LES DERNIERS ROIS

«... Après avoir écouté les six rois qui étaient venus passer le

carnaval à Venise, Candide remarqua un septième personnage qui soupait

à une table voisine et qui faisait assez grande chère. C'était un

vieillard à l'air noble et affable, et qui portait une large barbe

étalée sur sa poitrine.

«Candide s'approcha de lui avec politesse et lui dit:

«--Veuillez m'excuser si ma question est indiscrète. Mais seriez-vous

d'aventure, comme ces six messieurs, un roi exilé de ses États?

«--Non pas un roi, mais un empereur, répondit le vieillard.

«--Cela ne me surprend point après tout ce que j'ai vu aujourd'hui,

dit Candide. Mais ce qui m'étonne, c'est que vous ayez su garder, dans

une telle adversité, cet air de contentement qui paraît sur votre

visage.

«--Je tenais peu au trône, reprit le respectable étranger; et,

d'ailleurs, mes sujets m'ont dépossédé avec les plus grands égards.

C'est au Brésil que je régnais. Mais je dois confesser que je résidais

peu dans mon empire. Il me plaisait davantage de faire de longs

séjours à Paris, dans cette capitale des sciences et des arts, où la

vie est si douce et si noblement occupée, et où j'ai des amis

excellents. J'y étais toujours fort bien reçu; et j'ai plaisir à vous

apprendre (pardonnez-moi cette innocente vanité) que je suis membre

d'une des Compagnies savantes établies jadis par le roi Louis XIV.

«Lorsque je rentrais dans mes États, je travaillais de mon mieux au

bonheur de mes sujets, et je tâchais de les faire profiter de ce que

j'avais appris au cours de mes voyages. Mais j'y apportais sans doute

trop de zèle, et je vois bien maintenant que je me rendais importun à

mes ministres et à mon peuple en m'occupant trop minutieusement des

affaires publiques, après les avoir trop longtemps négligées. Né

sensible, j'abolis dans mon empire l'esclavage, qui est une des hontes

du genre humain. Mais, pour avoir accompli trop brusquement ce grand

acte de justice, je mis dans l'embarras beaucoup de propriétaires; et

la plupart des esclaves affranchis ne surent que faire de leur liberté

inopinée. Ce que j'avais de vertu se retournait contre moi. Je

m'appliquais tant à me conduire en citoyen que je faisais paraître

inutile l'institution monarchique.

«Enfin, j'avais une fille et un gendre. Mon gendre, qui avait des

talents pour les affaires, cherchait toutes les occasions de les

appliquer. Il avait plutôt les qualités d'un habile marchand que les

vertus d'un héritier de la couronne. Ma fille, que j'aimais

tendrement, avait le tort de donner dans une dévotion outrée; et cela

n'était point pour plaire à un peuple jeune et généreux, qui commence

à s'affranchir de la superstition et chez qui les lumières de la

philosophie se répandent de jour en jour.

«J'appartiens, du reste, à une famille qui, depuis quelque temps,

montre de merveilleux talents pour perdre les trônes et une singulière

inaptitude à les reconquérir.

«Ainsi l'affection de mon peuple, sinon son estime et son respect,

s'était lentement détournée de moi et des miens. La révolution était

inévitable. Il n'y fallait qu'un prétexte. Une mutinerie de l'armée

contre un ministre impopulaire a décidé de tout. Je dois dire que les

insurgés ont été parfaits. Ils sentaient que tout cela n'était point

ma faute, que je comprenais moi-même leurs raisons et que je ne leur

gardais pas rancune. Jamais révolution n'a été plus pacifique, ni plus

courtoise de part et d'autre. Ces messieurs m'ont embarqué, avec

beaucoup de politesse, dans un navire très confortable. Tout s'est

passé avec une extrême cordialité. Ils ont absolument tenu à me

laisser ma liste civile, qui est de deux millions.

«Nous avions tous les larmes aux yeux en nous séparant; et, si j'avais

voulu profiter de l'attendrissement général, peut-être serais-je

encore à Rio-Janeiro. Mais ma situation y serait précaire. La

condition de simple particulier convient mieux à mes goûts. Puis,

j'aime les voyages. Je quitte Venise demain matin et serai à Paris

dans huit jours.

«Si j'avais eu besoin de consolation, j'en aurais trouvé une bien

douce dans une nouvelle faveur que le gouvernement de la France vient

de m'accorder. Le jour même où je perdais ma couronne, M. le président

Carnot m'offrait les palmes d'officier de l'Instruction publique. Cela

m'a fait grand plaisir. Le sage se contente de peu.

«Tel fut le récit du bon vieillard. Au moment où il parlait des deux

millions de sa liste civile, les six autres rois détrônés s'étaient

approchés de lui d'un air de déférence...»

(_Candide_, appendice au chapitre XXVI.)

Ainsi le Brésil vient d'inaugurer brillamment, et de la façon la plus

piquante, une nouvelle espèce de révolutions: celles où les peuples

seront polis et les monarques résignés. Une révolution ne sera plus

qu'une lutte de courtoisie entre les vainqueurs et le vaincu. Les

coups de chapeau y remplaceront les coups de fusil.

Résignés, il semble bien déjà que la moitié des souverains de l'Europe

le seraient, à l'occasion, le plus aisément du monde. Il y a, chez

beaucoup d'entre eux, un désenchantement, une diminution notable du

plaisir de régner.

