toujours de la probité, du génie, de la conviction, qui gîtait au
fond des broussailles -- que l’homme s’appelât Baudin, le socialiste,
Rodin, le sculpteur, ou Charavay, l’expert.
Souvent, elles décèlent une excessive timidité; abritent des
physionomies facilement effarouchables, et trop confiantes
d’expression. A l’ombre du maquis, elles se sentent plus à l’aise,
moins près et mieux gardées de la méchanceté humaine. Au-dessus, comme
les étoiles en haut du bois, brillent des yeux de malice, de foi, ou
de rêve -- de bonté aussi!
C’est d’une de ces barbes-là, ainsi que, du taillis, s’échappe, au
crépuscule, le plus pur chant d’oiseau, que vient de retentir la note
la plus humaine qui ait été entendue jusqu’ici.
M. Charavay, qui est un érudit, un savant, n’a pas craint, lui, de
reconnaître, de proclamer son erreur. Tourné vers la victime de la
plus épouvantable méprise, puis du plus abominable complot que puisse
concevoir la raison humaine, il a dit doucement, avec une inclinaison
de tête qui était un salut:
-- Je me suis trompé. C’est un grand soulagement pour ma conscience de
pouvoir le déclarer devant tous.
Puis le petit homme barbu a redescendu les gradins avec autrement de
majesté que M. Roget lui-même. Derrière ses lunettes rayonnait plus de
lumière: quelque chose magnifiait ses yeux las de savant...
Tandis que nos prunelles, à nous, s’embuaient... et que certains
témoins militaires ricanaient.
PIPELETS
Rennes, 31 août 1899.
Non, vrai, je ne veux pas dire concierges, car j’ai connu trop de
concierges sérieux, occupés uniquement du bon ordre de la maison et de
l’entretien des escaliers.
Mais ça! Le Dubreuil, le Mertian de Muller, le Moïse Blum dit colonel
Fleur, tous les sous-... kutschs de Beaurepaire, et tous les
sous-Lebrun-Renaud que nous avons vus défiler aujourd’hui; tous les
messieurs qui auraient reçu les confidences de Sganarelle, violé
l’intimité de la chambre impériale, couru après l’introuvable
secrétaire de « M. Alfred »; tous ces militaires -- « O soldats de
l’An deux, ô guerres, épopées! » qui ont entendu dire par Un tel qu’Un
tel lui aurait dit que Dreyfus avoua (et qui le viennent répéter,
imperturbables, sur l’estrade où, vêtu comme eux, après cinq ans
d’épreuves, l’ancien frère d’armes apparaît supplicié!) tous ces
commérages, tous ces potins, toutes ces cruautés, toutes ces
vulgarités, c’est à faire lever le cœur!
En mon âme et conscience, de toutes mes faibles forces, de toute
l’énergie de ma sincérité, je crois Alfred Dreyfus innocent! Mais
serait-il coupable, eût-il commis ce lâche forfait de vendre sa
patrie, que mon horreur envers lui resterait atténuée de tout le
dégoût que m’inspirent les autres.
Des hommes! Des soldats!
On comprend que viennent là ceux qui, ayant réellement quelque chose à
révéler de direct, de précis, croient que leur devoir est
d’intervenir. Encore peut-être leur témoignage gagnerait-il à se
restreindre aux faits plus qu’aux appréciations... et, s’il ne leur
vient pas un mot de miséricorde, à ne point envenimer le débat, à ne
point ajouter chacun sa pierre sur ce meurtri.
Mais que dire des échos de troisième, de quatrième degré? Qui
expliquera la mentalité spéciale qui pousse des hommes pas plus
mauvais que d’autres, peut-être, pris isolément, à sortir du rang, de
la neutralité; à se mettre en avant pour coopérer à l’œuvre inexorable;
à venir jouer un rôle dans la triste aventure?
Certains s’y trouvèrent réduits. Seulement, qui dira les mobiles
d’aucuns -- et tout ce que des comparutions inexplicables dissimulent
de basses, de laides spéculations?
Au début, les témoins à charge ne pouvaient qu’être agréables aux
grands chefs et aux Cinq ministres. C’est un peu changé... mais on ne
s’y attendait pas. Du propos en l’air, aggravé, agrémenté, enjolivé,
on avait fait un témoignage -- tant répété qu’à la fin, soi-même on
finissait par y croire.
On s’offrit, ou l’on fut pris. On fut cité; et voilà que l’on vient
s’asseoir, en uniforme, toutes décorations dehors, à côté de
Savignaud! égaux de Savignaud!
