Tel qu'en Lui-même enfin l'éternité le change
Le Poète suscite avec un glaive nu
Son siècle épouvanté de n'avoir pas connu
Que la Mort triomphait dans cette voix étrange
Eux comme un vil sursaut d'hydre oyant jadis l'ange
Donner un sens plus pur aux mots de la tribu
Proclamèrent très haut le sortilège bu
Dans le flot sans honneur de quelque noir mélange
Du sol et de la nue hostiles ô grief
Si notre idée avec ne sculpte un bas-relief
Dont la tombe de Poe éblouissante s'orne
Calme bloc ici-bas chu d'un désastre obscur
Que ce granit du moins montre à jamais sa borne
Aux noirs vols du Blasphème épars dans le futur
--Qu'est-ce que cela veut dire? me demanderez-vous.
Je répondrai:
--M. Stéphane Mallarmé est un homme original et doux. Il a de
l'esprit. Sa conversation se distingue par un tour imprévu et
charmant; il y emploie du reste les mêmes mots que tout le monde, et
dans le même sens, ou à peu près. Dès qu'il écrit, c'est autre
chose... Pourtant il a commencé par faire des vers très beaux et,
malgré quelques singularités, très intelligibles (sans quoi, je
n'aurais pas osé dire «très beaux», car je ne me moque jamais des
gens). Ces vers vous les trouverez dans le _Parnasse contemporain_,
dans les _Poètes maudits_ de Paul Verlaine (la _Fenêtre_, _Placet_,
_Automne_, etc., surtout le _Guignon_, qui est, à fort peu de chose
près, un chef-d'oeuvre). Depuis, M. Stéphane Mallarmé est devenu
décidément ce que M. Catulle Mendès appelle par une exquise litote un
«auteur difficile». Pourtant il a des amis, Mendès tout le premier,
Henri Roujon, Wyzewa, qui continuent à l'expliquer couramment. Et
alors, me souvenant d'avoir été charmé par ses premiers vers, ce m'est
un vrai chagrin de ne pas entendre parfaitement les derniers, et j'ai
envie de lui en demander pardon. Au moins voudrais-je savoir au juste
pourquoi je ne les comprends pas.--C'est peut-être, direz-vous, que
c'est inintelligible.--Mais non, puisqu'ils sont trois qui
comprennent, et probablement quatre, en comptant l'auteur. Si donc
vous êtes patient et capable d'attention, et si vous avez l'âme assez
bien située pour vous soucier parfois de choses réputées inutiles,
reprenons le sonnet que je citais tout à l'heure, et tâchons de le
traduire comme nous ferions d'un texte de Lycophron.
Je vous ai donné ce sonnet tel qu'il est dans le livre, sans aucune
espèce de ponctuation. Il ne serait peut-être pas mauvais de la
rétablir d'abord. Il faut, je pense, une virgule après _change_, un
point après _étrange_, une virgule après _eux_, une après _tribu_, un
point après _mélange_, un point d'exclamation après _grief_, une
virgule après _s'orne_, une après _obscur_,--et, j'imagine, un point
final.
Et maintenant voici la traduction que je vous propose:
«Redevenu vraiment lui-même, tel qu'enfin l'éternité nous le montre,
le poète, de l'éclair de son glaive nu, réveille et avertit son
siècle, épouvanté de ne s'être pas aperçu que sa voix étrange était la
grande voix de la Mort (_ou_ que nul n'a dit mieux que lui les choses
de la Mort).
«La foule, qui d'abord avait sursauté comme une hydre en entendant cet
ange donner un sens nouveau et plus pur aux mots du langage vulgaire,
proclama très haut que le sortilège qu'il nous jetait, il l'avait
puisé dans l'ignoble ivresse des alcools ou des absinthes.
«Ô crime de la terre et du ciel! Si, avec les images qu'il nous a
suggérées, nous ne pouvons sculpter un bas-relief dont se pare sa
tombe éblouissante,
«Que du moins ce granit, calme bloc pareil à l'aérolithe qu'a jeté sur
terre quelque désastre mystérieux, marque la borne où les blasphèmes
futurs des ennemis du poète viendront briser leur vol noir.»
