Je veux vous le dire tout de suite: le nouveau roman de M. Paul
Margueritte[5] est un beau livre et (je prie l'auteur de prendre cela
pour un compliment plus grand encore) un bon livre. Il est sain, il
est vrai; il est triste, il est fortifiant. Ce qu'il nous raconte,
c'est l'éducation de deux âmes par la vie. C'est donc, sous une forme
plus concrète, dans des conditions qui rendent la leçon autrement
émouvante et démonstrative, la même histoire que nous a contée dans
_le Sens de la vie_ M. Édouard Rod.
[Note 5: _Jours d'épreuves_, par M. Paul Margueritte.--Ernest
Kolb, éditeur.]
(J'ajoute,--et la remarque n'est pas inutile au temps où nous
vivons,--que le livre de M. Paul Margueritte est chaste, absolument
chaste,--sans que cette réserve coûte rien à la belle franchise de
l'observation.)
Une particularité de ce roman, c'est qu'il atteint, par endroits, à
l'émotion la plus forte par des séries de notations brèves, précises,
un peu sèches même, à la Flaubert. Il est écrit à la fois dans la
manière de _l'Éducation sentimentale_ et dans l'esprit du plus
«cordial» roman anglais. C'est par de petites phrases exactes, menues,
et assez froides quand on les isole, que M. Margueritte nous
communique son muet attendrissement et glisse en nous le «désir des
larmes». Cela est très singulier. Mais cela revient peut-être à dire
que M. Margueritte a senti profondément les choses avant de les
traduire en nets et courts paragraphes.
Il n'est pas commode de faire, d'un tel livre, un résumé qui en donne
une idée un peu approchante. Je voudrais abréger les quatre-vingts
premières pages, celles où l'auteur nous fait connaître son héros, son
caractère indécis et fier, son ennui, son désespoir, sa tentative de
suicide... Ce sont là choses connues et qu'il était peu utile de
répéter. Mais les deux derniers tiers du livre m'ont lentement pris
aux entrailles.
Ce qu'ils racontent est bien simple pourtant. Un jeune homme, de
vieille race, mais pauvre, André de Mercy, intelligent, cultivé, très
loyal et très bon, petit employé dans un ministère (sa mère ne lui
ayant pas permis de se faire soldat), épouse une petite provinciale
sans fortune; car il a le coeur trop haut pour trafiquer de son nom et
faire un mariage d'argent, et, d'autre part, il est de ceux qui ne
peuvent résister à la solitude et qui ont besoin d'un foyer. Toinette
(c'est le nom de la jeune femme) est fort jolie, très ignorante, assez
bonne, et elle aime son mari. Au sortir de sa vie provinciale, elle a
de cruelles déceptions, dont elle ne sait pas prendre son parti. La
vie du jeune ménage est plus que serrée: ils ont à peine trois mille
francs pour vivre. C'est la misère en habit noir et en robe de dame.
Ils sont obligés, pour restreindre leurs dépenses, de déménager deux
fois et de prendre des appartements de plus en plus modestes et,
finalement, d'émigrer à la campagne, dans les bois de Sèvres. Ils ont
deux enfants. Les premières couches de la petite femme ont été
laborieuses; elle n'a pas eu de lait, et il a fallu une nourrice...
Toinette souffre de mille petites privations, sans compter la blessure
de son amour-propre. Un moment elle est obligée de se passer de bonne
et de faire le ménage; son humeur s'aigrit. André, lui, souffre de sa
vie inutile et morne de gratte-papier; il souffre de voir que sa mère
et sa femme ne s'aiment point; il souffre de sa pauvreté croissante et
de sa continuelle inquiétude du lendemain... Vous ne sauriez croire
avec quelle poignante vérité de détails sont notés le progrès et
l'entrelacement de toutes ces humbles douleurs.
Et pourtant, en dépit des découragements passagers, le coeur d'André
et de Toinette grandit dans ces épreuves; et, en dépit des malentendus
et des dissentiments, leur affection mutuelle s'épure et se fortifie.
