Gabriel Monod, Gast, Leyret, Turot, Hild, Monira, Psichari, Viviani,
Stock, Desmoulins, Barbet, etc.; ceux qui passèrent: les docteurs
Reclus, Brissaud, Widal; ceux qui passent: Mirbeau, Laroche, Molinier,
Havet, Corday, Navarre; -- hier, Pozzi, gloire universelle; ce soir,
Julien Benda, nouveau venu dans la notoriété demain, n’importe quel
grand esprit d’où qu’il se soit orienté vers la lumière.
Les propos volent, spirituels ou passionnés, gais ou graves, s’élevant
toujours, peu à peu, vers des conceptions supérieures. La belle voix
de Jaurès claironne son rire -- « Et ton rire, ô Kléber » --
puissamment retentit. Georges Picquart, doucement, discute. Quelque
savant disserte, établit la relation des effets aux causes, dans le
débat qui nous occupe.
C’est un banquet de Girondins en liberté et pour qui la menace de la
mort compterait moins encore qu’elle ne compta, jadis, à la
Conciergerie.
On se moque de la laideur, et de la haine, et du mensonge, et de la
force marchant contre le droit. On stigmatise d’un trait les
défections, les défaillances.
Souvent, tous se taisent devant l’éloquence d’un seul. Il parle comme
devaient parler les apôtres, alors que suspects, au fond des
Catacombes, se réunissaient les premiers chrétiens. On écoute: la foi,
le désir d’héroïsme vous gonflent le cœur.
Quelqu’un heurte à la porte: c’est, venant du Sud ou du Nord, de
l’Est ou de l’Ouest, quelque pèlerin qui s’est acheminé vers cette
table d’auberge où l’on rompt le pain de vérité.
Il entre, s’assied, se tait... Mais les sermons sont courts; un mot de
parisianisme brise le charme, modernise la bataille.
Alors on s’en va. Devant, derrière, les agents battent l’estrade,
scrutent les haies, les recoins suspects. Les soirées, très douces,
très lumineuses, prêtent à la songerie. De beaux vers vous chantent à
la mémoire. En masse, on reconduit les plus menacés.
Les mains s’étreignent, on se sépare: dans quelques heures on se
retrouvera, au pied de l’estrade où gît, raidi d’orgueil, ce crucifié
décloué qu’est Dreyfus.
Et je pense qu’un jour, quelque destin que les dieux nous gardent, il
y aura dans cette auberge, -- comme dans celle de
Saint-Jean-l’Hospice où Charles-Albert fit halte -- une inscription
disant que là se réunirent les défenseurs de la Justice, les tenants
de la Vérité... et que nos enfants, puis leurs enfants, exprès venus,
la regarderont songeurs, fiers d’être de notre sang!
RÉQUISITOIRES
Rennes, 7 septembre 1899.
Grâce à Dieu, notre bonheur a passé notre espérance -- quand M. le
Commissaire du Gouvernement a parlé!
Non qu’il ait été, le digne homme, méchant, venimeux ou perfide! Tout
le fiel de la séance devait passer par la bouche de feu le général
Mercier. Vous souvient-il du coup de Lajoux, cet agent du service des
renseignements, accusé de démence alors qu’il menaçait de scandale;
enlevé, interné huit jours dans un cabanon, puis expédié au loin, très
loin?
L’ancien ministre de la Guerre (dont le parti venait d’exhiber le
Cernusky, convaincu d’aliénation mentale et de bien autres choses) a
tenté de reprendre la manœuvre dont Lajoux fut autrefois victime,
devinez contre qui?... Contre le capitaine Freystætter: cet être
d’équilibre admirable et de froide raison!
Ce n’est pas un témoin déloyal, oh! non! C’est seulement un bon
loufoque, qui, sous l’influence du milieu, a fini par s’imaginer avoir
vu, dans les pièces communiquées illégalement aux juges de 1894, la
fausse traduction de la dépêche Panizzardi!
Il ne tombe pas sous l’action de la loi qui châtie le parjure en
justice, mais il devrait être mis sous le jet de la douche qui calme
les imaginations vagabondes.