C'est fort mal traduit, et pourtant j'ai fait de mon mieux. Je ne suis
pas sûr d'avoir bien compris le 4e vers, ni le 5e et le 6e, ni le 9e,
ni le 12e, ni le 14e. Le rapport de ces images avec les faits ou les
pensées qu'elles expriment étant (je l'espère du moins) absolument
clair pour M. Stéphane Mallarmé, il s'imagine qu'il en est de même
pour nous, que nous rétablissons sans peine ce lien, et que nous
remontons sans hésitation des signes aux choses signifiées.
Apparemment il croit à une sorte d'universelle harmonie préétablie en
vertu de laquelle les mêmes idées abstraites doivent susciter, dans
les cerveaux bien faits, les mêmes symboles. C'est un Leibnizien plein
d'assurance. Ou, si vous voulez, il croit que les justes
correspondances entre le monde de la pensée et l'univers physique ont
été fixées de toute éternité, que l'intelligence divine porte en elle
le tableau synoptique de tous ces parallélismes immuables et que,
lorsque le poète les découvre, ils éclatent à son esprit avec tant
d'évidence qu'il n'a point à nous les démontrer. M. Stéphane Mallarmé
est un platonicien éperdu. Il croit à des séries de rapports
nécessaires et uniques entre le visible et l'invisible. Il oublie que
nous ne sommes pas, nous, dans le secret des dieux; voilà tout.
La preuve que son sonnet est limpide, c'est que deux Américaines l'ont
traduit: Mrs Sarah Helen Whitman et Mrs Louise Chandler Moulton. Au
fait, peut-être les étrangers sont-ils plus aptes que nous à entendre
cette poésie. Les bizarreries qui nous déconcertent leur échappent.
Ils ne sont pas gênés comme nous par une tradition, par le souvenir
d'une langue plus exacte et plus précise. Ils n'ont rien à oublier
avant de lire.
Sur les poèmes de Poe (la traduction est d'une belle et audacieuse
littéralité), je me récuse. Je ne suis capable de goûter pleinement
que le _Corbeau_, où le symbole est si clair, si triste, si
saisissant, où le _never more_ revient si douloureusement, comme un
tintement de glas. Quant au reste, ce sont de vagues, harmonieuses et
mystiques rêveries sur l'amour et la mort. C'est de la poésie lunaire
et nocturne:
«Les cieux étaient de cendre... C'était nuit en le solitaire octobre
de ma plus immémoriale année... À travers une allée titanique de
cyprès, j'errais avec mon âme;--une allée de cyprès avec Psyché, mon
âme...»
Ou bien:
«À minuit, au mois de juin, je suis sous la lune mystique: une vapeur
opiacée, obscure, humide, s'exhale hors de son contour d'or et,
doucement se distillant goutte à goutte sur le tranquille sommet de
la montagne, glisse avec assoupissement et musique, parmi
l'universelle vallée. Le romarin salue la tombe, le lis flotte sur la
vague...»
La poésie de Poe est pareille à ce paysage. C'est de la vapeur
opiacée.
J'ai aimé certains passages qui me rappelaient des vers--plus arrêtés
et plus nets--de nos poètes à nous, de Baudelaire très souvent,
quelquefois de Sully Prudhomme.
«... Et toi, fantôme, parmi le sépulcre des arbres, tu glissas au
loin. Tes yeux seulement demeurèrent, ils ne _voulurent pas_
partir;--ils ne sont jamais partis encore.»
Ainsi le poète de la _Vie intérieure_:
Ô morte mal ensevelie,
Ils ne t'ont pas fermé les yeux.
De même encore le poème intitulé _Pour Annie_ exprime à peu près le
même état d'âme crépusculaire et délicieux que l'adorable pièce du
_Rendez-vous_ dans les _Vaines tendresses_. Et alors j'ai relu le
_Rendez-vous_, et je l'ai préféré. Je suis beaucoup trop de mon pays;
mais qu'y faire?