Commères de régiment, pies jacassantes, vous faites honte aux femmes!
ENFIN!
Rennes, 2 septembre 1899.
Peu d’interrogatoires ont été aussi suggestifs que celui du général
Gonse, par Labori, ce matin, établissant que, sur deux lettres
adressées au colonel Picquart après qu’il eut quitté le 2e bureau, et
interceptées, l’une, la vraie, susceptible d’être réclamée par le
destinataire sur avis de l’expéditeur, était parvenue à son adresse,
l’autre, la fausse, destinée à compromettre l’ex-chef des
renseignements, avait été retenue.
Cela prête à quelques réflexions... et de la sueur perlait sur le
crâne du général Gonse.
Mais il en vint à d’autres tempes lorsque M. de Fonds-Lamothe précisa
la fraude par omission commise envers la Chambre criminelle: le
silence gardé sur la circulaire ministérielle du 17 mai avertissant
les stagiaires qu’ils n’iraient point aux manœuvres, donc, détruisant,
du même coup, l’appropriation du bordereau et sa date prétendue. La
franchise des camps -- la rude franchise des camps!
C’était dans la bouche de l’ex-militaire, présentement ingénieur,
qu’on la retrouvait. Aussi M. Roget n’y put-il tenir. Bombant le
torse, la face horizontale parallèle au plafond, le jabot gonflé, il
s’avança.
Mais il avait affaire, cette fois, à forte partie. Ni son regard de
haut, ni son verbe tranchant, ni sa présomption, ni sa jactance, ne
pouvaient rien sur ce témoin résolu. Et pour la première fois, depuis
tant de jours, les rôles furent intervertis.
M. Roget, pressé de questions du tac au tac, rompit, perdit pied. Le
ton péremptoire de ses affirmations ne les garantit point des
démentis, des rectifications. Il en plut, c’est le cas de dire, et
comme grêle. Le « pékin » connaissait son affaire et l’homme n’avait
pas froid aux yeux.
Plus d’une fois, en ce quart d’heure, le général Roget dut regretter
que l’escorte de Déroulède n’ait pas été en nombre suffisant pour
déterminer son cheval à changer de route, à tourner la tête du côté où
l’on eût pu faire taire à sa guise les indiscrets, les « insolents ».
Un instant même, en souvenir d’Henry, le général Roget essaya de la
contradiction outrageante.
Peine perdue! Inutiles efforts! M. de Fonds-Lamothe poursuivit sa
démonstration; ne se laissa pas prendre à la feinte; ne lâcha point la
proie pour l’ombre; ni le but pour le dérivatif.
Il négligea même de demander à M. Roget la raison de son encombrance;
comment il pouvait se faire qu’étranger au débat de 1894, étranger au
débat de 1898, il intervînt en tout, pour tout, à propos de tout,
porte-paroles d’accusés anonymes; bavard de l’école de Trochu;
Pellieux un peu supérieur à celui de l’autre année, mais
insupportable, finalement, au Conseil, à l’auditoire, à tous, par la
morgue de son verbe et la fréquence de son apparition!
Le voilà « remisé »: ce n’est pas trop tôt!
On le reverra cependant encore, pendant les deux séances de
témoignages qui vont commencer la semaine.
Avocat de l’état-major, du 2e bureau, de la mémoire glorieuse d’Henry,
de tout le « fourbi », comme dirait le colonel Cordier, qui a abouti
à ce beau gâchis, à tant d’intrigues vilaines, de machinations
criminelles, il ne se retiendra pas d’élever la voix.
Mais M. de Fonds-Lamothe a donné un exemple qui sera imité. -- Fini,
le tonnerre!
On a vu que les foudres n’étaient que de fer-blanc!
SEMAILLES
Rennes, 3 septembre 1899
Ne regrettez rien, vous qui êtes venus, qui savourez le morne ennui
des « transplantés », loin des sites ou des meubles familiers, de la
besogne journalière, et des êtres chéris. Même hors le but d’équité
qui nous rassemble, regardez autour de vous -- et comprenez la
beauté, la force de l’action passive, de l’influence qui se dégage du
principe sans que la volonté même y soit pour quelque chose.
Sentez la vieille ville bretonne, d’abord hostile -- je ne parle
pas, bien entendu, de la bande de jeunes sacripants qu’on nous
lancera peut-être bientôt dessus, mais de la population honnête,
sensée, dont l’autre est la honte et la terreur; -- sentez la détente
qui se produit dans les esprits, qui bientôt gagnera les cœurs. Les
regards se sont adoucis; les faces austères se dérident sous une ombre
de sourire; des mains commencent de se poser dans nos mains tendues...
