C'est le titre d'un roman très distingué et infiniment laborieux,
torturé et torturant, de ce mahdi-romancier qui a nom J.-H. Rosny. Ce
roman nous raconte les gésines littéraires, les pénibles amours et les
coliques néphrétiques du jeune Noël Servaise, écrivain naturaliste de
son état.
Si j'ai bien compris, le «termite» qui ronge Noël Servaise, c'est la
recherche du «document», du petit fait bas, insignifiant, méprisable.
À moins que les «termites» ne soient les personnages mêmes des récits
de Servaise. Car on peut hésiter entre les deux interprétations, comme
vous le verrez par ces deux passages qui vous donneront une idée de la
manière de M. Rosny:
«Aussi, en Servaise, comme un clou formidable, perpétuelle,
obsessionnelle, grandit l'idée de la note, la vie prise telle quelle,
la vérité de la vision, de l'ouïe et de l'événement respecté en idole;
le tourment de se supprimer la réflexion et la transformation; la
recherche d'un absolu documentaire», etc... (page 35).
Ou bien:
«.... Par là, les _termites_ de son oeuvre, les grisailles de leurs
évolutions se teintaient d'âpres épithètes, se trempaient de la
vibration d'art, se disposaient en amertumes graduées, en états d'âme
vulgaires sans doute, mais passés au crible d'un cerveau impressif,
colorés d'une désespérance glaciale comme une bise, coupante comme un
grésil...» (page 11).
* * * * *
Enfin et quel que soit le ver qui ronge Servaise, le fait est qu'il
est rongé, grignoté, lentement dévoré, et qu'il souffre et qu'il se
tord et qu'il a l'air d'un supplicié, d'un supplicié qui mord et qu'il
ne ferait pas bon plaindre de trop près.
Or, tandis que l'infortuné se tordait dans les affres de l'écriture,
je songeais (étendant ainsi la signification du livre de M. Rosny):
--Ce qui le travaille, lui et ses pareils, ce n'est pas seulement le
termite du document naturaliste: c'est proprement le mal littéraire.
* * * * *
Ce mal est peut-être éternel dans son essence. Mais il est visible
que, depuis les naïfs aèdes qui amusaient les longues mangeries des
âges primitifs, depuis les trouvères à l'âme superficielle et
enfantine, depuis les écrivains du dix-septième et du dix-huitième
siècle, même depuis les romantiques et les parnassiens, ce mal a fait
chez nous d'étranges et effroyables progrès.
Les causes? On en voit tout de suite deux principales. C'est d'abord
la vieillesse de la littérature, qui rend l'invention plus difficile
en effet, plus inquiète, plus tourmentée, et qui fait ainsi, d'une
certaine excitation maladive des nerfs, une des conditions de
«l'écriture artiste».
Il y a aussi ce fait que la littérature, plus lucrative de nos jours
qu'elle ne l'a jamais été, apparaît de plus en plus comme une
profession à laquelle il est avantageux de se vouer exclusivement: et
de là le nombre toujours croissant des jeunes écrivains, un
pullulement prodigieux, une concurrence âpre, amère, enragée.
Le résultat est lamentable.
Autrefois, un écrivain était le plus souvent un honnête homme qui
faisait des livres, et qui, le reste du temps, vivait comme les autres
hommes; et cela d'autant mieux qu'il avait besoin, pour réussir, de se
mêler à la société polie de son temps, et de se distinguer d'elle le
moins possible.
Aujourd'hui, les jeunes littérateurs forment réellement une nouvelle
variété de la race humaine. Je les vois marqués d'un pli professionnel
plus spécial encore que celui des innocents Trissotins de jadis,--bien
plus profond que celui des prêtres, des magistrats, des soldats ou
des comédiens,--et beaucoup plus redoutable et plus déplaisant.
* * * * *
À vingt ans, parfois plus tôt, le mal les prend et ne les lâche plus.
Ils commencent par croire,--d'une foi étroite et furieuse de
fanatiques,--premièrement, que la littérature est la plus noble des
occupations humaines et la seule convenable à leur génie; que les
autres métiers, la culture de la terre, l'industrie, les sciences et
l'histoire, la politique et le gouvernement des hommes sont de bas
emplois et qui ne sauraient tenter que des esprits médiocres; et,
secondement, que c'est eux, au fond, qui ont inventé la littérature.
