Fouquet attendait avec anxiété; il avait déjà congédié plusieurs
de ses serviteurs et de ses amis qui, devançant l’heure de ses
réceptions accoutumées, étaient venus à sa porte. À chacun d’eux,
taisant le danger suspendu sur sa tête, il demandait seulement où
l’on pouvait trouver Aramis.
Quand il vit revenir d’Artagnan, quand il aperçut derrière lui
l’évêque de Vannes, sa joie fut au comble; elle égala toute son
inquiétude. Voir Aramis, c’était pour le surintendant une
compensation au malheur d’être arrêté.
Le prélat était silencieux et grave; d’Artagnan était bouleversé
par toute cette accumulation d’événements incroyables.
— Eh bien! capitaine, vous m’amenez M. d’Herblay?
— Et quelque chose de mieux encore, monseigneur.
— Quoi donc?
— La liberté.
— Je suis libre?
— Vous l’êtes. Ordre du roi.
Fouquet reprit toute sa sérénité pour bien interroger Aramis avec
son regard.
— Oh! oui, vous pouvez remercier M. l’évêque de Vannes,
poursuivit d’Artagnan, car c’est bien à lui que vous devez le
changement du roi.
— Oh! dit M. Fouquet, plus humilié du service que reconnaissant
du succès.
— Mais vous, continua d’Artagnan en s’adressant à Aramis, vous
qui protégez M. Fouquet, est-ce que vous ne ferez pas quelque
chose pour moi?
— Tout ce qu’il vous plaira, mon ami, répliqua l’évêque de sa
voix calme.
— Une seule chose alors, et je me déclare satisfait. Comment
êtes-vous devenu le favori du roi, vous qui ne lui avez parlé que
deux fois en votre vie?
— À un ami comme vous, repartit Aramis finement, on ne cache
rien.
— Ah! bon. Dites.
— Eh bien! vous croyez que je n’ai vu le roi que deux fois,
tandis que je l’ai vu plus de cent fois. Seulement, nous nous
cachions, voilà tout.
Et, sans chercher à éteindre la nouvelle rougeur que cette
révélation fit monter au front de d’Artagnan, Aramis se tourna
vers M. Fouquet, aussi surpris que le mousquetaire.
— Monseigneur, reprit-il, le roi me charge de vous dire qu’il est
plus que jamais votre ami, et que votre fête si belle, si
généreusement offerte, lui a touché le cœur.
Là-dessus, il salua M. Fouquet si révérencieusement, que celui-ci,
incapable de rien comprendre à une diplomatie de cette force,
demeura sans voix, sans idée et sans mouvement.
D’Artagnan crut comprendre, lui, que ces deux hommes avaient
quelque chose à se dire, et il allait obéir à cet instinct de
politesse qui précipite, en pareil cas, vers la porte celui dont
la présence est une gêne pour les autres; mais sa curiosité
ardente, fouettée par tant de mystères, lui conseilla de rester.
Alors, Aramis, se tournant vers lui avec douceur:
— Mon ami, dit-il, vous vous rappellerez bien, n’est-ce pas,
l’ordre du roi touchant les défenses pour son petit lever?
Ces mots étaient assez clairs. Le mousquetaire les comprit; il
salua donc M. Fouquet, puis Aramis avec une teinte de respect
ironique, et disparut.
Alors M. Fouquet, dont toute l’impatience avait eu peine à
attendre ce moment, s’élança vers la porte pour la fermer, et,
revenant à l’évêque:
— Mon cher d’Herblay, dit-il, je crois qu’il est temps pour vous
de m’expliquer ce qui se passe. En vérité, je n’y comprends plus
rien.
— Nous allons vous expliquer tout cela, dit Aramis en s’asseyant
et en faisant asseoir M. Fouquet. Par où faut-il commencer?
— Par ceci, d’abord. Avant tout autre intérêt, pourquoi le roi me
fait-il mettre en liberté?
— Vous eussiez dû plutôt me demander pourquoi il vous faisait
arrêter.
— Depuis mon arrestation, j’ai eu le temps d’y songer, et je
crois qu’il s’agit bien un peu de jalousie. Ma fête a contrarié
M. Colbert, et M. Colbert a trouvé quelque plan contre moi, le
plan de Belle-Île, par exemple?
— Non, il ne s’agissait pas encore de Belle-Île.
— De quoi, alors?
— Vous souvenez-vous de ces quittances de treize millions que
M. de Mazarin vous a fait voler?
— Oh! oui. Eh bien?
— Eh bien! vous voilà déjà déclaré voleur.
— Mon Dieu!
— Ce n’est pas tout. Vous souvient-il de cette lettre écrite par
vous à La Vallière?
— Hélas! c’est vrai.
— Vous voilà déclaré traître et suborneur.
— Alors, pourquoi m’avoir pardonné?
— Nous n’en sommes pas encore là de notre argumentation. Je
désire vous voir bien fixé sur le fait. Remarquez bien ceci: le
roi vous sait coupable de détournements de fonds. Oh! pardieu! je
n’ignore pas que vous n’avez rien détourné du tout; mais enfin, le
roi n’a pas vu les quittances, et il ne peut faire autrement que
de vous croire criminel.
— Pardon, je ne vois...
— Vous allez voir. Le roi, de plus, ayant lu votre billet
amoureux et vos offres faites à La Vallière, ne peut conserver
aucun doute sur vos intentions à l’égard de cette belle, n’est-ce
pas?
— Assurément. Mais concluez.
— J’y viens. Le roi est donc pour vous un ennemi capital,
implacable, éternel.
— D’accord. Mais suis-je donc si puissant, qu’il n’ait osé me
perdre, malgré cette haine, avec tous les moyens que ma faiblesse
ou mon malheur lui donne comme prise sur moi?
— Il est bien constaté, reprit froidement Aramis, que le roi est
irrévocablement brouillé avec vous.
— Mais qu’il m’absout.
— Le croyez-vous? fit l’évêque avec un regard scrutateur.
— Sans croire à la sincérité du cœur, je crois à la vérité du
fait.
Aramis haussa légèrement les épaules.
