditeurs et non plus par les auteurs. Cette nouvelle législation est

également effective aux Etats-Unis et en France.

(b) 1831 est la date d'un premier renforcement du copyright pour

contrer la réédition de vastes collections du domaine public sur les

nouvelles presses à vapeur. Le 1831 Copyright Act institue un copyright

de 28 ans après la date de publication de l’oeuvre, plus une extension

de 14 ans si celle-ci est demandée avant l’expiration du délai, à

savoir un total de 42 ans.

(c) 1909 est la date d'un deuxième renforcement du copyright pour

contrer une réédition des collections du domaine public sur les

nouvelles presses électriques. Le 1909 Copyright Act double la période

de l’extension, qui passe à 28 ans, le tout représentant un total de 56

ans.

(d) 1976 est la date d’un nouveau durcissement du copyright suite

l’apparition de la photocopieuse lancée par Xerox. Le 1976 Copyright

Act institue un copyright de 50 ans après le décès de l’auteur. De ce

fait, tout copyright en cours avant le 19 septembre 1962 n’expire pas

avant le 31 décembre 1976.

(e) 1998 est la date d’un durcissement supplémentaire du copyright

suite au développement rapide des technologies numériques et aux

centaines de milliers d'oeuvres désormais disponibles sur CD et DVD et

sur le web, gratuitement ou à un prix très bas. Le 1998 Copyright Act

allonge la durée du copyright qui est désormais de 70 ans après le

décès de l’auteur, pour protéger l'empire Disney (raison pour laquelle

on parle souvent de Mickey Mouse Copyright Act) et nombre de

multinationales culturelles.

Pour ne prendre qu'un exemple, le classique mondial "Gone With the

Wind" ("Autant en emporte le vent") de Margaret Mitchell, publié en

1939, aurait dû tomber dans le domaine public au bout de 56 ans, en

1995, conformément à la législation de l'époque, libérant ainsi les

droits pour les adaptations en tous genres. Suite aux législations de

1976 et 1998, ce classique ne devrait désormais tomber dans le domaine

public qu'en 2035.

La législation de 1998 porte un coup très rude aux bibliothèques

numériques, en plein essor avec le développement du web, et

scandalisent ceux qui les gèrent, à commencer par Michael Hart et John

Mark Ockerbloom, créateur de l'Online Books Page. Mais comment faire le

poids vis-à-vis des majors de l’édition? Nombre de titres doivent être

retirés des collections.

John Mark explique en août 1999: «A mon avis, il est important que les

internautes comprennent que le copyright est un contrat social conçu

pour le bien public - incluant à la fois les auteurs et les lecteurs.

Ceci signifie que les auteurs doivent avoir le droit d'utiliser de

manière exclusive et pour un temps limité les oeuvres qu'ils ont

créées, comme ceci est spécifié dans la loi actuelle sur le copyright.

Mais ceci signifie également que leurs lecteurs ont le droit de copier

et de réutiliser ce travail autant qu'ils le veulent à l'expiration de

ce copyright. Aux Etats-Unis, on voit maintenant diverses tentatives

visant à retirer ces droits aux lecteurs, en limitant les règles

relatives à l'utilisation de ces oeuvres, en prolongeant la durée du

copyright (y compris avec certaines propositions visant à le rendre

permanent) et en étendant la propriété intellectuelle à des travaux

distincts des oeuvres de création (comme on en trouve dans les

propositions de copyright pour les bases de données). Il existe même

des propositions visant à entièrement remplacer la loi sur le copyright

par une loi instituant un contrat beaucoup plus lourd. Je trouve

beaucoup plus difficile de soutenir la requête de Jack Valenti,

directeur de la MPAA (Motion Picture Association of America), qui

demande d'arrêter de copier les films sous copyright, quand je sais

que, si ceci était accepté, aucun film n'entrerait jamais dans le

domaine public (...). Si on voit les sociétés de médias tenter de

bloquer tout ce qu'elles peuvent, je ne trouve pas surprenant que

certains usagers réagissent en mettant en ligne tout ce qu'ils peuvent.

Malheureusement, cette attitude est à son tour contraire aux droits

légitimes des auteurs.»

Michael raconte en juillet 1999: «J’ai été le principal opposant aux

extensions du copyright, mais Hollywood et les grands éditeurs ont fait

en sorte que le Congrès ne mentionne pas mon action en public. Les

débats actuels sont totalement irréalistes. Ils sont menés par

“l’aristocratie terrienne de l’âge de l’information” et servent

uniquement ses intérêts. Un âge de l’information? Et pour qui?»

En effet. Les instances politiques ne cessent de parler d’âge de

l’information alors que, en parallèle, elles durcissent la

réglementation relative à la mise à disposition de cette information.

La contradiction est flagrante. Le copyright est passé d'une durée de

30 ans en moyenne en 1909 à une durée de 95 ans en moyenne en 1998,

explique aussi Michael dans son blog. En 89 ans, de 1909 à 1998, le

copyright a subi une extension de 65 ans qui affecte les trois quarts

de la production du 20e siècle. Seul un livre publié avant 1923 peut

être considéré avec certitude comme du domaine public.

Un durcissement similaire touche les pays de l'Union européenne. La

règle générale est désormais un copyright de 70 ans après le décès de

l’auteur, alors qu’il était auparavant de 50 ans, suite aux pressions

exercées par les éditeurs de contenu sous le prétexte d’«harmoniser»

les lois nationales relatives au copyright pour répondre à la

mondialisation du marché.

Le Projet Gutenberg (1971-2009) · 第 6 / 7 题