RÊVERIES SUR UN EMPEREUR

Il est en ce moment, selon toute apparence, le plus puissant souverain

de l'Europe.

D'autre part, il semble bien qu'il soit, de tous les empereurs et de

tous les rois qui nous restent, celui qui a le plus nettement

conscience de sa mission providentielle, celui qui a la conception la

plus mystique de son devoir de pasteur des peuples.

Enfin, il semble bien que, ces devoirs, il soit décidé à les remplir

tous, et jusqu'au bout, et qu'il soit, entre les souverains, le plus

énergique, le plus actif--ou le plus agité.

Si vous admettez ces trois propositions, qui n'ont, je crois, rien de

téméraire, et si vous essayez d'en tirer les conséquences bravement,

naïvement et dans un esprit d'optimisme, vous serez vous-même surpris

du rêve que vous édifierez peu à peu et comme malgré vous.

* * * * *

Naguère encore, il ne se mêlait, et pour cause, que fort peu de

sympathie, même intellectuelle, aux sentiments que nous inspirait le

nouvel Empereur. On disait qu'il n'avait pas été un fils tendre; qu'il

aimait la guerre pour elle-même; que son idéal de vie ne dépassait

point celui des chefs militaires du haut moyen âge, et que nous

devions nous féliciter que le chancelier fût là pour le contenir. Il

ne cachait point sa haine de la France et des choses françaises; il

proscrivait de sa table les mets et les vins de notre pays et

pourchassait notre langue jusque dans les menus de ses dîners. Il lui

est encore arrivé ces jours-ci, ayant des Français pour hôtes, de

porter un toast où il célébrait Waterloo et glorifiait Blücher. Il est

évidemment très nerveux, sensible à l'excès; il a des impressions

rapides et vives, auxquelles il ne sait pas toujours résister.

Mais cette impressionnabilité ne paraît pas exclure chez lui la

ténacité, les desseins opiniâtres. Il est incontestablement original.

Il force l'attention. Depuis qu'il est sur le trône, nous nous sommes

plus passionnément occupés de lui que de nos cabotins les plus

illustres. Ce jeune Empereur a déjà fait un certain nombre de choses

extrêmement curieuses.

* * * * *

Il a commencé par aller visiter, à la file, ses cousins les empereurs

et les rois (jusqu'au Grand Turc, qui n'y a rien compris), comme s'il

sentait qu'au temps où nous sommes, les souverains que la démocratie

n'a pas encore emportés ont des choses graves à se dire, des questions

solennelles à débattre, une sorte d'examen de conscience royal à faire

ensemble.

Et ses bons cousins en ont été tout ébahis, ou même visiblement

ennuyés. Ce jeune homme ne pouvait-il pas les laisser tranquilles? À

quoi bon tant d'agitation? Constitutionnels ou absolus, le plus

avantageux pour les souverains est de ne pas bouger et de se montrer

le moins possible. Quant au vieil équilibre européen, encore que

rompu, on l'étaye au jour le jour, tant bien que mal. Le chancelier y

a pourvu, et cela durera ce que cela pourra. Le reste est de peu

d'importance. Les peuples? qui s'en soucie? Le seul que les rois aient

à redouter a été réduit à l'impuissance voilà vingt ans, et il achève

de consumer ses forces en faisant chez lui l'expérience de la

démocratie.

Et le jeune autocrate, dans sa bonne volonté, songeait: «Mais ils ne

comprennent pas! Ils ne comprennent rien! Non, non, il n'est pas

possible que la seule affaire des rois d'aujourd'hui soit d'être de la

triple alliance ou de n'en pas être. Sûrement, il y a autre chose...»

* * * * *

Le second acte original du jeune Empereur, ç'a été de briser l'homme

qui représentait sans doute, en Allemagne, la politique nationale,

mais aussi la vieille politique, celle des Richelieu, des Frédéric,

des Napoléon, celle qui d'ailleurs a duré beaucoup plus longtemps que

les conditions historiques qui la justifiaient, la politique du temps

où les groupes humains étaient imparfaitement constitués, où les

patries étaient multiples et incertaines, où les peuples pouvaient

encore être considérés comme des fiefs et des héritages, où les

guerres étaient guerres de princes et non de peuples.