— Pourquoi alors Louis XIV vous aurait-il chargé de me dire ce
que vous m’avez rapporté? demanda Fouquet.
— Le roi ne m’a chargé de rien pour vous.
— De rien!... fit le surintendant stupéfait. Eh bien! alors, cet
ordre?...
— Ah! oui, il y a un ordre, c’est juste.
Et ces mots furent prononcés par Aramis avec un accent si étrange,
que Fouquet ne put s’empêcher de tressaillir.
— Tenez, dit-il, vous me cachez quelque chose, je le vois.
Aramis caressa son menton avec ses doigts si blancs.
— Le roi m’exile?
— Ne faites pas comme dans ce jeu où les enfants devinent la
présence d’un objet caché à la façon dont une sonnette tinte quand
ils s’approchent ou s’éloignent.
— Parlez, alors!
— Devinez.
— Vous me faites peur.
— Bah!... C’est que vous n’avez pas deviné, alors.
— Que vous a dit le roi? Au nom de notre amitié, ne me le
dissimulez pas.
— Le roi ne m’a rien dit.
— Vous me ferez mourir d’impatience, d’Herblay. Suis-je toujours
surintendant?
— Tant que vous voudrez.
— Mais quel singulier empire avez-vous pris tout à coup sur
l’esprit de Sa Majesté?
— Ah! voilà!
— Vous le faites agir à votre gré.
— Je le crois.
— C’est invraisemblable.
— On le dira.
— D’Herblay, par notre alliance, par notre amitié, par tout ce
que vous avez de plus cher au monde, parlez-moi, je vous en
supplie. À quoi devez-vous d’avoir ainsi pénétré chez Louis XIV?
Il ne vous aimait pas, je le sais.
— Le roi m’aimera maintenant, dit Aramis en appuyant sur ce
dernier mot.
— Vous avez eu quelque chose de particulier avec lui?
— Oui.
— Un secret, peut-être?
— Oui, un secret.
— Un secret de nature à changer les intérêts de Sa Majesté?
— Vous êtes un homme réellement supérieur, monseigneur. Vous avez
bien deviné. J’ai, en effet, découvert un secret de nature à
changer les intérêts du roi de France.
— Ah! dit Fouquet, avec la réserve d’un galant homme qui ne veut
pas questionner.
— Et vous allez en juger, poursuivit Aramis; vous allez me dire
si je me trompe sur l’importance de ce secret.
— J’écoute, puisque vous êtes assez bon pour vous ouvrir à moi.
Seulement, mon ami, remarquez que je n’ai rien sollicité
d’indiscret.
Aramis se recueillit un moment.
— Ne parlez pas, s’écria Fouquet. Il est temps encore.
— Vous souvient-il, dit l’évêque, les yeux baissés, de la
naissance de Louis XIV?
— Comme d’aujourd’hui.
— Avez-vous ouï dire quelque chose de particulier sur cette
naissance?
— Rien, sinon que le roi n’était pas véritablement le fils de
Louis XIII.
— Cela n’importe en rien à notre intérêt ni à celui du royaume.
Est le fils de son père, dit la loi française, celui qui a un père
avoué par la loi.
— C’est vrai; mais c’est grave, quand il s’agit de la qualité de
races.
— Question secondaire. Donc, vous n’avez rien su de particulier?
— Rien.
— Voilà où commence mon secret.
— Ah!
— La reine, au lieu d’accoucher d’un fils, accoucha de deux
enfants.
Fouquet leva la tête.
— Et le second est mort? dit-il.
— Vous allez voir. Ces deux jumeaux devaient être l’orgueil de
leur mère et l’espoir de la France; mais la faiblesse du roi, sa
superstition, lui firent craindre des conflits entre deux enfants
égaux en droits; il supprima l’un des deux jumeaux.
— Supprima, dites-vous?
— Attendez... Ces deux enfants grandirent: l’un, sur le trône,
vous êtes son ministre; l’autre, dans l’ombre et l’isolement.
— Et celui-là?
— Est mon ami.
— Mon Dieu! que me dites-vous là, monsieur d’Herblay. Et que fait
ce pauvre prince?
— Demandez-moi d’abord ce qu’il a fait.
— Oui, oui.
— Il a été élevé dans une campagne, puis séquestré dans une
forteresse que l’on nomme la Bastille.
— Est-ce possible! s’écria le surintendant les mains jointes.
— L’un était le plus fortuné des mortels, l’autre le plus
malheureux des misérables.
— Et sa mère ignore-t-elle?
— Anne d’Autriche sait tout.
— Et le roi?
— Ah! le roi ne sait rien.
— Tant mieux! dit Fouquet.
Cette exclamation parut impressionner vivement Aramis. Il regarda
d’un air soucieux son interlocuteur.
— Pardon, je vous ai interrompu, dit Fouquet.
— Je disais donc, reprit Aramis, que ce pauvre prince était le
plus malheureux des hommes, quand Dieu, qui songe à toutes ses
créatures, entreprit de venir à son secours.
— Oh! comment cela?
— Vous allez voir. Le roi régnant... Je dis le roi régnant, vous
devinez bien pourquoi.
— Non... Pourquoi?
— Parce que tous deux, bénéficiant légitimement de leur
naissance, eussent dû être rois. Est-ce votre avis?
— C’est mon avis.
— Positif?
— Positif. Les jumeaux sont un en deux corps.
— J’aime qu’un légiste de votre force et de votre autorité me
donne cette consultation. Il est donc établi pour nous que tous
deux avaient les mêmes droits, n’est-ce pas?
— C’est établi... Mais, mon Dieu! quelle aventure!
— Vous n’êtes pas au bout. Patience!
— Oh! j’en aurai.
— Dieu voulut susciter à l’opprimé un vengeur, un soutien, si
vous le préférez. Il arriva que le roi régnant, l’usurpateur...
Vous êtes bien de mon avis, n’est-ce pas? c’est de l’usurpation
que la jouissance tranquille, égoïste d’un héritage dont on n’a,
au plus, en droit, que la moitié.
— Usurpation est le mot.
