PAUL CHALON[3]

[Note 3: _Nouvelles_, par Paul Chalon.--Lemerre, éditeur.]

Vous rappelez-vous deux ou trois nouvelles très distinguées, parues il

y a quelques années dans la _Revue bleue_ et signées Paul Chalon?

L'auteur était un jeune homme de beaucoup de coeur et d'esprit, qui

avait su inspirer à notre cher directeur Eugène Yung une vive

sympathie, et qui mourut peu après, à vingt-sept ans, Mme Paul Chalon

vient de réunir en volume les essais de son mari[3]. Je les ai relus

avec plaisir, et non sans attendrissement.

Je me rappelle ceux de mes amis, à moi, qui sont morts à vingt ans et

qui resteront, à cause de cela, les plus aimés. Vous avez dû le

remarquer: ceux de nos compagnons de jeunesse qui nous ont été enlevés

dans leur printemps, ce sont presque toujours les meilleurs et les

mieux doués, ceux dont nous attendions le plus, ceux à qui nous

croyions du génie. Nous joignons, dans notre souvenir, à ce qu'ils ont

été, ce que nous sommes sûrs qu'ils auraient fait s'ils avaient vécu.

Qui dira ce qu'eût fait Henri Regnault? Qui dira ce qu'eût fait Adrien

Juvigny? Les plus belles oeuvres d'art et les plus beaux livres, ce ne

sont peut-être pas ceux que nous avons, mais ceux qui devaient sortir

de l'âme de tous ces jeunes morts. Sans doute ils achèvent leur tâche

ailleurs. _Si quis piorum manibus locus_, nous retrouverons cet art et

cette littérature d'outre-tombe, qui seront la joie du paradis qu'il

est permis de rêver. Un Dieu moissonne les adolescents de génie et les

belles jeunes filles, afin que ses élus soient un jour réjouis par

leur beauté et par leurs chants; et le printemps éternel sera fait de

ces printemps humains brusquement interrompus... Je livre cette idée

consolante et déraisonnable à quelque poète spiritualiste.

Revenons au livre posthume de Paul Chalon. Il y a dans _les

Violettes_, une jeunesse et une fraîcheur de sentiment tout à fait

charmantes... Nous sommes pleins de bienveillance pour les morts que

nous avons connus et aimés. Nous les transfigurons sans y prendre

garde. De loin, leur jeunesse paraît plus fleurie, plus avide de vie

et de lumière,--parce qu'ils ne jouissent plus du soleil; et leur

tendresse paraît plus tendre,--parce que leur coeur ne bat plus. Nous

nous disons: «Quoi donc! ils étaient ainsi?» Et c'est comme si nous

les découvrions.

Mais, parmi d'autres pages où, sous une forme encore hésitante, se

trahissent une âme douce et chaude et un esprit ingénieux, je vous

recommande particulièrement les _Deux gendarmes_. Cela n'est point

parfait, assurément; mais cela est simple, franc et tragique. Le

tableau de ce duel au sabre, de ce duel à mort, dans une écurie close,

derrière la croupe des lourds chevaux et sous la lumière fantastique

d'une lanterne, n'est point d'une imagination médiocre. Il est triste

que cette imagination soit éteinte; il est triste que tout passe;--et

il est triste que nous ne puissions même pas concevoir un monde où

rien ne passerait.

Les Contemporains, 5ème Série Études et Portraits Littéraires, · 第 11 / 100 题