Ce colosse, cet homme redoutable et retardataire, prolongateur des

haines, pacificateur sur ses vieux jours, mais pacificateur par la

crainte et la compression, qui eût dit que le jeune Empereur, jadis

son élève favori, oserait y toucher? Il l'a osé pourtant. Il a

congédié le serviteur impérieux, nettement et, sans le vouloir,

plaisamment, en l'accablant de respects et d'honneurs... Et comme

l'autre n'a pas su cacher son dépit ni son étonnement furibond, nous

devons à Guillaume II une des meilleures scènes tragi-comiques de

toute l'histoire moderne.

Et le peuple allemand ne s'est aucunement ému de la chute de l'homme à

qui il doit tout,--précisément parce qu'il lui doit trop, surtout

parce qu'il lui doit plus qu'il ne lui avait demandé, et peut-être

enfin parce qu'il sent confusément que ce grand homme est l'homme du

passé.

* * * * *

Le troisième acte singulier de Guillaume II, ce sont les rescrits pour

la convocation d'une Conférence ouvrière.

Ce qu'un gouvernement démocratique hésiterait à faire (peut-être parce

qu'il ne serait pas assez sûr de pouvoir limiter les conséquences d'un

essai de cette espèce); ce que n'avait pas osé chez nous un César aux

tendances socialistes, issu du suffrage universel, il l'a fait, lui,

Empereur de droit divin.

Je sais bien que la Conférence de Berlin n'aura été qu'une cérémonie;

qu'elle aura peu de résultats, ou que, si elle en doit avoir, ils

seront indirects et inattendus; je sais bien que les membres de la

Conférence, surpris et gênés de se trouver ensemble, se borneront à

constater que le sort des ouvriers est digne d'intérêt, qu'il ne faut

pas faire travailler les enfants de cinq ans, qu'il est excellent de

se reposer le dimanche, et autres vérités de cette force.

Qu'importe? le fait d'avoir convoqué cette réunion probablement

inutile n'en est pas moins significatif. Je ne crois pas qu'un prince

ait jamais affirmé plus hautement ses devoirs et, parmi ses devoirs,

celui auquel les princes pensent généralement le moins.

Et, ce qui est tout à fait remarquable, c'est que, cherchant les

moyens de remplir sa mission de chef absolu d'un grand peuple,

l'Empereur a appelé à ses conseils des républicains de France, dont un

jacobin et un anarchiste.

Bref, il vient d'accomplir un acte, non pas allemand, mais purement

humain, comparable, dans son essence, aux actes de la Révolution

française.

Que se passe-t-il donc dans l'âme du jeune Empereur?

Qu'il m'apparaît différent de la plupart des autres rois! Ceux-là ne

sont, en somme, que des bourgeois qui ont une belle position et qui

s'y tiennent. Ils ne croient plus à leur droit divin. Ils sentent que

leur pouvoir ne repose que sur une fiction. Et, à cause de cela, ils

restreignent autant qu'ils peuvent leurs devoirs; ils ne s'en

reconnaissent d'autres que ceux de très hauts fonctionnaires.

Le jeune Empereur pense bien autrement. Il vit sous l'oeil de Dieu, il

se sent choisi et sacré par Dieu. Il se sent responsable (dans quelle

mesure? il l'ignore et cela l'effraie d'autant plus), il se sent

réellement responsable du sort matériel et moral des millions d'hommes

que Dieu lui a confiés; il sent qu'il est leur maître pour leur bien,

pour le bien de tous, et particulièrement des plus humbles. Il sent

qu'il a envers eux des devoirs, non seulement de protection contre

l'étranger, mais aussi, et bien plus encore, de justice et de charité.

Sa royauté lui semble un sacerdoce. Bref, il est dans un état d'esprit

auquel, depuis des siècles, les souverains sont restés à peu près

étrangers, et qui n'a guère été connu, dans sa plénitude, que de

certains princes religieux du moyen âge.