— Je poursuis donc. Dieu voulut que l’usurpateur eût pour premier
ministre un homme de talent et de grand cœur, un grand esprit,
outre cela.
— C’est bien, c’est bien, s’écria Fouquet. Je comprends: vous
avez compté sur moi pour vous aider à réparer le tort fait au
pauvre frère de Louis XIV? Vous avez bien pensé: je vous aiderai.
Merci, d’Herblay, merci!
— Ce n’est pas cela du tout. Vous ne me laissez pas finir, dit
Aramis, impassible.
— Je me tais.
— M. Fouquet, disais-je, étant ministre du roi régnant, fut pris
en aversion par le roi et fort menacé dans sa fortune, dans sa
liberté, dans sa vie peut-être, par l’intrigue et la haine, trop
facilement écoutées du roi. Mais Dieu permit, toujours pour le
salut du prince sacrifié, que M. Fouquet eût à son tour un ami
dévoué qui savait le secret d’État, et se sentait la force de
mettre ce secret au jour après avoir eu la force de porter ce
secret vingt ans dans son cœur.
— N’allez pas plus loin, dit Fouquet bouillant d’idées
généreuses; je vous comprends et je devine tout. Vous avez été
trouver le roi quand la nouvelle de mon arrestation vous est
parvenue; vous l’avez supplié, il a refusé de vous entendre, lui
aussi; alors vous avez fait la menace du secret, la menace de la
révélation, et Louis XIV, épouvanté, a dû accorder à la terreur de
votre indiscrétion ce qu’il refusait à votre intercession
généreuse. Je comprends, je comprends! vous tenez le roi; je
comprends!
— Vous ne comprenez pas du tout, répondit Aramis, et voilà encore
une fois que vous m’interrompez, mon ami. Et puis, permettez-moi
de vous le dire, vous négligez trop la logique et vous n’usez pas
assez de la mémoire.
— Comment?
— Vous savez sur quoi j’ai appuyé au début de notre conversation?
— Oui, la haine de Sa Majesté pour moi, haine invincible! mais
quelle haine résisterait à une menace de pareille révélation?
— Une pareille révélation? Eh! voilà où vous manquez de logique.
Quoi! vous admettez que, si j’eusse fait au roi une pareille
révélation, je puisse vivre encore à l’heure qu’il est?
— Il n’y a pas dix minutes que vous étiez chez le roi.
— Soit! il n’aurait pas eu le temps de me faire tuer; mais il
aurait eu le temps de me faire bâillonner et jeter dans une
oubliette. Allons, de la fermeté dans le raisonnement, mordieu!
Et, par ce mot tout mousquetaire, oubli d’un homme qui ne
s’oubliait jamais, Fouquet dut comprendre à quel degré
d’exaltation venait d’arriver le calme, l’impénétrable évêque de
Vannes. Il en frémit.
— Et puis, reprit ce dernier après s’être dompté, serais-je
l’homme que je suis? serais-je un ami véritable si je vous
exposais, vous que le roi hait déjà, à un sentiment plus
redoutable encore du jeune roi? L’avoir volé, ce n’est rien; avoir
courtisé sa maîtresse, c’est peu; mais tenir dans vos mains sa
couronne et son honneur, allons donc! il vous arracherait plutôt
le cœur de ses propres mains!
— Vous ne lui avez rien laissé voir du secret?
— J’eusse mieux aimé avaler tous les poisons que Mithridate a bus
en vingt ans pour essayer à ne pas mourir.
— Qu’avez-vous fait, alors?
— Ah! nous y voici, monseigneur. Je crois que je vais exciter en
vous quelque intérêt. Vous m’écoutez toujours, n’est-ce pas?
— Si j’écoute! Dites.
Aramis fit un tour dans la chambre, s’assura de la solitude, du
silence, et revint se placer près du fauteuil dans lequel Fouquet
attendait ses révélations avec une anxiété profonde.
— J’avais oublié de vous dire, reprit Aramis en s’adressant à
Fouquet, qui l’écoutait avec une attention extrême, j’avais oublié
une particularité remarquable touchant ces jumeaux: c’est que Dieu
les a faits tellement semblables l’un à l’autre, que lui seul,
s’il les citait à son tribunal, les saurait distinguer l’un de
l’autre. Leur mère ne le pourrait pas.
— Est-il possible! s’écria Fouquet.
— Même noblesse dans les traits, même démarche, même taille, même
voix.
— Mais la pensée? mais l’intelligence? mais la science de la vie?
— Oh! en cela, inégalité, monseigneur. Oui, car le prisonnier de
la Bastille est d’une supériorité incontestable sur son frère, et
si, de la prison, cette pauvre victime passait sur le trône, la
France n’aurait pas, depuis son origine peut-être, rencontré un
maître plus puissant par le génie et la noblesse de caractère.
Fouquet laissa un moment tomber dans ses mains son front apposant
par ce secret immense. Aramis s’approchait de lui:
— Il y a encore inégalité, dit-il en poursuivant son œuvre
tentatrice, inégalité pour vous, monseigneur, entre les deux
jumeaux, fils de Louis XIII: c’est que le dernier venu ne connaît
pas M. Colbert.
Fouquet se releva aussitôt avec des traits pâles et altérés. Le
coup avait porté, non pas en plein cœur, mais en plein esprit.
— Je vous comprends, dit-il à Aramis: vous me proposez une
conspiration.
— À peu près.
— Une de ces tentatives qui, ainsi que vous le disiez au début de
cet entretien, changent le sort des empires.
— Et des surintendants; oui, monseigneur.
— En un mot, vous me proposez d’opérer une substitution du fils
de Louis XIII qui est prisonnier aujourd’hui au fils de Louis XIII
qui dort dans la chambre de Morphée en ce moment?
Aramis sourit avec l’éclat sinistre de sa sinistre pensée.
— Soit! dit-il.
— Mais, reprit Fouquet après un silence pénible, vous n’avez pas
réfléchi que cette œuvre politique est de nature à bouleverser
tout le royaume, et que, pour arracher cet arbre aux racines
infinies qu’on appelle un roi, pour le remplacer par un autre, la
terre ne sera jamais raffermie à ce point que le nouveau roi soit
assuré contre le vent qui restera de l’ancien orage et contre les
oscillations de sa propre masse.