Qu’avons-nous fait pour cela? Rien.
On a vu seulement que nous étions de braves gens; que nous ne voulions
de mal à personne; que nous prêchions le calme; que nous payions notre
dû sans marchander. Les cochers, les commissionnaires, tout ce qui,
déambulant, devient facteurs de nouvelles, ont pu voir, entendre, et
redire que nous n’avions rien d’inhumain.
En ville, nous n’avons été ni arrogants, ni provocateurs.
Cela a surpris. Où donc étaient les « monstres » annoncés: les filous,
les matamores, les escarpes du Syndicat?
Une bonne femme, près de l’ancien domicile de Labori, une marchande
ambulante, le troisième jour que j’étais ici, me contait ses peines et
comment son établissement avait brûlé.
-- Ça a été bien du malheur: la ruine, quoi! Je ne crois pas qu’on
ait mis le feu exprès. Il y avait bien un dreyfusard dans le pays...
mais tout de même je ne crois pas.
Je lui dis:
-- Je suis dreyfusarde.
Elle faillit en laisser choir son panier.
-- Vous, madame? c’est pas possible. Avec un air doux comme ça.
Je restai encore cinq minutes, vulgarisant de mon mieux, pour lui être
accessible, l’idéal supérieur que nous servons!
De loin, quand je l’eus quittée, je me retournai. Elle demeurait
immobile, à la même place, les yeux fixés au sol, les mains croisées,
pendantes sur son tablier. Un monde de pensées nouvelles se
débattait, dans le vieux cerveau, sous la coiffe de tulle.
Et il en sera ainsi pour tous. Rappelez-vous l’admirable pièce de
l’Année terrible, où Hugo dit aux Allemands: « Vainqueurs, vous êtes
vaincus. Notre génie national vous enveloppe, vous cerne, vous
imprègne. Vous importerez de la France en Allemagne. »
Ainsi en est-il aujourd’hui, sauf que c’est nous qui laisserons ici le
germe de la justice, l’empreinte de la vérité, la noble fièvre
d’enthousiasme et d’abnégation que charrient nos veines... et dont
nous mourrons peut-être!
A Dieu-vat!
INCORRIGIBLES!
Bennes, 4 septembre 1899.
Tandis que M. le général Gonse bafouille et que M. le général Roget
blêmit; que les sous-Roget (Lauth, Yunck, Cuignet, etc.) jappent aux
trousses de la défense, pour retarder sa marche en avant dans ce
labyrinthe de mensonges souvent puérils, toujours odieux; que des
chefs militaires -- « Face à l’ennemi! » -- font l’autruche ou font
le zèbre pour échapper à la vérité; celle-ci, tantôt lentement, tantôt
par à-coups, surgit, se délivre des obstacles, se dégage des ténèbres,
apparaît distincte et quelque peu brutale.
Elle ne fait pas honneur à ces messieurs! En fait de bleus, il n’en
est pas que de petits, dans l’affaire: au fond de son puits, et pour
l’empêcher d’en sortir, la pauvre déesse a reçu de sérieuses raclées.
Elle en porte les marques; et déjà, sur ce qu’on voit d’elle,
l’empreinte de quelques poignes apparaît. Demi-étranglée,
demi-étouffée, c’est bataille encore pour la tirer à peu près sauve de
leurs mains.
La séance d’aujourd’hui a été, sous ce rapport, particulièrement
instructive.
Erreur (je tiens à demeurer courtoise) de M. le général Gonse,
attribuant à M. Painlevé des propos que celui-ci déclare n’avoir
jamais tenus, et contre lesquels, dès qu’il en eut connaissance, il
s’inscrivit véhémentement.
Erreur de M. le général Roget, attribuant à M. Hadamard, dans une
déposition signée, un degré de parenté avec Dreyfus autre que le réel,
et aggravant de ce fait, très sérieusement, des charges contre
l’accusé.
Déposition d’un rapport de M. Hennion sur l’agent Pommier... ce qui
permit de déclarer celui-ci introuvable et d’éviter la discussion de
son témoignage.
Production inattendue et sensationnelle d’un témoin extraordinaire,
fourni par le colonel Moïse Blum, dit Fleur, et du même cru: du cru
Quesnay -- le premier témoin étranger aux débats et sur assignation
du Président -- ce qui, supprimant les scrupules ingénus et
patriotiques de la défense, va lui permettre quelques ripostes variées
et bien senties.