Or,--et nous entrons ici dans le rêve,--que pourrait-on attendre

aujourd'hui d'un monarque absolu qui, un siècle après la Révolution,

aurait, au fond, la même notion du pouvoir royal et le même genre de

sérieux et de bonne volonté que les rois-prêtres de jadis, qu'un

Philippe-Auguste, un Louis IX ou un Charles V, et qui, jeté dans un

monde totalement différent du leur, joindrait à cela les lumières

auxquelles est parvenue, depuis ces grands princes, la conscience de

l'humanité?

Il ne serait pas déraisonnable d'attendre beaucoup d'une âme ainsi

constituée. Et qui sait? Un autocrate pénétré des idées que j'ai dites

serait peut-être plus puissant pour l'établissement de la justice et

pour l'amélioration de la condition humaine qu'un gouvernement

démocratique.

Quand ce désir de justice et de charité s'est emparé d'un coeur

profondément sincère et pur, on ne lui fait pas sa part. Ah! que je

voudrais que cet Empereur eût le coeur pur, sincère, héroïque, qu'il

l'eût jusqu'à l'oubli des préjugés de sa situation et de sa race et

jusqu'au sacrifice complet de sa personne, s'il le fallait! Ah!

combien je souhaite l'impossible!

* * * * *

Que ferait-il, ce potentat idéal, qui n'existe pas, mais dont il

semble pourtant que le petit-fils de Guillaume Ier nous offre quelques

traits?

Il y a, pour le moins, deux choses que les bonnes âmes de tous les

pays,--et aussi, j'en suis sûr, du pays d'Allemagne,--trouveraient

toutes naturelles et toutes simples, mais dont les politiques, je ne

l'ignore pas, déclareraient l'entreprise impossible et absurde, bien

que ces fortes têtes n'en apportent d'autres preuves que leurs

affirmations et leur chétive expérience.

Il est monstrueux que des millions d'hommes passent dans les casernes

les plus vivaces années de leur jeunesse, de façon qu'en additionnant

ce qu'ils coûtent et ce qu'ils pourraient produire, on constate une

perte annuelle de dix milliards pour le bien-être de la pauvre

humanité occidentale. Le bon tyran de nos rêves méditerait le

désarmement de tous les États de l'Europe; et comme il serait sincère,

comme il serait assez fort pour le proposer et même pour le commencer,

on le croirait.

Un autre acte, bien entendu, serait lié à celui-là. Nous observons

loyalement le traité signé par nous; mais le juger irrévisable serait

au-dessus de nos forces, et, d'ailleurs, nous n'en aurions pas le

droit. Un attentat a été commis il y a vingt ans contre la plus chère

liberté de près d'un million d'hommes. Le doux et pieux autocrate que

je me figure rendrait à ces hommes leur patrie, ou, du moins, leur

indépendance. Il considérerait que, si des iniquités ont été commises

contre ses pères il y a quatre-vingts ans, Dieu ne permet plus d'en

tirer vengeance, justement parce que l'humanité a quatre-vingts ans de

plus, et que, du reste, les événements les avaient déjà réparées.

Sans doute, ma naïveté excitera le sourire des politiques. Cet

invraisemblable Empereur devrait vaincre une telle masse de préjugés

traditionnels et de mauvais sentiments, légitimes en apparence et

même honorables, et si enracinés chez lui et chez une partie de son

peuple; il devrait, pour faire cette chose inouïe, sortir si

complètement de lui-même, qu'assurément il ne la fera point. Mais,

s'il la faisait, il pourrait se glorifier d'avoir été, moralement, le

plus grand des pasteurs d'hommes, d'avoir accompli un acte

prodigieusement méritoire et original, et d'avoir, le premier de tous,

rompu avec la vieille politique égoïste et inauguré les temps

nouveaux...

Notez que si une âme droite, simple et bonne, qui ne serait point de

race royale, qui ne serait retenue ni par l'éducation ni par la

tradition, si un véritable enfant de Dieu se trouvait subitement,

comme dans les contes, élevé sur le premier trône de l'Europe, toutes

ces choses extraordinaires et folles, il les ferait, du premier coup,

avec sérénité.

Cela n'arrivera donc jamais, jamais?

Le jeune Empereur peut fonder la paix du monde. Aura-t-il assez de foi

et de vertu pour l'oser?

Les Contemporains, 5ème Série Études et Portraits Littéraires, · 第 53 / 100 题