Aramis continua de sourire.
— Songez donc, continua M. Fouquet en s’échauffant avec cette
force de talent qui creuse un projet et le mûrit en quelques
secondes, et avec cette largeur de vue qui en prévoit toutes les
conséquences et en embrasse tous les résultats, songez donc qu’il
nous faut assembler la noblesse, le clergé, le tiers état, déposer
le prince régnant, troubler par un affreux scandale la tombe de
Louis XIII, perdre la vie et l’honneur d’une femme, Anne
d’Autriche, la vie et la paix d’une autre femme, Marie-Thérèse, et
que, tout cela fini, Si nous le finissons...
— Je ne vous comprends pas, dit froidement Aramis. Il n’y a pas
un mot utile dans tout ce que vous venez de dire là.
— Comment! fit le surintendant surpris; vous ne discutez pas la
pratique, un homme comme vous? Vous vous bornez aux joies
enfantines d’une illusion politique, et vous négligez les chances
de l’exécution, c’est-à-dire la réalité; est-ce possible?
— Mon ami, dit Aramis en appuyant sur le mot avec une sorte de
familiarité dédaigneuse, comment fait Dieu pour substituer un roi
à un autre?
— Dieu! s’écria Fouquet, Dieu donne un ordre à son agent, qui
saisit le condamné, l’emporte et fait asseoir le triomphateur sur
le trône devenu vide. Mais vous oubliez que cet agent s’appelle la
mort. Oh! mon Dieu! monsieur d’Herblay, est-ce que vous auriez
l’idée...
— Il ne s’agit pas de cela, monseigneur. En vérité, vous allez
au-delà du but. Qui donc vous parle d’envoyer la mort au roi Louis
XIV? qui donc vous parle de suivre l’exemple de Dieu dans la
stricte pratique de ses œuvres? Non. Je voulais vous dire que
Dieu fait les choses sans bouleversement, sans scandale, sans
efforts, et que les hommes inspirés par Dieu réussissent comme lui
dans ce qu’ils entreprennent, dans ce qu’ils tentent, dans ce
qu’ils font.
— Que voulez-vous dire?
— Je voulais vous dire, mon ami, reprit Aramis avec la même
intonation qu’il avait donnée à ce mot ami, quand il l’avait
prononcé pour la première fois, je voulais vous dire que, s’il y a
eu bouleversement, scandale et même effort dans la substitution du
prisonnier au roi, je vous défie de me le prouver.
— Plaît-il? s’écria Fouquet, plus blanc que le mouchoir dont il
essuyait ses tempes. Vous dites?...
— Allez dans la chambre du roi, continua tranquillement Aramis,
et, vous qui savez le mystère, je vous défie de vous apercevoir
que le prisonnier de la Bastille est couché dans le lit de son
frère.
— Mais le roi? balbutia Fouquet, saisi d’horreur à cette
nouvelle.
— Quel roi? dit Aramis de son plus doux accent, celui qui vous
hait ou celui qui vous aime?
— Le roi... d’hier?...
— Le roi d’hier? Rassurez-vous; il a été prendre, à la Bastille,
la place que sa victime occupait depuis trop longtemps.
— Juste Ciel! Et qui l’y a conduit?
— Moi.
— Vous?
— Oui, et de la façon la plus simple. Je l’ai enlevé cette nuit,
et, pendant qu’il redescendait dans l’ombre, l’autre remontait à
la lumière. Je ne crois pas que cela ait fait du bruit. Un éclair
sans tonnerre, cela ne réveille jamais personne.
Fouquet poussa un cri sourd, comme s’il eût été atteint d’un coup
invisible, et prenant sa tête dans ses deux mains crispées:
— Vous avez fait cela? murmura-t-il.
— Assez adroitement. Qu’en pensez-vous?
— Vous avez détrôné le roi? vous l’avez emprisonné?
— C’est fait.
— Et l’action s’est accomplie ici, à Vaux?
— Ici, à Vaux, dans la chambre de Morphée. Ne semblait-elle pas
avoir été bâtie dans la prévoyance d’un pareil acte?
— Et cela s’est passé?
— Cette nuit.
— Cette nuit?
— Entre minuit et une heure.
Fouquet fit un mouvement comme pour se jeter sur Aramis; il se
retint.
— À Vaux! chez moi!... dit-il d’une voix étranglée.
— Mais je crois que oui. C’est surtout votre maison, depuis que
M. Colbert ne peut plus vous la faire voler.
— C’est donc chez moi que s’est exécuté ce crime.
— Ce crime! fit Aramis stupéfait.
— Ce crime abominable! poursuivit Fouquet en s’exaltant de plus
en plus, ce crime plus exécrable qu’un assassinat! ce crime qui
déshonore à jamais mon nom et me voue à l’horreur de la postérité.
— Çà, vous êtes en délire, monsieur, répondit Aramis d’une voix
mal assurée, vous parlez trop haut: prenez garde!
— Je crierai si haut, que l’univers m’entendra.
— Monsieur Fouquet, prenez garde!
Fouquet se retourna vers le prélat, qu’il regarda en face.
— Oui, dit-il, vous m’avez déshonoré en commettant cette
trahison, ce forfait, sur mon hôte, sur celui qui reposait
paisiblement sous mon toit! oh! malheur à moi!
— Malheur sur celui qui méditait, sous votre toit, la ruine de
votre fortune, de votre vie! oubliez-vous cela?
— C’était mon hôte, c’était mon roi!
Aramis se leva, les yeux injectés de sang, la bouche convulsive.
— Ai-je affaire à un insensé? dit-il.
— Vous avez affaire à un honnête homme.
— Fou!
— À un homme qui vous empêchera de consommer votre crime.
— Fou!
— À un homme qui aime mieux mourir, qui aime mieux vous tuer que
de laisser consommer son déshonneur.
Et Fouquet, se précipitant sur son épée, replacée par d’Artagnan
au chevet du lit, agita résolument dans ses mains l’étincelant
carrelet d’acier.
