I.

Ainsi, je passerai vite sur les cent vingt premières pages de

_Mademoiselle Jaufre_[4], où nous sont contés (avec art, je le sais,

et parfois avec poésie) l'idylle des amours enfantines de Louiset et

de Camille dans le grand parc abandonné, puis le départ de Louiset,

puis l'adolescence paresseuse, inerte, solitaire de la belle Camille

chez son père le docteur Jaufre. Je passerai aussi sur des

descriptions, faites cent fois, des moeurs de petite ville et sur les

conversations des abonnés du cercle de Tonneins. Ce qui me désole, ce

qui fait que je n'ouvre presque jamais sans ennui ni défiance les

romans qui m'arrivent par paquets, c'est que je suis toujours sûr d'y

trouver des parties entières que je connais d'avance, des

développements qui peuvent être «de la bonne ouvrage», mais qui sont à

tout le monde, qui m'écoeurent parce qu'il me semble que je les aurais

moi-même écrits sans effort, et que je voudrais voir réduits à

l'essentiel, à des notes brèves et comme mnémotechniques... Dans une

littérature aussi vieille que la nôtre, il y a nécessairement des

sortes de lieux communs du roman. Et sans doute on ne peut pas

toujours les éviter, mais il ne faut jamais s'y étendre...

[Note 4: _Mademoiselle Jaufre_, par Marcel Prévost.--Lemerre,

éditeur.]

Et maintenant voici par où le récit de M. Marcel Prévost m'a retenu et

intéressé.

Le docteur Jaufre est un philosophe, un original, un esprit

systématique. Il a sur les femmes les idées de Schopenhauer. Il les

considère comme des êtres inférieurs et charmants, dont la seule

mission est de «conspirer aux fins de la nature» et, par l'attrait

qu'elles exercent sur l'homme, d'assurer la perpétuité de l'espèce.

Il réduit donc au _minimum_ l'éducation de Camille.

«... Il s'agissait de favoriser avant toute chose le

développement physiologique de l'enfant, surtout au passage

périlleux de la puberté; il fallait, en un mot, la rendre capable

d'être épouse et d'être mère. Pour le développement de l'esprit,

un enseignement élémentaire suffirait... Quant à la morale

féminine, Jaufre la trouvait résumée dans l'horreur du mensonge,

le désir du mariage et le culte du foyer: ce qu'avaient eu sa

mère et sa femme. Il oubliait leur foi religieuse. Ainsi

façonnée, pensait-il, une femme ne peut devenir coupable que par

l'insouciance ou l'infidélité du mari.»

Qu'en arrive-t-il? La belle Camille, qui n'est qu'un joli et tendre

animal, d'une douceur toute moutonnière et passive, se laisse prendre,

presque sans résistance ni révolte, par un hardi garçon, un officier

d'artillerie, qui disparaît lorsqu'il la sait enceinte. Camille

l'aimait-elle? Elle ne sait; elle l'a subi, voilà tout. Revient alors

son petit ami d'enfance, Louiset. Il aime toujours Camille, et voilà

que Camille se remet à l'adorer et qu'elle se laisse épouser sans rien

dire. Mais elle ne peut longtemps cacher son mensonge, et Louiset

part, désespéré.

Je vous supplie de ne point juger trop durement la pauvre belle

créature. Elle fait des choses abominables sans nous devenir odieuse.

Comment, en cédant à l'officier brun, elle obéit à une volonté plus

forte que la sienne; comment cette première aventure et son cruel

abandon éveillent en elle, par la douleur, la faculté d'aimer; comment

sa faute même la jette dans les bras de Louiset comme dans son refuge

naturel; comment le courage lui manque pour le détromper, justement

parce qu'elle l'aime; comment le ressouvenir même de sa souillure

exaspère cet amour; sa honte, ses terreurs, ses souffrances, son

désespoir en sentant approcher l'instant inévitable où éclatera sa

trahison... M. Marcel Prévost a su nous peindre tout cela (ce qui

n'était point facile) avec beaucoup de pénétration et de sûreté, une

intelligence subtile des mystères du sentiment et un accent de pitié

contagieuse. L'histoire de Camille, c'est celle d'un être presque

inconscient, proche de la nature, point méchant au fond, transformé,

par sa chute même et par l'affreux mensonge où cette chute l'a

contraint, en une créature aimante et capable désormais de vivre d'une

vie morale. C'est comme qui dirait la révélation, dans une âme

primitive, de la loi par le péché...

Une autre partie tout à fait digne d'attention, ce sont les pages qui

nous montrent Louiset réfugié à Paris et essayant en vain de haïr

celle qui l'a trahi si indignement. Il retrouve une jeune femme,

Laurence, une artiste demi-galante, qui l'a aimé autrefois, quand il

était étudiant. Il la suit un soir dans son petit hôtel, bien résolu à

oublier _l'autre_. Mais tandis qu'il serre Laurence dans ses bras, ses

lèvres, à son insu, prononcent le nom de Camille. Et Laurence, prise

de compassion, ne se fâche point, mais lui demande son histoire.

«... J'ai obéi (c'est Louiset qui parle). Je me suis assis près

d'elle et je lui ai conté tout... Elle écoutait, presque

recueillie... De temps en temps, elle pleurait... Elle me prenait

les mains et me les serrait. Maintenant que je resonge à cette

scène, je la trouve bien extraordinaire. Figure-toi cette chambre

de jeune femme, mystérieuse comme un boudoir, éclairée par vingt

bougies; le lit en face de nous... Elle décolletée, les bras à

demi nus...--moi fait ... comme je le suis maintenant... Quand

j'ai eu tout dit, je me suis senti à la fois soulagé et

épuisé...»

«Vous adorez votre femme, lui dit la bonne Laurence. Allez la

retrouver.» Et il y va, et il lui pardonne. Il trouve auprès d'elle

l'enfant qui n'est pas de lui, un pauvre petit être chétif et malade

et qui gémit doucement dans son berceau:

«... Son coeur se déchira dans un sanglot de pitié. Et, penché

sur le front de l'enfant fiévreux, qui levait sur lui ses yeux de

misère,--par où la mort semblait regarder,--il le baisa...»

Et la forme? Il y a dans le style de M. Marcel Prévost,--avec quelques

affectations de «modernisme»,--de l'aisance, de l'abondance, même de

la luxuriance, et un je ne sais quoi qui rappelle la manière de George

Sand. Je note en pédant,--et avec regret,--des expressions qui m'ont

affligé. M. Prévost ose encore écrire sérieusement: «Le front las des

penseurs (page 32)»; il nous dit que la clientèle était peu

_lucrative_ à Tonneins (_idem_); il nous parle d'«un avenir politique

_naissant de la notoriété du génie de_ Paul Delcombe (page 91)», etc.,

etc... Beaucoup d'écrivains d'un réel talent commettent aujourd'hui

des fautes de ce genre. Certes, nombre de littérateurs du temps jadis

écrivaient faiblement: ils n'écrivaient jamais _mal_. À présent ...

mais cela voudrait toute une étude.

Les Contemporains, 5ème Série Études et Portraits Littéraires, · 第 15 / 100 题