Beaucoup, déjà, affectent de vivre comme des particuliers. On dirait

que cela les gêne d'être à part, qu'ils ont un désir inavoué de

revenir à la vie normale, que la solitude de leur majesté leur pèse,

qu'ils en ressentent plus d'ennui que d'orgueil. Pensez-vous que S. A.

le prince de Galles soit fort impatient de devenir roi d'Angleterre et

empereur des Indes? Je soupçonne que cela le gênerait infiniment.

Voilà quarante ans que ce prince philosophe fait, autant dire, partie

du tout-Paris. Il doit tenir avant tout, étant un sage, à la liberté

de ses allées et venues.--Il y a trois semaines, deux archiducs de

Russie déjeunaient, non loin de Paris, chez un baron israélite, chez

un coreligionnaire de ceux que les moujiks même méprisent et qu'ils

massacrent encore quelquefois.

L'almanach de Gotha fréquentant familièrement chez l'almanach du

Golgotha, c'est là un grand signe.

* * * * *

Non seulement la plupart des princes vivent comme nous (et s'ils

gardent autour d'eux quelque reste de cérémonial, c'est par nécessité

ou par devoir, et les pompes mystérieuses de la cour de Louis XIV leur

seraient à tous insupportables), mais ils sentent comme nous, ils ont

toutes nos maladies morales. Il y a une impératrice, la plus inquiète

des femmes, dont la principale ambition est d'être une parfaite

écuyère, qui vit si complètement à sa guise et de façon si fantasque

que, si elle était une bourgeoise de Paris, nous ne verrions en elle

qu'une très sympathique et très originale «névrosée». Il y a une reine

charmante, extraordinairement instruite, d'une intelligence supérieure

et d'une imagination puissante, qui, pouvant exercer le métier de

reine, préfère celui d'homme de lettres, recherche l'approbation de

ses «confrères» bourgeois et accepte avec joie et simplicité, si même

elle ne les sollicite, les récompenses de l'Académie française. Il y

a, tout proche de nous, un roi morose, que ses sujets ne voient

jamais, qui ne songe qu'à faire des économies pour organiser des

voyages de découvertes, et qui n'aspire qu'au renom de bon géographe.

... Et cependant l'ennui et l'inquiétude, et les passions désordonnées

qui naissent de ce malaise de l'âme, envahissent les maisons royales.

Les dissensions intestines de la plus puissante maison qui soit au

monde, les discords tragiques d'un père et d'un fils, mêlés au plus

effroyable drame de douleur et de mort, ont rempli pendant des mois

nos gazettes bourgeoises. Un prince, qui fut un grand artiste décadent

et qui eût été un excellent rédacteur de la _Revue indépendante_,

s'est noyé une nuit, dans un lac des _Niebelungen_, parmi ses cygnes.

Un prince impérial s'est suicidé avec sa maîtresse. Ce sont, depuis

quelques années, les maisons royales qui fournissent, en proportion,

le plus de «faits divers», et les plus dramatiques.

Peut-être se passait-il jadis, avant le règne de la presse, tout

autant de choses étranges dans les palais des misérables

porte-sceptre: mais on le savait moins. Un voile de mystère les

protégeait. On voit mieux aujourd'hui qu'ils sont semblables à nous.

Et ils le savent eux aussi; ils se l'avouent plus pleinement que ne

faisaient les souverains d'autrefois. Je ne vois plus guère que le

Tzar, le Grand Turc et le jeune Empereur illuminé d'Allemagne qui

croient encore à leur droit divin. Les autres croient tout au plus à

l'utilité de leur mission publique et de la tradition qu'ils

représentent. Et cela est bien différent.

* * * * *

Que dis-je! On voit déjà des princes qui volontairement se retirent et

à qui la rentrée dans la vie commune, dans la grande multitude

humaine, semble une délivrance. Récemment, un archiduc demandait à

l'empereur son parent la permission de n'être plus prince, et

s'embarquait, sous un nom roturier, comme lieutenant de vaisseau. Qui

saura jamais ce qui s'est passé dans l'esprit de l'archiduc Jean? Si

les autres princes n'ont plus guère d'illusions, ils ont gardé des

préjugés. Pour que celui-là ait pu s'affranchir à la fois des unes et

des autres, quelle vision nette, profonde, définitive, il a dû avoir,

un jour, de la vanité des choses! et cette vision, que tout ici devait

obscurcir (car il n'est pas encore arrivé qu'on naquît impunément d'un

sang impérial), quelle force d'esprit elle suppose, ou quel

incomparable désenchantement! Ce jeune homme me paraît digne de toute

admiration. Il s'est échappé de la royauté, comme un moine incroyant

de son monastère, pour retourner à la nature, pour vivre vraiment

selon sa pensée et selon son coeur, pour jouir librement du vaste

monde, sans avoir à rendre des comptes spéciaux, à Dieu et aux hommes,

d'une tâche à la légitimité de laquelle il ne croyait plus...

Partout l'ordre ancien chancelle. Les peuples latins sont tout prêts.

On me dit que l'Espagne ne souffre la royauté que par chevalerie, par

respect de la faiblesse d'une femme et d'un enfant. Quant à l'Italie

... attendez la fin de la triple alliance, laquelle n'est sans doute

pas éternelle... Ce que l'antiquité n'avait pas même conçu, la

possibilité de républiques aussi vastes que les anciens empires

devient chaque jour évidente... Si notre République était sage, vous

verriez quelle serait bientôt sa force de propagande, même

involontaire, et quelle fascination elle exercerait, rien qu'en

durant, sur tous les peuples de la vieille Europe... Les temps sont

mûrs; cela commence:

... Magnus ab integro seclorum nascitur ordo;

Qui sait?

Les Contemporains, 5ème Série Études et Portraits Littéraires, · 第 56 / 100 题