Aramis fronça le sourcil, glissa une main dans sa poitrine, comme,
s’il y cherchait une arme. Ce mouvement n’échappa point à Fouquet.
Aussi, noble et superbe en sa magnanimité, jeta-t-il loin de lui
son épée, qui alla rouler dans la ruelle du lit, et, s’approchant
d’Aramis, de façon à lui toucher l’épaule de sa main désarmée:
— Monsieur, dit-il, il me serait doux de mourir ici pour ne pas
survivre à mon opprobre, et, si vous avez encore quelque amitié
pour moi, je vous en supplie, donnez-moi la mort.
Aramis resta silencieux et immobile.
— Vous ne répondez rien?
Aramis releva doucement la tête, et l’on vit l’éclair de l’espoir
se rallumer encore une fois dans ses yeux.
— Réfléchissez, dit-il, monseigneur, à tout ce qui nous attend.
Cette justice étant faite, le roi vit encore, et son
emprisonnement vous sauve la vie.
— Oui, répliqua Fouquet, vous avez pu agir dans mon intérêt, mais
je n’accepte pas votre service. Toutefois, je ne veux point vous
perdre. Vous allez sortir de cette maison.
Aramis étouffa l’éclair qui jaillissait de son cœur brisé.
— Je suis hospitalier pour tous, continua Fouquet avec une
inexprimable majesté; vous ne serez pas plus sacrifié, vous, que
ne le sera celui dont vous aviez consommé la perte.
— Vous le serez, vous, dit Aramis d’une voix sourde et
prophétique; vous le serez, vous le serez!
— J’accepte l’augure, monsieur d’Herblay; mais rien ne
m’arrêtera. Vous allez quitter Vaux, vous allez quitter la France;
je vous donne quatre heures pour vous mettre hors de la portée du
roi.
— Quatre heures? fit Aramis railleur et incrédule.
— Foi de Fouquet! nul ne vous suivra avant ce délai. Vous aurez
donc quatre heures d’avance sur tous ceux que le roi voudrait
expédier après vous.
— Quatre heures! répéta Aramis en rugissant.
— C’est plus qu’il n’en faut pour vous embarquer et gagner
Belle-Île, que je vous donne pour refuge.
— Ah! murmura Aramis.
— Belle-Île, c’est à moi pour vous, comme Vaux est à moi pour le
roi. Allez, d’Herblay, allez! tant que je vivrai, il ne tombera
pas un cheveu de votre tête.
— Merci! dit Aramis avec une sombre ironie.
— Partez donc, et me donnez la main pour que tous deux nous
courions, vous, au salut de votre vie, moi, au salut de mon
honneur.
Aramis retira de son sein la main qu’il y avait cachée. Elle était
rouge de son sang; elle avait labouré sa poitrine avec ses ongles,
comme pour punir la chair d’avoir enfanté tant de projets plus
vains, plus fous, plus périssables que la vie de l’homme. Fouquet
eut horreur, eut pitié: il ouvrit les bras à Aramis.
— Je n’avais pas d’armes, murmura celui-ci, farouche et terrible
comme l’ombre de Didon.
Puis, sans toucher la main de Fouquet, il détourna sa vue et fit
deux pas en arrière. Son dernier mot fut une imprécation; son
dernier geste fut l’anathème que dessina cette main rougie, en
tachant Fouquet au visage de quelques gouttelettes de son sang.
Et tous deux s’élancèrent hors de la chambre par l’escalier
secret, qui aboutissait aux cours intérieures.
Fouquet commanda ses meilleurs chevaux, et Aramis s’arrêta au bas
de l’escalier qui conduisait à la chambre de Porthos. Il réfléchit
longtemps, pendant que le carrosse de Fouquet quittait au grand
galop le pavé de la cour principale.
— Partir seul?... se dit Aramis. Prévenir le prince?... Oh!
fureur!... Prévenir le prince, et alors quoi faire?... Partir avec
lui?... Traîner partout ce témoignage accusateur?... La guerre?...
La guerre civile, implacable?... Sans ressource, hélas!...
Impossible!... Que fera-t-il sans moi?... Oh! sans moi, il
s’écroulera comme moi... Qui sait?... Que la destinée
s’accomplisse!... Il était condamné, qu’il demeure condamné!...
Dieu!... Démon!... Sombre et railleuse puissance qu’on appelle le
génie de l’homme, tu n’es qu’un souffle plus incertain, plus
inutile que le vent dans la montagne; tu t’appelles hasard, tu
n’es rien; tu embrasses tout de ton haleine, tu soulèves les
quartiers de roc, la montagne elle-même, et tout à coup tu te
brises devant la croix de bois mort, derrière laquelle vit une
autre puissance invisible... que tu niais peut-être, et qui se
venge de toi, et qui t’écrase sans te faire même l’honneur de dire
son nom!... Perdu!... Je suis perdu!... Que faire?... Aller à
Belle-Île?... Oui. Et Porthos qui va rester ici, et parler, et
tout conter à tous! Porthos, qui souffrira peut-être!... Je ne
veux pas que Porthos souffre. C’est un de mes membres: sa douleur
est mienne. Porthos partira avec moi, Porthos suivra ma destinée.
Il le faut.
Et Aramis, tout à la crainte de rencontrer quelqu’un à qui cette
précipitation pût paraître suspecte, Aramis gravit l’escalier sans
être aperçu de personne.
Porthos, revenu à peine de Paris, dormait déjà du sommeil du
juste. Son corps énorme oubliait la fatigue, comme son esprit
oubliait la pensée.
Aramis entra léger comme une ombre, et posa sa main nerveuse sur
l’épaule du géant.
— Allons, cria-t-il, allons, Porthos, allons!
Porthos obéit, se leva, ouvrit les yeux avant d’avoir ouvert son
intelligence.
— Nous partons, fit Aramis.
— Ah! fit Porthos.
— Nous partons à cheval, plus rapides que nous n’avons jamais
couru.
— Ah! répéta Porthos.
— Habillez-vous, ami.
