[Note 2: _L'Amoureux de la préfète_, par André
Theuriet.--Charpentier, éditeur.]
Séverin Malapert, c'est un peu Fortunio. Il est petit employé de
préfecture, comme Fortunio est clerc de notaire. Il est amoureux de la
préfète, comme Fortunio est amoureux de la belle notairesse; et, comme
Fortunio, il est tendre, naïf et capable d'un dévouement absolu.
Seulement, Fortunio est un clerc de notaire du pays bleu. Il ne porte
point de tricot, ni de mauvaise jaquette usée aux coudes et luisante
au collet. Même le poète nous dit qu'il est de bonne famille et que
ses parents ont du bien. Le pauvre Séverin, lui, n'est qu'un pauvre
diable... Lisez cette page. Si vous n'êtes, d'aventure, que le fils de
tout petits bourgeois de province, elle vous attendrira:
Le logis des Malapert était étroit comme la vie qu'on y menait,
pauvre comme la bourse de l'ancien agent voyer... Dans cette
demeure froide et nue, on vivait parcimonieusement et
solitairement. Point de servante; une femme de ménage venait
seulement deux heures chaque matin pour faire le gros ouvrage.
Mme Malapert préparait elle-même les repas. On déjeunait de café
au lait; on dînait à midi d'un potage, d'un plat de viande et
d'un légume, et le soir, à huit heures, on soupait des restes du
dîner et d'une salade. Rarement un extra, plus rarement encore un
dîner en ville. Le rigide M. Malapert, ayant pour principe «qu'on
ne doit jamais accepter ce qu'on ne peut pas rendre», refusait
impitoyablement toute invitation. De loin en loin seulement, en
hiver, quelque voisin venait jouer au piquet ou à la brisque.
Alors on tirait de l'armoire une bouteille de _fignolette_,
liqueur fabriquée avec des vins doux et des épices, et l'on
mangeait des marrons rôtis sous la cendre. On ne se ruinait pas
en toilette: Mme Malapert prolongeait pendant cinq ou six années
la durée de ses robes et de ses chapeaux; M. Malapert portait en
semaine un habit-veste de gros drap et un gilet de laine
tricotée; pour les grands jours, il avait une redingote noire
«dont il ne voyait pas la fin». La garde-robe de Séverin était
des plus élémentaires. Mme Malapert avait des doigts de fée pour
rapetasser et rallonger les vieux vêtements, et, bien que son
amour-propre en souffrît, le jeune homme devait se contenter de
grosses chemises lessivées à la maison et de chaussettes
tricotées par sa mère...
Moi, des pages comme celles-là me ravissent. Elles pénètrent mieux en
moi que les plus tendres élégies des poètes. Car l'élégie est
aristocrate et supprime les dures conditions de la vie réelle. Et les
romans romanesques en font autant. Je ne sache pas de livres qui, plus
souvent que ceux de M. Theuriet, aient ravivé en moi les chères
impressions d'enfance. George Sand nous a montré des gentilshommes
ruraux et des filles nobles vivant d'une vie campagnarde; et M. Émile
Pouvillon, des paysans à demi conscients, tout pareils à leurs bêtes
et comme absorbés et fondus dans la nature environnante. Mais M. André
Theuriet est assurément le meilleur peintre, le plus exact et le plus
cordial à la fois, de la petite bourgeoisie française, mi-citadine et
mi-paysanne; et, comme cette classe sociale est la force même de la
nation, comme elle lui est une réserve immense et silencieuse
d'énergie et de vertu, les romans si simples de l'auteur des _Deux
Barbeaux_ deviennent par là très intéressants; ils prennent un sens et
une portée; peu s'en faut qu'ils ne me soient vénérables. Oh! la
sainte économie de nos mères, leurs prodiges de ménagères
industrieuses, et l'étroitesse sévère du foyer domestique! C'est cette