J’allais dire: oubli de verser au dossier une dépêche importante de
notre ambassadeur à Rome, et escamotage d’une pièce non moins
importante remise par M. de Freycinet à M. Cavaignac; mais ce serait
inexact, étant donnée la révélation stupéfiante que l’État-Major, ni à
la Cour de Cassation, ni au Conseil de guerre, ne s’était résigné à
tout donner, à tout livrer... avait gardé des munitions de réserve,
une provision de hasard!
Personnellement, je le savais depuis quelque temps; une allusion
légère de M. Cuignet l’avait fait pressentir assez pour que M. le
général Chamoin, représentant du Ministre de la Guerre, se fut mis en
mesure de représenter ledit dossier à première requête des membres du
Conseil -- au cas où le pétard éclaterait.
Il a éclaté: c’est Labori qui y a mis le feu en questionnant le
général Gonse... et ce pétard-là me fit tout l’effet d’une dernière
cartouche!
Si l’effet en rate, c’est fini: il ne restera plus que la honte de la
manœuvre, de cette série de manœuvres diverses d’aspect, mais aux
mêmes fins si pareilles, si peu conformes à ce qu’on s’imagine de la
franchise militaire, à ce qui est le génie français!
SUR LE PERCHOIR
Rennes, 5 septembre 1899.
-- As-tu bien déjeuné, Carrière?
Ainsi, volontiers, on interpellerait (sauf respect) M. le commissaire
du gouvernement, juché sur sa chaise, en haut de l’estrade, à
l’extrémité gauche du fer à cheval qui enclôt le prétoire.
Dans cette même cité, en effet, derrière l’Hôtel-de-Ville, au long
d’une des rues les plus passantes, chez un concierge, je crois, est un
vieux perroquet dont la forme, la physionomie, la mimique, la voix
rappellent, d’étonnante façon, l’honorable M. Carrière.
Ils sont bâtis court, tous les deux; ils ont le même bec sémite, le
même petit crâne étroit; ils ont le même accent impérieux, plaintif,
rageur; ils sont épaulés avec une identique irrégularité; l’éperon
évoque l’ergot -- et le geste dont celui-ci se gratte la tête ne
diffère pas du geste dont l’autre ramène son oreille en conque, ou
réclame la parole: « Je proteste, je proteste! »
L’emplumé dit: « Papa! Maman! Bonjour! Bonsoir! Portez arrrme! Il est
joli, joli, Coco!»
Le déplumé procède par phrases un peu moins courtes, mais dont la
portée ne diffère pas sensiblement. Il dit: « Non, non! Oui, oui! Le
gouvernement s’oppose! Il est impossible! » ou parfois des aveux plus
ingénus.
Mais leur destin, à tous deux, leur destin pareil, est de faire rire,
dès qu’un son jaillit de leur gorge, dès que, par des pantomimes
brèves, se traduit leur sentiment.
Ils sont comiques par essence, par état, par vocation, profondément
comiques!
A tel point que toute appréciation envers eux ne saurait avoir
d’amertume, reste empreinte, avec un peu de malice, d’indulgente
bonhomie. Un voisin de l’unicolore m’a dit:
-- Il est insupportable... mais si cocasse!
Un voisin du multicolore m’a dit:
-- Il est... ou mieux, il n’est pas... enfin, vous me comprenez? Mais
il est tellement « rigolo! »
Je laisse la responsabilité du terme, de sa familiarité plutôt, à qui
le prononça. Je n’en retiens, je n’en adopte que le sens: le premier,
joie du quartier; le second, joie du procès!
De très spirituelles femmes, des hommes d’extrême intelligence,
rappelés d’urgence par leurs affaires ou leurs plaisirs, se sont
refusés à abandonner la partie avant que d’avoir goûté la dialectique
de l’accusation; ou se sont arrangés pour revenir à la date précise où
elle retentira sous ces voûtes.
C’est un succès... d’avance! Et je suis convaincue que l’événement ne
déjouera pas les prévisions; que, dans ce sombre drame, il y aura, au
moins, une minute de détente heureuse, d’unanime hilarité -- que,
dans ce pays de France, depuis si longtemps sevré de la jovialité
ancestrale, demain, du rire inextinguible des dieux, demain l’on rira.
GALANT HOMME
Rennes, 6 septembre 1899.
Si le Seigneur, plein de sollicitude, n’eût pétri le visage de M.