Tandis que se formulaient, d’un accent insinuant, d’une voix
mielleuse, telles infamies, des mots de colère étaient crachés en
riposte des bancs de la presse.
Et il n’a fallu rien moins que l’apparition et le laïus du « petit
père Carrière », pour détendre les esprits et dérider les fronts.
Car il nous reposa.
Lent d’expression, bavard de gestes, bref dans l’ensemble, il nous fut
la bonne oasis où l’on fait halte. Son discours se résume en ceci: «
Rien n’est certain, tout est possible. Je ne suis compétent en rien,
mais laissons tout de côté -- set condamnez! »
Mais si le verbe se résume, la mimique demeure intraduisible, d’une
puissance comique inimaginable. Gémier, dans la salle, les yeux hors
de la tête, regardait, notait.
Jamais en accord avec la phrase, traçant dans l’espace, sans aucune
sorte de motif, des courbes, des ronds, des parenthèses, les mains
papillonnantes du commandant Carrière allaient, venaient,
tourbillonnaient, semblaient attraper les mots, comme des mouches,
entre le pouce et l’index.
D’autres fois, abandonnées, les phalanges défaillantes, la paume en
l’air, elles laissaient tomber des vérités premières, sous lesquelles,
friands d’éloquence, nous tendions nos tabliers.
Mais, le plus souvent, sur quelque clavier invisible, les doigts
exécutaient les trilles, les « traits » de quelque sonate impétueuse;
plaquaient des accords; tricotaient des chromatiques, s’égaraient en
de vagues arpèges.
Ce fut une bien jolie séance de harpe!
Seulement, sur cet air-là, de pauvres gens s’en vont au bagne -- ce
qui m’empêche d’y prendre goût!
HEURES D’ANGOISSE
Rennes, 8 septembre 1899.
6 heures matin.
Dès l’aube, une fièvre, par les rues endormies. Le soleil se lève sur
un déploiement de forces qui, pour Paris, serait minime, mais qui,
dans ce cadre étroit, apparaît formidable.
Le pavé herbu résonne sous le pas lourd des fantassins, que rythme le
sursaut des armes; sous la marche cassante des chevaux, qu’accompagne,
en heurts légers de cymbales, le choc des sabres contre les éperons.
Campements ici, campements là; armes en faisceaux, montures en
groupes. Rue du Pré-Botté, une jument tire sournoisement, du bout des
dents, une salade de derrière la voiture d’un maraîcher.
Des silhouettes falotes de camelots errent, déplacées, pourchassées,
devant l’entrée, jusque sous le porche de l’église de Tous-les-Saints.
8 heures.
Comment a-t-on pu parvenir jusqu’ici, dans la salle, à travers tant de
barrages, tant de postes, un tel filtre de surveillance?
Je ne m’en plains pas: on a raison. J’ai toujours préféré les mesures
préventives aux répressions tardives, conséquemment incohérentes et
barbares.
Puis, dans l’état d’esprit où nous sommes, rien, véritablement, ne
nous est plus: que le dénouement de l’aventure -- en tant que pitié
pour l’homme -- et reprise (cette étape accomplie, sous la même
impulsion, vers des buts davantage reculés) de la marche en avant.
D’autres souffrent et invoquent, au loin, tourmentés par d’identiques
abus, tortionnés par les pareils bourreaux.
Aussi l’on écoute Me Demange avec une sympathique impatience. Une
telle hâte nous possède, une telle tension de notre être est vers la
conclusion, que l’on écoute, comme en un rêve, défiler les
périodes et les arguments.
10 heures.
Dans la cour, pendant la suspension d’audience, plus de gravité, moins
d’abandon qu’à l’ordinaire. Quelque chose de solennel plane, assourdit
les tons, raidit les maintiens. Cependant, les propos échangés sont
de haute importance.
On discute le communiqué du Moniteur de l’Empire; la reproduction,
dans la partie officielle, du démenti que formulèrent M. de Bulow à la
tribune du Reichstag, M. de Munster, ambassadeur, ici. C’est la
réponse indirecte, et cependant formelle, du souverain au défenseur
qui lui rendit cet hommage mérité de penser qu’un monarque était aussi
un homme.