Et il aida le géant à s’habiller, et lui mit dans les poches son
or et ses diamants.
Tandis qu’il se livrait à cette opération, un léger bruit attira
sa pensée.
D’Artagnan regardait à l’embrasure de la porte.
Aramis tressaillit.
— Que diable faites-vous là, si agité? dit le mousquetaire.
— Chut! souffla Porthos.
— Nous partons en mission, ajouta l’évêque.
— Vous êtes bien heureux! dit le mousquetaire.
— Peuh! fit Porthos, je me sens fatigué; j’eusse aimé mieux
dormir; mais le service du roi!...
— Est-ce que vous avez vu M. Fouquet? dit Aramis à d’Artagnan.
— Oui, en carrosse, à l’instant.
— Et que vous a-t-il dit?
— Il m’a dit adieu.
— Voilà tout?
— Que vouliez-vous qu’il me dît autre chose? Est-ce que je ne
compte pas pour rien depuis que vous êtes tous en faveur?
— Écoutez, dit Aramis en embrassant le mousquetaire, votre bon
temps est revenu; vous n’aurez plus à être jaloux de personne.
— Ah bah!
— Je vous prédis pour ce jour un événement qui doublera votre
position.
— En vérité!
— Vous savez que je sais les nouvelles?
— Oh! oui!
— Allons, Porthos, vous êtes prêt? Partons!
— Partons!
— Et embrassons d’Artagnan.
— Pardieu!
— Les chevaux?
— Il n’en manque pas ici. Voulez-vous le mien?
— Non, Porthos a son écurie. Adieu! adieu!
Les deux fugitifs montèrent à cheval sous les yeux du capitaine
des mousquetaires, qui tint l’étrier à Porthos et accompagna ses
amis du regard, jusqu’à ce qu’il les eût vus disparaître.
«En toute autre occasion, pensa le Gascon, je dirais que ces
gens-là se sauvent; mais, aujourd’hui, la politique est si changée, que
cela s’appelle aller en mission. Je le veux bien. Allons à nos
affaires.»
Et il rentra philosophiquement à son logis.
Chapitre CCXXVIII — Comment la consigne était respectée à la
Bastille
Fouquet brûlait le pavé. Chemin faisant, il s’agitait d’horreur à
l’idée de ce qu’il venait d’apprendre.
Qu’était donc, pensait-il, la jeunesse de ces hommes prodigieux,
qui, dans l’âge déjà faible, savent encore composer des plans
pareils et les exécuter sans sourciller?
Parfois, il se demandait si tout ce qu’Aramis lui avait conté
n’était point un rêve, si la fable n’était pas le piège lui-même,
et si, en arrivant à la Bastille, lui, Fouquet, il n’allait pas
trouver un ordre d’arrestation qui l’enverrait rejoindre le roi
détrôné.
Dans cette idée, il donna quelques ordres cachetés sur sa route,
tandis qu’on attelait les chevaux. Ces ordres s’adressaient à
M. d’Artagnan et à tous les chefs de corps dont la fidélité ne
pouvait être suspecte.
«De cette façon, se dit Fouquet, prisonnier ou non, j’aurai rendu
le service que je dois à la cause de l’honneur. Les ordres
n’arriveront qu’après moi si je reviens libre, et, par conséquent,
on ne les aura pas décachetés. Je les reprendrai. Si je tarde,
c’est qu’il me sera arrivé malheur. Alors j’aurai du secours pour
moi et pour le roi.»
C’est ainsi préparé qu’il arriva devant la Bastille. Le
surintendant avait fait cinq lieues et demie à l’heure.
Tout ce qui n’était jamais arrivé à Aramis arriva dans la Bastille
à M. Fouquet. M. Fouquet eut beau se nommer, il eut beau se faire
reconnaître, il ne put jamais être introduit.
À force de solliciter, de menacer, d’ordonner, il décida un
factionnaire à prévenir un bas officier qui prévint le major.
Quant au gouverneur, on n’eût pas même osé le déranger pour cela.
Fouquet, dans son carrosse, à la porte de la forteresse, rongeait
son frein et attendait le retour de ce bas officier, qui reparut
enfin d’un air assez maussade.
— Eh bien! dit Fouquet impatiemment, qu’a dit le major?
— Eh bien! _monsieur_, répliqua le soldat, M. le major m’a ri au
nez. Il m’a dit que M. Fouquet est à Vaux, et que, fût-il à Paris,
M. Fouquet ne se lèverait pas à l’heure qu’il est.
— Mordieu! vous êtes un troupeau de drôles! s’écria le ministre
en s’élançant hors du carrosse.
Et, avant que le bas officier eût le temps de fermer la porte,
Fouquet s’introduisit par la fente, et courut en avant, malgré les
cris du soldat qui appelait à l’aide.
Fouquet gagnait du terrain, peu soucieux des cris de cet homme,
lequel, ayant enfin joint Fouquet, répéta à la sentinelle de la
seconde porte:
— À vous, à vous, sentinelle!
Le factionnaire croisa la pique sur le ministre; mais celui-ci,
robuste et agile, emporté d’ailleurs par la colère, arracha la
pique des mains du soldat et lui en caressa rudement les épaules.
Le bas officier, qui s’approchait trop, eut sa part de la
distribution: tous deux poussèrent des cris furieux, au bruit
desquels sortit tout le premier corps de garde de l’avancée.
Parmi ces gens, il y en eut un qui reconnut le surintendant et
s’écria:
— Monseigneur!... Ah! monseigneur!... Arrêtez, vous autres!
Et il arrêta effectivement les gardes qui se préparaient à venger
leurs compagnons.
Fouquet commanda qu’on lui ouvrit la grille; mais on lui objecta
la consigne.
Il ordonna qu’on prévînt le gouverneur; mais celui-ci était déjà
instruit de tout le bruit de la porte; à la tête d’un piquet de
vingt hommes, il accourait, suivi de son major, dans la persuasion
qu’une attaque avait lieu contre la Bastille.
Baisemeaux reconnut aussi Fouquet, et laissa tomber son épée qu’il
tenait déjà toute brandie.
— Ah! monseigneur, balbutia-t-il, que d’excuses!...