Lauth avec un peu de l’âme dudit; n’eût mis sur cette face de « garçon
de charrue », comme l’a qualifié un de nos dessinateurs les plus
illustres, tous les stigmates de sa mentalité n’eût fait avancer ce
masque, comme un épouvantait japonais, en avant du reste de
l’individu, pour semer la répulsion et la terreur, on eût eu,
aujourd’hui, la révélation d’une des plus vilaines cérébralités qui se
puissent voir.
M. Cavaignac est sinistre, falot, incomplet: l’air d’un fœtus à
moustache. M. Guignet ressemble à un carlin dévoré du « rouge »,
s’usant la peau à tous les angles, rogneux, hargneux, sournois,
éternellement disposé à mordre. M. Jeannel, avec ses contorsions de
mandibules, à ses sourcils en visière, justifie, de façon scandaleuse,
la théorie de Darwin sur l’origine de l’espèce. Gribelin, moins
disgracié, quoique de physionomie assez simplette, ignore par trop la
haine du
... mouvement qui déplace la ligne
et, après s’être rongé consciencieusement les ongles des mains, fait
redouter qu’il ne s’en prenne à ceux de ses pieds. M. Moïse Blum, dit
le colonel Fleur, évoque l’idée d’un placeur pour bonnes...
Etc.
Mais nul n’a cette mâchoire, ce front, ce crâne, ces yeux, cette
figure faite pour l’anthropométrie au point que l’infortuné M.
Bertillon la guette, avec des frissons de zèle aux doigts!
Or M. Lauth, aujourd’hui, a, par un acte inqualifiable (je tiens en
estime l’adjectif qui prête aux plus amples interprétations), soulevé
l’indignation, la nausée publiques, au point qu’on l’a hué
formidablement.
Il ne l’avait pas volé!
A cela, il pourrait objecter qu’il n’a fait que suivre un exemple
illustre:celui du paladin sans reproche, du guerrier loyal qui, des
lettres de femme ayant été trouvées dans la perquisition chez Georges
Picquart, s’empressa de faire aviser le mari, homme pieux, bien
pensant... et susceptible de venger à la fois son honneur et celui de
l’armée.
Coup double!
M. Lauth, lui, pour se justifier d’avoir invité à dîner, en son home,
ce même chef que, simultanément, il s’appliquait à desservir et à
déshonorer, est venu arguer de l’invitation « en tas »; puis a profité
de l’occasion pour raconter que le colonel Picquart avait eu le «
manque de tact » d’amener une personne qui... une personne que...
enfin la personne dont il a été question dans un récent procès.
Même -- ô abomination de la désolation! -- qu’elle s’assit en face
de Mme Henry!
J’ai entendu peu de rumeurs aussi sincères, aussi spontanées,
jaillir d’un auditoire. Malgré les foudres présidentielles, on
rugissait.
Même certains étaient tout pâles, les poings crispés; et des femmes
avaient aux lèvres la moue des suprêmes dégoûts.
Pour un succès, M. le commandant Lauth, frais promu chevalier de la
Légion d’Honneur, peut se vanter d’avoir eu un joli succès!
LES TROIS-MARCHES
Loin de la cité monastique, de la ville neuve aux mornes murailles
blanches, de la vieille ville aux mornes murailles noires; loin des
couvents, loin des casernes; loin de la Vilaine aux eaux troubles,
qu’écrème, tous les matins, de ses immondices, dans une barque
vétuste, l’employé que j’ai surnommé le « Marchand de charognes »;
loin des faces mortes et des regards dormants, est, sur la colline,
dans les verdures baignées de clarté, faubourg d’Antrain, la bonne
auberge des Trois-Marches.
C’est une pauvre demeure, très vieille, très propre, souriante,
hospitalière.
La porte, au-dessus du triple degré de pierre, les fenêtres, le
portail, donnent sur la route, face à des villas dont les jardins
descendent vers l’Ille, toute frétillante et claire entre des
peupliers.
Alentour, ce n’est que prairies encloses de haies après lesquelles
foisonne, parfumé, le duvet de la clématite. Des vaches y pâturent, de
petite taille, mais robustes et le pelage lustré.
Leur mufle frais de la fraîcheur de l’herbe, baveux de fils
transparents comme du verre, s’appuie aux barrières de verdure pour
regarder passer le voyageur.
Au crépuscule, elles mugissent, impatientes du retour à l’étable.
Alors, un enfant, une femme les vient querir, une mince baguette à la
main.
