— Laissez-nous, dit-il.
Le valet sortit.
— Vous avez à me parler, monsieur? dit-il à d’Artagnan.
— Moi?
— Un homme de votre esprit ne vient pas causer avec un homme du
mien, à l’heure qu’il est, sans de graves motifs?
— Ne m’interrogez pas.
— Au contraire, que voulez-vous de moi?
— Rien que votre société.
— Allons au jardin, fit le surintendant tout à coup, dans le
parc?
— Non, répondit vivement le mousquetaire, non.
— Pourquoi?
— La fraîcheur...
— Voyons, avouez donc que vous m’arrêtez, dit le surintendant au
capitaine.
— Jamais! fit celui-ci.
— Vous me veillez, alors?
— Par honneur, oui, monseigneur.
— Par honneur?... C’est autre chose! Ah! l’on m’arrête chez moi?
— Ne dites pas cela!
— Je le crierai, au contraire!
— Si vous le criez, je serai forcé de vous engager au silence.
— Bien! de la violence chez moi? Ah! c’est très bien!
— Nous ne nous comprenons pas du tout. Tenez, il y a là un
échiquier: jouons, s’il vous plaît, monseigneur.
— Monsieur d’Artagnan, je suis donc en disgrâce?
— Pas du tout, mais...
— Mais défense m’est faite de me soustraire à vos regards?
— Je ne comprends pas un mot de ce que vous me dites,
monseigneur, et si vous voulez que je me retire, annoncez-le-moi.
— Cher monsieur d’Artagnan, vos façons me rendront fou. Je
tombais de sommeil, vous m’avez réveillé.
— Je ne me le pardonnerai jamais, et si vous voulez me
réconcilier avec moi-même...
— Eh bien?
— Eh bien! dormez là, devant moi, j’en serai ravi.
— Surveillance?...
— Je m’en vais alors.
— Je ne vous comprends plus.
— Bonsoir, monseigneur.
Et d’Artagnan feignit de se retirer.
Alors M. Fouquet courut après lui.
— Je ne me coucherai pas, dit-il. Sérieusement, et puisque vous
refusez de me traiter en homme, et que vous jouez au fin avec moi,
je vais vous forcer comme on fait du sanglier.
— Bah! s’écria d’Artagnan affectant de sourire.
— Je commande mes chevaux et je pars pour Paris, dit M. Fouquet
plongeant jusqu’au cœur du capitaine des mousquetaires.
— Ah! s’il en est ainsi, monseigneur, c’est différent.
— Vous m’arrêtez?
— Non, mais je pars avec vous.
— En voilà assez, monsieur d’Artagnan, reprit Fouquet d’un ton
froid. Ce n’est pas pour rien que vous avez cette réputation
d’homme d’esprit et d’homme de ressources; mais, avec moi, tout
cela est superflu. Droit au but: un service. Pourquoi
m’arrêtez-vous? qu’ai-je fait?
— Oh! je ne sais rien de ce que vous avez fait; mais je ne vous
arrête pas... ce soir...
— Ce soir! s’écria Fouquet en pâlissant. Mais demain?
— Oh! nous ne sommes pas à demain, monseigneur. Qui peut répondre
jamais du lendemain?
— Vite! vite! capitaine, laissez-moi parler à M. d’Herblay.
— Hélas! voilà qui devient impossible, monseigneur. J’ai ordre de
veiller à ce que vous ne causiez avec personne.
— Avec M. d’Herblay, capitaine, avec votre ami!
— Monseigneur, est-ce que, par hasard, M. d’Herblay, mon ami, ne
serait pas le seul avec qui je dusse vous empêcher de communiquer?
Fouquet rougit, et, prenant l’air de la résignation:
— Monsieur, dit-il, vous avez raison, je reçois une leçon que je
n’eusse pas dû provoquer. L’homme tombé n’a droit à rien, pas même
de la part de ceux dont il a fait la fortune, à plus forte raison
de ceux à qui il n’a pas eu le bonheur de rendre jamais service.
— Monseigneur!
— C’est vrai, monsieur d’Artagnan, vous vous êtes toujours mis
avec moi dans une bonne situation, dans la situation qui convient
à l’homme destiné à m’arrêter. Vous ne m’avez jamais rien demandé,
vous!
— Monseigneur, répondit le Gascon touché de cette douleur
éloquente et noble, voulez-vous, je vous prie, m’engager votre
parole d’honnête homme que vous ne sortirez pas de cette chambre?
— À quoi bon, cher monsieur d’Artagnan, puisque vous m’y gardez?
Craignez-vous que je ne lutte contre la plus vaillante épée du
royaume?
— Ce n’est pas cela, monseigneur, c’est que je vais vous aller
chercher M. d’Herblay, et, par conséquent, vous laisser seul.
Fouquet poussa un cri de joie et de surprise.
— Chercher M. d’Herblay! me laisser seul! s’écria-t-il en
joignant les mains.
— Où loge M. d’Herblay? dans la chambre bleue?
— Oui, mon ami, oui.
— Votre ami! merci du mot, monseigneur. Vous me donnez
aujourd’hui, si vous ne m’avez pas donné autrefois.