Et alors ils fondent des cénacles à trois, à deux, même à un. Ils
renchérissent douloureusement sur des formes littéraires déjà outrées:
ils sont plus naturalistes que Zola, plus impressionnistes que les
Goncourt, plus mystico-macabres que Baudelaire ou Barbey d'Aurevilly;
ils inventent le symbolisme, l'instrumentisme, le décadentisme et la
kabbale; les plus modestes et les plus lucides croient avoir découvert
la psychologie, et ils en ont plein la bouche. Ils se tortillent pour
dire des choses inouïes. Et, sous prétexte d'exprimer des nuances de
sensation et de sentiment qui, si on les presse, s'évanouissent comme
des rêves de fiévreux ou se ramènent à des impressions toutes simples
et notées depuis des siècles, ils font de la langue française un je
ne sais quoi qui n'a plus de nom.
Ils considèrent le monde extérieur en malades, en hallucinés, d'un
oeil qui le déforme et le trouble. Les rues de Paris suscitent dans
l'esprit de Servaise des visions apocalyptiques, terribles par un je
ne sais quoi qu'il ne peut exprimer--qu'il n'exprimera jamais--parce
que ce je ne sais quoi n'est rien. Il lui arrive quelque chose de fort
simple: il est à la campagne; le printemps lui fait aimer une femme,
et son amour lui fait trouver la nature plus belle. Nous connaissons
cela. Mais Servaise, lui, n'en revient pas: cette aventure si unie se
transforme en un drame physiologique, sentimental et intellectuel,
plein de stupéfaction et de mystère, et qui ne se peut traduire à
moins de soixante pages ténébreuses et convulsionnées.
* * * * *
Certes, nos pères n'écrivaient pas sans peine. Sauf, peut-être, à
l'origine des civilisations, la composition littéraire a toujours été
un assez rude travail. Mais aujourd'hui, chez Servaise et ceux de son
espèce, c'est une torture, une lutte atroce, sans trêve, avec des
tensions de muscles, des vibrations de nerfs, des halètements, des
syncopes, des courbatures...
Dans l'_OEuvre_, de Zola, l'artiste ressemblait déjà à un damné de
Michel-Ange. Moins sanguins, plus chétifs, plus déprimés, plus
nerveux, Servaise et ses pareils font songer à des damnés de Callot.
Je prends absolument au hasard, dans le livre de M. Rosny,
quelques-uns des passages qui nous peignent les labeurs de Servaise:
«... Les soirs de lampe, les rudes soirs où la volonté terrible
l'entraînait au jeu des phrases, les sorties où les oeuvres
grouillaient dans son crâne comme l'obsession dans l'âme d'un fou...»
«... Dans le désarroi idéen, c'est à ce mot «travail» que Servaise
toujours revenait, comme à la divinité mystérieuse, à l'entéléchie
dont l'adoration l'avait dû conduire à la gloire. Obscure, la hantise
du fatal y dominait avec l'image de pauvres chevaux qui «travaillent»,
de laboureurs qui «travaillent», de mineurs qui «travaillent», d'une
foule humble et immense à qui les sueurs et les supplices à peine
donnent le pain quotidien, le sommeil pitoyable et des joies confuses
de reproducteur.»
«... Comme une pluie d'automne, comme un firmament lourd et sans
nuances, comme une lande stérile, les pages lui pleurèrent sur l'âme
et la racornirent. Il laissa tout crouler, il se courba, il resta dans
une morosité végétative, où les idées se tissaient lentes ainsi que
des feuilles, moites de larmes intimes, tremblantes d'infinies
angoisses...»
Ah! le malheureux! le malheureux!
Et tout cela, pourquoi? Pour donner au monde un roman naturaliste de
plus, et, notamment, pour décrire les sensations d'un infirme qui
regarde passer les gens à travers une lucarne.
