Ils sont hideux.
J'ai vu quelques-unes des plus brutales manifestations de la
bestialité humaine. J'ai vu, dans les cabarets de grande route, des
gaietés de rouliers, et, dans les tavernes du Havre, des rixes de
matelots ivres. J'ai vu, à Alger, tout en haut de la Kasbah, dans
l'incendie du soleil, des danses furieuses de nègres coupées de cris
inhumains. J'ai vu les Aïssaouas, pendant des quarts d'heure qui
semblaient des heures très longues, secouer leurs têtes comme des
loques au-dessus d'un brasier, avec des miaulements lamentables...
Mais ces têtes étaient charmantes, mais ces cris étaient doux et
berceurs comme le bruissement des feuilles, comparés aux cris et aux
têtes des acteurs du théâtre annamite.
Car ils sont hideux.
Du drame qu'ils jouaient, je n'ai pas compris un mot. Et ceux qui vous
disent qu'ils y ont compris quelque chose se vantent impudemment. Et
voici ce que l'on voit. Un affreux magot, la face striée de dessins
bizarres, une barbe comme une queue de cheval. Puis un paquet, qui
doit être une femme, la face peinte en rouge, un rouge indéfinissable,
un rouge faux, un rouge cruel, au milieu duquel la bouche livide, aux
dents gâtées, s'ouvre comme une fente d'ulcère. Un autre magot, non
moins férocement peinturluré, avec des boules en cuivre collées sur
les yeux, et je ne sais quoi sous sa robe, qui le fait ressembler à
une naine enceinte. Ce magot sautèle d'une patte sur l'autre, d'un
mouvement de crapaud infirme. Sur les paravents ou sur les potiches,
ces figures peuvent être drôles: en chair et en os, elles font mal à
voir, horriblement mal.
Et les cris gutturaux que poussent ces êtres n'expriment que deux
sentiments, sans plus: une colère méchante ou une douleur féroce. Je
n'ai jamais rien entendu d'aussi aigre, d'aussi brutal, d'aussi
impitoyablement strident que ces cris. Et quelle musique! Le charivari
le plus discordant de rapins en délire semblerait, auprès de cela, une
harmonie céleste.
De grands coups sur des morceaux de bois ou sur les pots; une espèce
de flûte dont le son vous entre dans l'oreille comme un vilebrequin.
Musique de tortionnaires, faite pour accompagner l'agonie des
prisonniers à qui l'on a enfoncé des roseaux pointus sous les ongles,
ou dont on a introduit la tête dans une cage hermétiquement close,
laquelle contient un rat,--un joli rat aux dents pointues pour vous
grignoter les lèvres, le nez, les yeux, lentement, avec des pauses...
Ce qui fait de ces misérables un objet d'horreur vraiment douloureuse,
c'est qu'ils ne sont pas seulement affreux, ils sont grotesques.
J'aime mieux les nègres les plus dégradés de l'Afrique la plus
reculée. Ah! les Zoulous me sont maintenant doux à voir, et je
baiserais les Achantis sur la bouche! Ceux-là du moins ne sont que des
brutes; ils ne sont pas ridicules. Mais il y a, chez ces hommes
jaunes, quelque chose qui serait risible si leur vue ne serrait le
coeur et n'emplissait les yeux d'épouvante. Étant des magots qui
vivent, ils sont beaucoup plus laids que des brutes, et plus
inquiétants. Même la petitesse surprenante de leurs mains devient un
sujet de dégoût et d'effroi. Elle les fait ressembler à des pattes de
lézard. Elle donne la sensation de bêtes incomplètes, ratées. On
dirait des mains qui sont en train de repousser, comme les pattes des
crustacés, et qui n'ont pas encore atteint leur entier développement.
Elles achèvent, ces délicates mains, de donner à ces immondes
créatures un aspect de monstres.
Cependant tant de niaiserie flotte dans l'air au temps où nous sommes;
l'idée et le respect de cette vieille «couleur locale» chère aux
romantiques ont pénétré dans tant de cervelles, même bourgeoises, que
beaucoup de badauds s'extasient sur le pittoresque de ces monstres, et
particulièrement sur la richesse de leurs costumes. Oui, ils sont
couverts de lourds tissus chatoyants et dont l'éclat accroche les
yeux, bon gré mal gré. Et là-dessus, on va répétant que ces peuples de
l'Extrême-Orient sont de délicieux et hardis coloristes. Mais la
vérité, c'est qu'ils assemblent les couleurs au hasard, absolument au
hasard, et que ces assemblages, où l'intelligence et le choix ne sont
pour rien, peuvent quelquefois, par rencontre, former des harmonies
plaisantes et singulières--surtout quand le temps a fané les étoffes
et adouci les teintes... Les appellerai-je pour cela des artistes?