En ressentons-nous de la joie?... Oui, si cela peut influer sur le
sort du pauvre être, après qui s’acharnent tous les carnassiers de la
haine. Mais, en même temps, une tristesse humiliée nous étreint le
cœur. Il n’est tombé du dehors qu’une parole de miséricorde, il ne
s’est fait qu’un geste samaritain, hélas! -- et c’est de là qu’il
vient!
Alors, on se prend à espérer des choses folles: l’abandon de
l’accusation, un élan de cœur?
Ah! poursuiveurs de chimères!
... Edgar Demange reprend sa plaidoirie.
Midi.
Le défenseur a terminé.
Cela va-t-il finir? Allons-nous donc sortir d’ici le cœur allégé?
Ce serait trop simple, trop beau. Jusqu’au seuil de l’enfer, jusqu’au
geste d’évasion, il y aura en ceci d’atroces mesquineries. M. le
commandant Carrière entend protester, réclame que la séance soit
levée, puis reprise, afin que deux heures s’écoulent, que l’émouvante
impression de la défense ait le temps de s’atténuer.
Bonne âme! pitoyable vieillard!
3 heures.
M. le commandant Carrière n’a élevé la voix que pour tâcher encore de
tuer la compassion dans le cœur des juges, requérir un arrêt
implacable.
Me Demange adjure en quelques mots le Conseil d’être favorable;
Dreyfus, d’une voix rauque, crie encore son innocence, et nous voilà
dans la salle immense murmurants, anxieux, à bout de forces.
Les impatients sont dans la cour, s’agitent pour tromper leurs nerfs.
4 heures 50.
Le tribunal militaire rentre. Dix ans de détention, des
circonstances atténuantes à cet innocent.
Soit! nous acceptons.
La séance continue...
NOTRE OEUVRE
Réponse à quelques-uns.
Du chagrin, oui, certes on peut en avoir -- pour la patrie et pour
l’humanité!
Que notre France soit ainsi avilie par ceux-là mêmes qui la
prétendent défendre; que certaines scélératesses d’âme soient
possibles, se fassent visibles, comme la charogne qui remonte à la
surface de l’eau, oui, telles choses sont faites pour provoquer la
nausée et la mélancolie.
Mais ces sentiments-là sont du luxe, dans la bataille: on ne saurait
s’y attarder, ni s’y amollir. Que nos sens se trouvent offusqués, que
la fierté collective souffre, il importe peu à la continuité de
l’effort, au courant ininterrompu d’énergie qui doit relier demain à
hier.
Le vrai sentiment de la situation, l’orgueil nécessaire à retremper
les muscles, le viatique, le réconfort, on le puisera dans l’examen de
ce que nous avons obtenu -- en dépit de quels obstacles!
Un homme était au bagne, interné dans des conditions illégales après
avoir été jugé illégalement. Il était en proie à Lebon, à Deniel, à
l’emmurement, au silence éternel, à la double boucle, aux mensonges
crucifiants, seul, tout seul, aussi mort que les défunts dans le
sépulcre!
Il ne devait plus jamais revoir la France, ni ses semblables, ni
ses parents! Sa femme était veuve, ses enfants orphelins: tous les
pouvoirs sociaux, coalisés, avaient tracé la croix sur son nom. Il
était rayé à jamais du nombre des vivants.
Bernard Lazare alluma la première torche, à laquelle d’autres
flambeaux, ensuite, vinrent s’allumer. On était une poignée de
précurseurs, dans les ténèbres, et la lumière devint cible à nous
lapider.
Toutes les calomnies, tous les outrages, toutes les proscriptions nous
les connûmes! Les plus forts soutenaient les plus faibles: on
n’abandonnait pas de blessés sur la route; personne, jamais ne lâcha
pied. Ainsi, lentement, on avança.
Lors, le Destin se mit des nôtres. Ce qui devait nous desservir, nous
servit, au contraire, puissamment. Aux heures critiques, survint le
miracle. Les adversaires, comme par un doigt invisible, étaient
marqués, frappés. Même les échecs apparents se transformaient en
victoires, sans fanfares, mais d’une portée considérable.