* * * * *
Jadis, à vingt ans, nous savions admirer. Nous étions respectueux des
maîtres. Nous aimions naïvement les grands classiques; nous aimions
Lamartine, Hugo, Musset, Sand, Michelet, Taine, Renan. Même d'humbles
dramaturges, tels qu'Augier ou Dumas, ne laissaient pas de nous
inspirer quelque considération.
Mais rien n'est plus rogue, plus pédant, plus tranchant, plus prompt
au dénigrement que Servaise et ses émules. Ces jeunes gens ont des
dédains aussi inattendus que leurs admirations, et celles-ci sont
aussi rares que ceux-là sont étendus, et aussi agressives qu'ils sont
écrasants. Ce sont moroses cervelles de fanatiques qui haïssent et
méconnaissent tout ce qui ne leur ressemble pas. Eux qui ne savent
rien, qui n'ont même, le plus souvent, aucune connaissance historique
de la langue (et il y paraît à la barbarie de leur syntaxe et aux
impropriétés de leur vocabulaire), ils ont des mépris imbéciles et
entêtés pour les plus beaux génies et pour les plus incontestables
talents, dès qu'ils ont reconnu ces dons abominables: le bon sens, une
vision lucide des choses et l'aisance à la traduire. Lisez là-dessus,
pour vous édifier, la plupart des jeunes revues littéraires: elles
suent le pédantisme le plus âcre et la plus sotte intolérance.
Cela rend leur compagnie peu divertissante ou même étrangement
incommode. Ils sont déconcertants. On est sûr que, quoi qu'on leur
dise, ils vous prendront en pitié. On est aussi embarrassé pour leur
parler qu'on le serait avec un derviche ou un thug étrangleur.
Même entre eux, ils restent mornes, hargneux, fermés. Les réunions
d'hommes de lettres furent charmantes autrefois. Les banquets de ces
jeunes gens, même leurs conversations autour des bocks, sont lugubres.
Ces infortunés ne parlent que de littérature. M. Rosny a noté
quelques-uns de leurs propos avec une exactitude cruelle. Ils se
rassemblent pour déchirer les absents pendant la première heure et
pour se déchirer entre eux le reste du temps,--en phrases brèves,
bizarres, violentes et obscures. Chacun songe à soi et se défie des
autres, «... Silence. L'atmosphère est fausse, craintive.» Au fond,
ils se réunissent pour s'ennuyer ensemble. «... Bah! répondit
Jouveroy, je ne me plais qu'avec les gens qui s'embêtent.»
La Bruyère dit en parlant de certains financiers: «De telles gens ne
sont ni parents, ni amis, ni citoyens, ni chrétiens, ni peut-être des
hommes: ils ont de l'argent.»
Je dirais volontiers des pareils de Servaise: «Ils ne sont ni
chrétiens, ni citoyens, ni amis, ni parents, ni peut-être des
hommes: ce sont des littérateurs,--chacun d'une religion littéraire
distincte à laquelle il est seul à croire, et qu'il est seul à
comprendre,--quand il la comprend».
* * * * *
J'exagère? Oh! à peine. Il fallait bien forcer un peu les traits pour
vous rendre mieux reconnaissable ce monstre: le jeune homme de lettres
en cette fin de siècle. S'ils n'en sont peut-être pas tout à fait là,
c'est là qu'ils vont. Il y en a toujours bien un sur deux qui est fait
sur ce modèle; et c'est fort inquiétant.
Il y a vingt ans, nous récitions en classe ces vers de l'_Art
poétique_:
Fuyez surtout, fuyez ces basses jalousies,
Des vulgaires esprits malignes frénésies.
Un sublime écrivain n'en peut être infesté;
C'est un vice qui suit la médiocrité...
Et encore:
Que les vers ne soient pas votre éternel emploi,
Cultivez vos amis, soyez homme de foi.
C'est peu d'être agréable et charmant dans un livre,
Il faut savoir encore et converser et vivre.
Ô vieux Boileau, que dirais-tu de ces jeunes gens? Et quelle horrible
vanité, de sacrifier la vie même et tout ce qui lui donne son prix
véritable à d'inutiles et inintelligibles transcriptions de la vie!