parcimonie même qui donnait tant de ragoût aux moindres semblants de
vie plus aisée, aux petites douceurs exceptionnelles, aux crêpes du
carnaval, aux cadeaux modestes du premier de l'an, aux deux sous des
jours d'«assemblée»! Et cette parcimonie avait sa noblesse: car elle
n'était, après tout, que l'expression d'un désir et d'un besoin de
dignité extérieure. Que dis-je? Elle avait toute la beauté du
sacrifice désintéressé: car cette vie n'était si étroitement ordonnée
que pour permettre au fils, à l'héritier, de connaître un jour une
forme supérieure et plus élégante de la vie. C'est la condition même
de l'ascension des humbles familles. Et plus tard, sans doute, les
enfants venus à Paris, et y ayant pris d'autres habitudes, peuvent
sourire de cette mesquinerie campagnarde; mais c'est à elle pourtant,
c'est à leur enfance à la fois indigente et tendrement choyée qu'ils
doivent leur persistante fraîcheur d'impression et cette sensibilité
qui les a faits artistes ou écrivains. Et, pour en revenir à Séverin
Malapert, si la vie eût été plus large dans la petite maison de
l'ancien agent voyer, il n'eût pas eu tant de plaisir à gagner, près
du grenier, «la petite pièce, donnant sur les vignes, qui lui servait
de dortoir et de cabinet de travail», et là, à relire ses poètes
favoris et à rêver tout son soûl. Et il est vraisemblable aussi que
c'est la secrète dignité dont s'inspire l'ingénieuse économie de maman
Malapert qui se tourne, chez le pauvre petit employé, en héroïsme
sentimental.
Car, je l'ai dit, Séverin est aussi fou que Fortunio. Dès que Mme de
Grandclos, la nouvelle préfète, apparaît; dès qu'il a vu se promener,
dans le jardin de la préfecture, cette jolie Parisienne dont la grâce
savante lui est une révélation, il l'aime à en mourir et il lui
appartient absolument. Un hasard le rapproche de son idole: M. le
préfet l'ayant pris pour secrétaire particulier, Séverin voit tous les
jours Mme la préfète et lui fait quelquefois la lecture dans le petit
pavillon du jardin. Il est parfaitement heureux. Mais il paraît que
l'adorable femme a un passé un peu trouble. Un méchant drôle de
journaliste, Peyrehorade, qui s'en trouve informé, veut la
contraindre, par des menaces, à devenir sa maîtresse. Séverin
surprend leur entretien; et, comme rien ne saurait diminuer sa passion
(qu'importe ce qu'elle a fait, puisqu'il l'aime?), il se propose comme
champion à la dame de ses pensées, qui, après quelques façons,
l'envoie avec sérénité à une mort possible. Il va donc provoquer
Peyrehorade dans un café et ne réussit qu'à se couvrir de ridicule.
Alors il va guetter son ennemi au bord d'un canal, le provoque de
nouveau et, comme il refuse de se battre, le fait, d'un vigoureux coup
de poing, rouler dans l'eau profonde. Il s'y jette après lui pour l'en
retirer. Mais il n'est sauvé lui-même qu'à grand'peine. Conséquence:
une fièvre cérébrale. Au moment où il commence à aller mieux, Mme la
préfète entre dans sa chambre, lui dit: «Grand merci», et lui annonce
qu'elle part pour un voyage de quelques semaines. Elle ne reparaît
plus, son mari ayant été nommé secrétaire général dans quelque
ministère; mais, pour témoigner sa reconnaissance à son sauveur, elle
lui fait donner une bonne perception,--au milieu des bois. On l'y
oublie; il s'y abrutit lentement, et reste garçon.
«Ainsi les années se succédèrent, oisives, ennuyées, monotones.
L'âge venait, les cheveux noirs de Séverin grisonnaient, son
imagination se stérilisait, et son esprit, autrefois si vif,
s'atrophiait. Il n'entendait plus parler de Mme de Grandclos, et
il ne s'en attristait plus...