La paternité consomme la bonté morale d'André; le sentiment de sa
responsabilité soutient son courage; il oppose à chaque nouvelle
trahison de la vie plus de patience et de résignation. Et Toinette
aussi devient peu à peu meilleure... Le jour où son mari est renvoyé
du ministère, elle sent combien elle aime le pauvre garçon. Elle le
sent mieux encore lorsqu'il a la fièvre typhoïde et qu'elle songe à ce
qu'elle deviendrait sans lui. Enfin, la vie à la campagne et le soin
des enfants achèvent d'apaiser et d'assagir la petite femme; elle
devient plus sérieuse et plus intelligente, elle comprend plus de
choses et conçoit mieux son devoir.
Cependant les luttes mesquines de ces tristes années ont développé
l'énergie d'André, lui ont donné le goût de l'action. Sa mère lui a
légué une ferme en Algérie. Pourquoi n'irait-il pas cultiver sa terre?
«Que faire ici? dit-il à Toinette. N'es-tu pas lasse de la vie que
nous menons? Veux-tu qu'à soixante ans je sois un vieux scribe hébété?
L'avenir nous attend là-bas. Au moins nous vivrons chez nous, sous un
beau ciel.» Et ils partent. Les voici sur le pont:
«... Alors André les embrassa tous du regard, cette famille qu'il
avait créée, qui était sienne, dont il était le chef, et qu'il
emportait avec lui, à travers les aventures, vers l'avenir.
«Il fut brave, et son coeur ne faiblit pas.
«--Eh bien, dit-il à sa femme, es-tu contente?
«--Oui, dit-elle.
«Et ce oui, ferme, le rasséréna.
«Toinette et lui se regardèrent et, pour la première fois,
peut-être, ils se comprirent...
«À cette heure ils ne regrettaient pas de s'être mariés jeunes et
pauvres, car toute une vie robuste, par cela même, s'ouvrait
encore devant eux.
«Pleins de résignation, mais aussi d'espoir, ils se contemplaient
en leurs vêtements de deuil, en leur mélancolie d'émigrants.
Fermes de coeur, André et Toinette, ramenant leurs yeux sur les
enfants, échangèrent un tendre et mystérieux regard. Là-bas ils
auraient des enfants encore, leur jeunesse en répondait; ils
n'auraient point à se dire: «Nourrirons-nous celui qui viendra?»
Ils donneraient à Marthe des soeurs et à Jacques des frères. Il
sortirait d'eux toute une race, et c'était la vie vraie,
naturelle, la vie simple et grande. Ils le voyaient à l'évidence,
comme ils voyaient cette mer bleue qui les entourait...»
Ainsi le récit patient, d'observation minutieuse, se trouve soulevé,
vers la fin, par un souffle de vaillance et d'énergique espoir; et il
nous plaît de retrouver et de reconnaître chez l'artiste raffiné, chez
l'auteur de _Pierrot assassin de sa femme_, un peu de l'âme du soldat
excellent dont il est le fils.
Je me sens moi-même, après des lectures comme celles-là,--commencées
avec ennui, achevées avec émotion,--tout plein de confiance et tout
prêt à me laisser consoler de la vie. Je suis tenté de ne plus croire
ceux qui parlent de décadence et qui nous montrent la jeunesse
d'aujourd'hui tristement ballottée du naturalisme au dilettantisme.
Et, de grâce, ne nous accablez pas tant sous les romans russes. Voilà
deux livres, _Mademoiselle Jaufre_ et _Jours d'épreuves_, qui
respirent, je vous assure, l'humanité et la pitié. Et ils ont encore
ce mérite d'être écrits, sinon en dehors de toute réminiscence, du
moins en dehors de tout préjugé d'école, et avec une loyauté parfaite.
Enfin, vous serez surpris--et charmé, je pense,--de la somme de vérité
qu'ils contiennent. J'ai souvent affecté de dire, agacé par certaines
présomptions ou naïvetés trop fortes, que nous n'avions rien inventé,
et je ne m'en dédis pas. Et pourtant j'ai aujourd'hui cette impression
qu'à aucune époque de notre littérature il ne s'est trouvé, dans les
livres d'écrivains encore jeunes, tant de sérieux, d'intelligence, de
sagesse, d'observation curieuse, une science déjà si avancée de la vie
et des hommes, et tant de compassion, une vue si sereine et si
indulgente de la destinée[6].
[Note 6: Depuis, M. Marcel Prévost a écrit la _Confession
d'un amant_, et M. Paul Margueritte, ce quasi-chef-d'oeuvre:
_la Force des choses_.]