Et, par petits troupeaux, elles se répandent sur les routes, se
hâtant vers la ferme ou le faubourg. Leurs cornes d’ombre se profilent
sur la turquoise verdie du ciel où monte lentement le croissant d’or...
C’est alors que s’illuminent, dans la pénombre, les croisées des
Trois-Marches; que luit, au sommet de la double montée, l’étoile
familière vers qui s’en vont, épris de lumière, anxieux de vérités
nouvelles, des Mages du savoir, des Rois de l’éloquence et de bons
Bergers anxieux de soustraire les brebis à l’abattoir!
*
* *
La salle est gaie, proprette, avec le luxe d’une cheminée en marbre
noir, de quatre lithographies militaires aux murs, d’un bouquet sur la
nappe de grosse toile blanche.
A deux pas, la grande cuisine, où, sous la direction de l’hôte, la
surveillance de l’hôtesse, flambent les antiques fourneaux. La chère
est bonne, mais simple. D’immenses pains, coupés par tranchés,
fleurent bon le froment; et le cidre met des reflets d’ambre au flanc
des carafes rebondies.
Dans le jardin sont des tonnelles; sous un ombreux couloir de
platanes, des tables de bois rugueux flanquées de bancs. Au delà d’un
préau à l’aire battue, surhaussée, adossée au mur de fond, une sorte
de petite estrade couverte où, les jours de noces, les soirs de bal,
perchent les ménétriers.
Elle fut tribune -- le 14 juillet dernier. Des phrases ardentes, des
appels frémissants en jaillirent pour célébrer l’espèce de nuit du 4
Août qui s’accomplissait là: l’abdication des préjugés universitaires,
le renoncement des méfiances populaires, en une admirable communion.
Les isolés de la Tour d’ivoire descendaient, sortaient de leur refuge
pour mettre leur main frêle, leur main nerveuse, dans la main placide,
la main robuste des ouvriers.
Les savants donnaient des idées, supérieures parce que scientifiques;
les plébéiens offraient l’appui de leurs bras, de leur cœur, le
pouvoir de l’action, sans quoi le rêve est stérile.
Basch, professeur de Lettres, Blondel, professeur de Droit, à la
Faculté de Rennes; Barrucand, le preneur du « Pain pour tous », Armand
Dayot, tous deux venus de Paris pour propager la Parole nouvelle,
montrèrent la République en danger; réveillèrent les esprits;
agitèrent les consciences, semèrent de l’enthousiasme -- autour du
festin frugal, sous le clair soleil, la Marseillaise monta, gronda,
battit des ailes...
Si bien que, vis-à-vis, de l’autre côté de la chaussée, dans la villa
où, un peu plus tard, l’ex-ministre de la guerre, Mercier, devait être
son hôte, M. le général en retraite de Saint-Germain sacra.
Même, il n’y put tenir. Comme on chantait, à Lyon, du maréchal de
Castellane, sur le rythme de la batterie aux champs:
Voilà Saint-Germain qui passe,
Tout petit, tout tortu,
Tout ventru, tout mal f...ichu,
il fit, chapeau de paille sur l’oreille et canne en main, le verbe
haut, l’œil rageur, la moustache hérissée, irruption dans la cuisine
de l’auberge.
-- Scrongnieugnieu, aurez-vous bientôt fini de nourrir
toute cette bande-là?
-- Las, Monsieur le général, firent ensemble les hôteliers, de quoi
faudrait-il vivre si l’on refuse des clients?
La réponse était péremptoire. Le général s’ébroua et partit. Depuis,
il lance seulement des œillades furibondes au passage, lorsque, dans
le cadre des fenêtres, apparaît quelque visage de penseur.
Tandis que dans le chemin, face à face, une paire de chaises par-ci,
une couple de chaises par-là, quadrille de l’autorité vigilante, quatre
gendarmes veillent à la sécurité commune: soit Mercier, soit Picquart.
Des ombres aussi s’effacent contre les murs, agents attachés, pour
leur sauvegarde, à la personne de quelques familiers des agapes
journalières.
Quand les voitures ont fini de rouler, emmenant le contingent des
invités occasionnels, et que la conversation fait halte, Pandore seul,
du bruit de ses cent pas, aller et retour, rompt le silence.
Comme des prisonniers, ou des officiers supérieurs ayant droit à la
sentinelle, on entend:
Un bruit de bottes, de bottes, de bottes...
Tragédie de Shakespeare qu’orchestre parfois Offenbach!
*
* *