«Maintenant il est vieux, il a pris sa retraite, et, encore que
rien ne le retienne plus en Touraine, il n'a pas quitté
Montrésor, où il continue le même train de vie insipide et
inutile. Parfois, lorsqu'il se regarde dans un miroir, et qu'il
voit se refléter dans la glace cette figure ridée et vieillotte,
ce dos voûté, ces yeux ternes et ces lèvres chagrines, il a peine
lui-même à reconnaître dans ce personnage desséché et décrépit le
Séverin d'autrefois,--le svelte jouvenceau exalté, tendre et
romanesque, qui marchait d'un pas si allègre sous les acacias en
fleur de la rue du Baile, et qu'on avait surnommé à Juvigny
«l'amoureux de la préfète».
Telle est cette simple histoire, moins belle, mais plus mélancolique
que celle de Fortunio, qui du moins fut aimé de celle pour qui il
avait voulu mourir.
Je ne vous cacherai point cependant que M. André Theuriet a écrit des
romans plus parfaits, plus riches en peintures humaines et en
descriptions rustiques, que _l'Amoureux de la préfète_. J'aurais mieux
aimé que ce fût _Péché mortel_ ou _Amour d'automne_ qui me fournît
l'occasion de vous parler un peu de ce sincère et cordial écrivain.
Mais, qu'importe, après tout? En lisant son dernier livre, je me
ressouviens confusément des autres. Son oeuvre entière m'apparaît
comme un vaste morceau de campagne, avec des rivières entre des pentes
boisées, des forêts de sapins, des vergers, des fermes, des villages
et les ruelles montantes de quelque vieille petite ville... Et je me
dis: «Qu'il y fait bon!»
Je ne sais pas s'il n'y aurait point par hasard de plus savants
artistes que M. Theuriet, mais je sais que nul n'aime les champs d'un
meilleur coeur; qu'il y a, dans un très grand nombre de ses pages, une
douceur qui s'insinue en moi, et qu'il me fait adorer la terre natale.
Il excelle à nous faire voir des «coins», qui restent dans le souvenir
et où l'on voudrait vivre. J'ai peu de mémoire, et je n'ai point relu
depuis longtemps la plupart de ses romans; et pourtant je revois, avec
une grande netteté, tel verger dans le _Mariage de Gérard_, telle
vieille maison bourgeoise dans _Tante Aurélie_, tel sentier à travers
bois dans _Péché mortel_; tel banc sous les grands arbres où un beau
garçon et une jolie dame mangent des cerises, dans _le Fils Maugars_;
tel champ où l'on «fane», dans _Madame Heurteloup_; et chaque fois je
songe: «Que ne suis-je là!»--Je sais que nul romancier, pas même
George Sand, n'a su mêler aussi étroitement la vie des hommes et la
vie de la terre sans absorber l'une dans l'autre; ni mieux entrelacer
l'histoire fugitive des passions humaines et l'éternelle histoire des
saisons et des travaux rustiques.--Je sais aussi que rien n'est plus
charmant que ses jeunes filles; car, tandis que la campagne les fait
simples et saines, la solitude les fait un peu rêveuses et capables de
sentiments profonds.--La solitude, soit aux champs, soit dans les
petites villes silencieuses, nul n'a mieux vu que M. Theuriet comme
elle agit sur les âmes et les façonne. Relisez _Seule_ et
_Mademoiselle Guignon_, ces deux excellents récits. Nul n'a mieux
peint les solitaires, les «vieux originaux», vivant aux champs ou
dans les bois, où s'endorment les chagrins, où les manies se
développent en liberté, où s'enracinent les idées fixes. Rappelez-vous
ses veuves, ses vieux gentilshommes, ses vieilles filles et ses vieux
garçons, Mme Heurteloup, tante Aurélie, M. Noël, les deux Barbeaux, et
combien d'autres! Toutes les variétés modernes du vieillard de
Tarente,
... _Sub Æbaliæ memini me turribus altis
Corycium vidisse senem_...
vous les trouverez dans l'oeuvre de M. Theuriet, qui est en effet, ne
vous y trompez pas, un poète virgilien.