— Monsieur, fit le surintendant rouge de chaleur et tout suant,
je vous fais mon compliment: votre service se fait à merveille.
Baisemeaux pâlit, croyant que ces paroles n’étaient qu’une ironie,
présage de quelque furieuse colère. Mais Fouquet avait repris
haleine, appelant du geste la sentinelle et le bas officier, qui
se frottaient les épaules.
— Il y a vingt pistoles pour le factionnaire, dit-il, cinquante
pour l’officier. Mon compliment, messieurs! j’en parlerai au roi.
À nous deux, monsieur de Baisemeaux.
Et, sur un murmure de satisfaction générale, il suivit le
gouverneur au Gouvernement.
Baisemeaux tremblait déjà de honte et d’inquiétude. La visite
matinale d’Aramis lui semblait avoir, dès à présent, des
conséquences dont un fonctionnaire pouvait, à bon droit,
s’épouvanter.
Ce fut bien autre chose encore quand Fouquet, d’une voix brève et
avec un regard impérieux:
— Monsieur, dit-il, vous avez vu M. d’Herblay ce matin?
— Oui, monseigneur.
— Eh bien! monsieur, vous n’avez pas horreur du crime dont vous
vous êtes rendu complice?
«Allons, bien!» pensa Baisemeaux.
Puis il ajouta tout haut:
— Mais quel crime, monseigneur?
— Il y a là de quoi vous faire écarteler, monsieur, songez-y!
Mais ce n’est pas le moment de s’irriter. Conduisez-moi
sur-le-champ auprès du prisonnier.
— Auprès de quel prisonnier? fit Baisemeaux frémissant.
— Vous faites l’ignorant, soit! C’est ce que vous pouvez faire de
mieux. En effet, si vous avouiez une pareille complicité, ce
serait fait de vous. Je veux donc bien paraître ajouter foi à
votre ignorance.
— Je vous prie, monseigneur...
— C’est bien. Conduisez-moi auprès du prisonnier.
— Auprès de Marchiali?
— Qu’est-ce que c’est que Marchiali?
— C’est le détenu amené ce matin par M. d’Herblay.
— On l’appelle Marchiali? fit le surintendant, troublé dans ses
convictions par la naïve assurance de Baisemeaux.
— Oui, monseigneur, c’est sous ce nom qu’on l’a inscrit ici.
Fouquet regarda jusqu’au fond du cœur de Baisemeaux. Il lut, avec
cette habitude des hommes que donne l’usage du pouvoir, une
sincérité absolue. D’ailleurs, en observant une minute cette
physionomie, comment croire qu’Aramis eût pris un pareil
confident?
— C’est, dit-il au gouverneur, le prisonnier que M. d’Herblay
avait emmené avant-hier?
— Oui, monseigneur.
— Et qu’il a ramené ce matin? ajouta vivement Fouquet, qui
comprit aussitôt le mécanisme du plan d’Aramis.
— C’est cela; oui, monseigneur.
— Et il s’appelle Marchiali?
— Marchiali. Si Monseigneur vient ici pour me l’enlever tant
mieux; car j’allais écrire encore à son sujet.
— Que fait-il donc?
— Depuis ce matin, il me mécontente extrêmement; il a des accès
de rage à faire croire que la Bastille s’écroulera par son fait.
— Je vais vous en débarrasser, en effet, dit Fouquet.
— Ah! tant mieux.
— Conduisez-moi à sa prison.
— Monseigneur me donnera bien l’ordre...
— Quel ordre?
— Un ordre du roi.
— Attendez que je vous en signe un.
— Cela ne suffirait pas, monseigneur; il me faut l’ordre du roi.
— Vous qui êtes si scrupuleux, dit-il, pour faire sortir les
prisonniers, montrez-moi donc l’ordre avec lequel on avait délivré
celui-ci.
Baisemeaux montra l’ordre de délivrer Seldon.
— Eh bien! fit Fouquet, Seldon, ce n’est pas Marchiali.
— Mais Marchiali n’est pas libéré, monseigneur; il est ici.
— Puisque vous dites que M. d’Herblay l’a emmené et ramené.
— Je n’ai pas dit cela.
— Vous l’avez si bien dit, qu’il me semble encore l’entendre.
— La langue m’a fourché.
— Monsieur de Baisemeaux, prenez garde!
— Je n’ai rien à craindre, monseigneur, je suis en règle.
— Osez-vous le dire?
— Je le dirais devant un apôtre. M. d’Herblay m’a apporté un
ordre de libérer Seldon, et Seldon est libéré.
— Je vous dis que Marchiali est sorti de la Bastille.
— Il faut me prouver cela, monseigneur.
— Laissez-le-moi voir?
— Monseigneur, qui gouverne en ce royaume, sait trop bien que nul
n’entre auprès des prisonniers sans un ordre exprès du roi.
— M. d’Herblay est bien entré lui.
— C’est ce qu’il faudrait prouver, monseigneur.
— Monsieur de Baisemeaux, encore une fois, faites attention à vos
paroles.
— Les actes sont là.
— M. d’Herblay est renversé.
— Renversé, M. d’Herblay? Impossible!
— Vous voyez qu’il vous a influencé.
— Ce qui m’influence, monseigneur, c’est le service du roi; je
fais mon devoir; donnez-moi un ordre de lui, et vous entrerez.
— Tenez, monsieur le gouverneur, je vous engage ma parole que, si
vous me laissez pénétrer près du prisonnier, je vous donne un
ordre du roi à l’instant.
— Donnez-le tout de suite, monseigneur.
— Et que, si vous me refusez, je vous fais arrêter sur-le-champ
avec tous vos officiers.
— Avant de commettre cette violence, monseigneur, vous
réfléchirez, dit Baisemeaux fort pâle, que nous n’obéirons qu’à un
ordre du roi, et qu’il sera aussitôt fait à vous d’en avoir un
pour voir M. Marchiali, que d’en obtenir un pour me faire tant de
mal, à moi innocent.