De vingt, nous étions cent, puis mille... et, dès lors, à chaque
démonstration publique, à chaque fait nouveau, le nombre des partisans
de la Vérité grandissait. Le reflet de son miroir gagnait du terrain,
envahissait, comme l’aube, des coins jusqu’alors obscurs, des
consciences encore ténébreuses.
Nous avons tiré l’homme de son bagne, notre volonté a fait lever
Lazare du tombeau. Rappelez-vous: on défiait que cela se fît jamais,
sous peine d’une révolution générale? Il a suffi de quatre douaniers
et de quelques gendarmes, pour maintenir non pas la furie, mais la
curiosité populaire dans de décentes limites.
On niait que l’esprit de caste ou de chapelle ait pu influer sur sa
condamnation? L’événement a montré Mercier essayant de renouveler,
auprès des juges de 1899, le coup de la communication secrète de 1804.
On a pu voir les généraux coalisés s’efforcer de sauver un des
leurs aux dépens de l’innocent; préférer l’impunité d’Esterhazy à la
confession de l’erreur initiale, que couvrirent après tant de crimes!
La conquête morale est immense. En plein Forum, sous la lumière crue
et cruelle du jour, le peuple, juge à son tour, a pu estimer certains
de ses chefs; jauger leur spéciale mentalité; apprécier leur
intempérance de langue et la puérilité de leurs manœuvres; se rendre
compte comment ces sous-Trochu le pourraient mener aux boucheries
promises...
Cette évolution-là vaut deux révolutions car elle ne fut pas
sanguinaire et affranchit les cerveaux.
FIN
TABLE
EN PRÉFACE. VII
UN LÂCHE. IX
Le procès d’Esterhazy (10-11 janvier 1898). 1
Le procès Dreyfus-Esterhazy!y (CHAP. Ier) 3
CHAP. II 21
Autour de l’énigme 29
L’ACCUSÉ 45
Les quinze journées de l’affaire Zola (du 7 au 23 février 1898.). 57
I. La Journée des Préliminaires. 59
II. La Journée du Bâillon. 67
III. La Journée des Généraux. 74
IV. La Journée des Artisans. 80
V. La Journée de l’Officier Bleu. 88
VI. La Journée de la Révision. 98
VII. La Journée des Augures. 108
VIII. La Journée des Savants. 116
IX. La Journée de la Menace. 124
X. La Journée du « Coup de massue ». 131
XI. La Journée du Uhlan. 138
XII. La Journée des Intellectuels. 147
XIII. La Journée d’Émile Zola. 157
XIV. La Journée de Labori. 189
XV. La Journée des « Cannibales. 202
LE SECOND PROCÈS D’ÉMILE ZOLA. 213
LE TROISIÈME PROCÈS D’ÉMILE ZOLA. 231
Le procès Zola-Judet 241
Autour d’un procès. 248
L’AFFAIRE PICQUART ET LEBLOIS. 261
LEMERCIER-PICARD. 285
L’AFFAIRE DREYFUS EN CASSATION. 303
CHAP. I. 305
CHAP. II. 317
CHAP. III. 326
À RENNES. 339
Dans la tourmente. 341
Les bons gîtes. 343
AU CONSEIL DE GUERRE. -- L’HOMME. 362
Le Byzantinisme du général Mercier 368
Par délégation. 373
L’œuvre. 377
Les nôtres. 381
A la Française?. 385
Coup manqué. 389
L’omelette. 393
La petite balle. 398
Conseils. 401
L’école de Picquart. 405
Chevalerie. 409
Le « Père Josué ». 414
Autre brave homme. 418
Pipelets!. 420
Enfin!. 423
Semailles. 427
Incorrigibles. 431
Sur le perchoir. 435
Galant homme. 438
Les Trois-Marches. 442
Réquisitoires. 450
Heures d’angoisse. 454
Notre œuvre. 459
Émile COLIN, IMPRIMEUR DE LAGNY (S.-ET-M.)