Jamais de la vie! Ils m'ont trop fait souffrir.
Ah! l'abominable cauchemar! Je revois toujours la bouche grande
ouverte de celui qui portait sur ses yeux des boules de cuivre avec
une fente de grelot ou de tirelire; et j'entends le cri mauvais,
indéfinissable, le cri de xylophone exaspéré qui jaillissait entre ces
deux rangées de dents noires, comme d'une bouche de poisson... Je n'ai
jamais senti un plus vaste, un plus infranchissable abîme entre une
autre créature et moi.--Ça, mes frères? Mais je suis bien plutôt le
frère de mon chien! Il y a entre mon chien et moi beaucoup de
sentiments communs et de commencements de pensées communes. Mon chien
a des yeux intelligents et bons, et quand d'aventure il hurle à la
lune, c'est sans doute assez désagréable à entendre, mais il y a
encore je ne sais quoi d'humain dans sa plainte. C'est, tout au moins,
un hurlement triste. Celui des Annamites n'est pas même triste;
impossible d'y attacher un sens: il est affreux et innommable; je ne
sais rien de plus.
J'ai beau faire, cette race jaune ne m'inspire aucune pensée
bienveillante; la race noire, qu'on dit moins intelligente, me paraît
beaucoup plus proche de moi. Le rire innocent et cordial des bons
nègres, les jaunes ne l'ont point. C'est bien une autre humanité que
nous, si toutefois c'en est une. J'avoue la profonde répulsion, mêlée
de terreur, qu'ils me font éprouver. Je ne dirai pas que j'aurais tué
ceux de l'autre jour si j'avais pu; mais j'en ai eu l'idée. Oui, les
tuer--sans douleur: car je serais malgré tout sensible à leur
souffrance; à leur mort, non.
Je sais bien les objections qu'on peut me faire. Tous ne sont pas
pareils à ces bêtes odieuses et burlesques qu'on nous a montrées, et
je «généralise» avec une hâte de femme ou d'enfant. Soit! Mais un
peuple dont c'est là le théâtre et qui se délecte à ces
représentations ... non, là, vraiment, je n'ai aucun désir de le
connaître, aucun. Je prolongerais, si je pouvais, la muraille de
Chine, et j'en doublerais la hauteur et l'épaisseur pour n'être plus
jamais exposé à les voir. Si le Christ est mort pour eux comme pour
moi, la vision de ces magots a dû être sa pire angoisse.
On me dira: «Mais, monsieur, oubliez-vous que nous vivons au siècle de
la critique et de l'histoire? Il faut élargir son cerveau, afin de
tout comprendre et de tout aimer. Vous cédez injustement à une
première impression physique. Cela est tout à fait puéril et indigne
d'un esprit sérieux. Vous retardez d'un siècle et demi. Vous seriez de
force à dire encore: «Comment peut-on être Persan?»
Oui, je sais, il y a comme cela des gens qui se sont donné pour tâche
d'expliquer, et, par suite, d'aimer toutes les manifestations, quelles
qu'elles soient, de la vie et de l'art humain à travers les pays et
les âges. Ils me refuseront carrément l'esprit philosophique et le
sens de l'histoire. Ça m'est parfaitement égal. J'en ai assez de
chercher à tout goûter de par le monde! Je ne veux plus aimer que ce
qui me donne du plaisir. Qu'est-ce que cela me fait de n'avoir perçu,
dans mes jours passagers, qu'une infime parcelle de l'univers? Celle
qu'on peut atteindre sera toujours infime. Que j'aie connu et embrassé
de ma sympathie la planète entière, ou seulement une portion de
l'humanité et un petit morceau du sol, cela n'est-il pas exactement la
même chose, en comparaison de cet infini de temps et d'espace qui
échappe à nos prises?
Alors?...
Je demande peu. Je demande, quand mon coeur se soulève de dégoût, de
pouvoir résister à l'exotisme sans être méprisé de mes contemporains,
psychologues, impressionnistes ou simples snobs. Voilà tout. Je le
demande, mais je ne l'obtiendrai pas.