— C’est vrai! s’écria Fouquet furieux, c’est vrai! Eh bien!
monsieur de Baisemeaux, ajouta-t-il d’une voix sonore, en attirant
à lui le malheureux, savez-vous pourquoi je veux avec tant
d’ardeur parler à ce prisonnier?
— Non, monseigneur, et daignez observer combien vous me causez de
frayeur; j’en tremble, je vais tomber en défaillance.
— Vous tomberez encore mieux en défaillance tout à l’heure,
monsieur Baisemeaux, quand je reviendrai ici avec dix mille hommes
et trente pièces de canon.
— Mon Dieu! voilà Monseigneur qui devient fou!
— Quand j’ameuterai contre vous et vos maudites tours tout le
peuple de Paris, et que je forcerai vos portes et que je vous
ferai pendre aux créneaux de la tour du coin!
— Monseigneur, monseigneur, par grâce!
— Je vous donne dix minutes pour vous résoudre, ajouta Fouquet
d’une voix calme; je m’assieds ici, dans ce fauteuil, et vous
attends. Si dans dix minutes vous persistez, je sors, et
croyez-moi fou tant qu’il vous plaira; mais vous verrez!
Baisemeaux frappa du pied comme un homme au désespoir, mais ne
répliqua rien.
Ce que voyant, Fouquet saisit une plume, de l’encre, et écrivit:
«Ordre à M. le prévôt des marchands de rassembler la garde
bourgeoise et de marcher sur la Bastille, pour le service du roi.»
Baisemeaux haussa les épaules; Fouquet écrivit:
«Ordre à M. le duc de Bouillon et à M. le prince de Condé de
prendre le commandement des suisses et des gardes, et de marcher
sur la Bastille, pour le service de Sa Majesté...»
Baisemeaux réfléchit. Fouquet écrivit:
«Ordre à tout soldat, bourgeois ou gentilhomme, de saisir et
d’appréhender au corps, partout où ils se trouveront, le chevalier
d’Herblay, évêque de Vannes, et ses complices qui sont: 1°
M. de Baisemeaux, gouverneur de la Bastille, suspect des crimes de
trahison, rébellion et lèse-majesté...»
— Arrêtez, monseigneur, s’écria Baisemeaux; je n’y comprends
absolument rien; mais tant de maux, fussent-ils déchaînés par la
folie même, peuvent arriver d’ici à deux heures, que le roi, qui
me jugera, verra si j’ai eu tort de faire fléchir la consigne
devant tant de catastrophes imminentes. Allons au donjon,
monseigneur; vous verrez Marchiali.
Fouquet s’élança hors de la chambre, et Baisemeaux le suivit, en
essuyant la sueur froide qui ruisselait de son front.
— Quelle affreuse matinée! disait-il; quelle disgrâce!
— Marchez vite! répondait Fouquet.
Baisemeaux fit signe au porte-clefs de les précéder. Il avait peur
de son compagnon. Celui-ci s’en aperçut.
— Trêve d’enfantillages! dit-il rudement. Laissez là cet homme;
prenez les clefs vous-même et me montrez le chemin. Il ne faut pas
que personne, comprenez-vous, puisse entendre ce qui va se passer
ici.
— Ah! fit Baisemeaux indécis.
— Encore! s’écria Fouquet. Ah! dites tout de suite non et je vais
sortir de la Bastille pour porter moi-même mes dépêches.
Baisemeaux baissa la tête, prit les clefs et gravit, seul avec le
ministre, l’escalier de la tour.
À mesure qu’ils s’avançaient dans cette tourbillonnante spirale,
certains murmures étouffés devenaient des cris distincts et
d’affreuses imprécations.
— Qu’est-ce que cela? demanda Fouquet.
— C’est votre Marchiali, fit le gouverneur; voilà comment hurlent
les fous!
Il accompagna cette réponse d’un coup d’œil plus rempli
d’allusions blessantes que de politesse pour Fouquet.
Celui-ci frissonna. Il venait, dans un cri plus terrible que les
autres, de reconnaître la voix du roi.
Il s’arrêta au palier, prit le trousseau des mains de Baisemeaux.
Celui-ci crut que le nouveau fou allait lui rompre le crâne avec
l’une de ces clefs.
— Ah! cria-t-il, M. d’Herblay ne m’avait point parlé de cela.
— Ces clefs donc! dit Fouquet en les lui arrachant. Où est celle
de la porte que je veux ouvrir?
— Celle-ci.
Un cri effrayant, suivi d’un coup terrible dans la porte, vint
faire écho dans l’escalier.
— Retirez-vous! dit Fouquet à Baisemeaux d’une voix menaçante.
— Je ne demande pas mieux, murmura celui-ci. Voilà deux enragés
qui vont se trouver face à face. L’un mangera l’autre, j’en suis
assuré.
— Partez, répéta Fouquet. Si vous mettez le pied dans cet
escalier avant que je vous appelle, souvenez-vous que vous
prendrez la place du plus misérable des prisonniers de la
Bastille.
— J’en mourrai, c’est sûr! grommela Baisemeaux en se retirant
d’un pas chancelant.
Les cris du prisonnier retentissaient, de plus en plus
formidables. Fouquet s’assura que Baisemeaux arrivait au bas des
degrés. Il mit la clef dans la première serrure.
Ce fut alors qu’il entendit clairement la voix étranglée au roi
qui criait avec rage:
— Au secours! je suis le roi! au secours!
La clef de la seconde porte n’était pas la même que celle de la
première. Fouquet fut obligé de chercher dans le trousseau.
Cependant, le roi ivre, fou, forcené, criait à tue-tête:
— C’est M. Fouquet qui m’a fait conduire ici! Au secours contre
M. Fouquet! je suis le roi! au secours pour le roi contre
M. Fouquet!
Ces vociférations déchiraient le cœur du ministre. Elles étaient
suivies de coups effrayants, frappés dans la porte avec cette
chaise dont le roi se servait comme d’un bélier. Fouquet réussit à
trouver la clef. Le roi était à bout de ses forces: il
n’articulait plus, il rugissait.
— Mort à Fouquet! hurlait-il, mort au scélérat Fouquet!
La porte s’ouvrit.