— Ah! vous me sauvez!
— Il y a bien pour dix minutes de chemin d’ici à la chambre bleue
pour aller et revenir? reprit d’Artagnan.
— À peu près.
— Et pour réveiller Aramis, qui dort bien quand il dort, pour le
prévenir, je mets cinq minutes: total, un quart d’heure d’absence.
Maintenant, monseigneur, donnez-moi votre parole que vous ne
chercherez en aucune façon à fuir, et qu’en rentrant ici je vous y
retrouverai?
— Je vous la donne, monsieur, répondit Fouquet en serrant la main
du mousquetaire avec une affectueuse reconnaissance.
D’Artagnan disparut.
Fouquet le regarda s’éloigner, attendit avec une impatience
visible que la porte se fût refermée derrière lui, et, la porte
refermée, se précipita sur ses clefs, ouvrit quelques tiroirs à
secret cachés dans des meubles, chercha vainement quelques
papiers, demeurés sans doute à Saint-Mandé et qu’il parut
regretter de ne point y trouver; puis, saisissant avec
empressement des lettres, des contrats, des écritures, il en fit
un monceau qu’il brûla hâtivement sur la plaque de marbre de
l’âtre, ne prenant pas la peine de tirer de l’intérieur les pots
de fleurs qui l’encombraient.
Puis, cette opération achevée, comme un homme qui vient d’échapper
à un immense danger, et que la force abandonne dès que ce danger
n’est plus à craindre, il se laissa tomber anéanti dans un
fauteuil.
D’Artagnan rentra et trouva Fouquet dans la même position. Le
digne mousquetaire n’avait pas fait un doute que Fouquet, ayant
donné sa parole ne songerait pas même à y manquer; mais il avait
pensé qu’il utiliserait son absence en se débarrassant de tous les
papiers de toutes les notes, de tous les contrats qui pourraient
rendre plus dangereuse la position déjà assez grave dans laquelle
il se trouvait. Aussi, levant la tête comme un chien qui prend le
vent, il flaira cette odeur de fumée qu’il comptait bien découvrir
dans l’atmosphère, et, l’y ayant trouvée, il fit un mouvement de
tête en signe de satisfaction.
À l’entrée de d’Artagnan, Fouquet avait, de son côté, levé la
tête, et aucun des mouvements de d’Artagnan ne lui avait échappé.
Puis les regards des deux hommes se rencontrèrent; tous deux
virent qu’ils s’étaient compris sans avoir échangé une parole.
— Eh bien! demanda, le premier, Fouquet, et M. d’Herblay?
— Ma foi! monseigneur, répondit d’Artagnan, il faut que
M. d’Herblay aime les promenades nocturnes et fasse, au clair de
la lune, dans le parc de Vaux, des vers avec quelques-uns de vos
poètes, mais il n’était pas chez lui.
— Comment! pas chez lui? s’écria Fouquet, à qui échappait sa
dernière espérance, car, sans qu’il se rendît compte de quelle
façon l’évêque de Vannes pouvait le secourir, il comprenait qu’en
réalité il ne pouvait attendre de secours que de lui.
— Ou bien, s’il est chez lui, continua d’Artagnan, il a eu des
raisons pour ne pas répondre.
— Mais vous n’avez donc pas appelé de façon qu’il entendît,
monsieur?
— Vous ne supposez pas, monseigneur, que, déjà en dehors de mes
ordres, qui me défendaient de vous quitter un seul instant, vous
ne supposez pas que j’aie été assez fou pour réveiller toute la
maison et me faire voir dans le corridor de l’évêque de Vannes,
afin de bien faire constater par M. Colbert que je vous donnais le
temps de brûler vos papiers?
— Mes papiers?
— Sans doute; c’est du moins ce que j’eusse fait à votre place.
Quand on m’ouvre une porte, j’en profite.
— Eh bien! oui, merci, j’en ai profité.
— Et vous avez bien fait, morbleu! Chacun a ses petits secrets
qui ne regardent pas les autres. Mais revenons à Aramis,
monseigneur.
— Eh bien! je vous dis, vous aurez appelé trop bas, et il n’aura
pas entendu.
— Si bas qu’on appelle Aramis, monseigneur, Aramis entend
toujours quand il a intérêt à entendre. Je répète donc ma phrase:
Aramis n’était pas chez lui, monseigneur, ou Aramis a eu, pour ne
pas reconnaître ma voix, des motifs que j’ignore et que vous
ignorez peut-être vous-même, tout votre homme-lige qu’est Sa
Grandeur Mgr l’évêque de Vannes.
Fouquet poussa un soupir, se leva, fit trois ou quatre pas dans la
chambre, et finit par aller s’asseoir, avec une expression de
profond abattement, sur son magnifique lit de velours, tout garni
de splendides dentelles.
D’Artagnan regarda Fouquet avec un sentiment de profonde pitié.
— J’ai vu arrêter bien des gens dans ma vie, dit le mousquetaire
avec mélancolie, j’ai vu arrêter M. de Cinq-Mars, j’ai vu arrêter
M. de Chalais. J’étais bien jeune. J’ai vu arrêter M. de Condé
avec les princes, j’ai vu arrêter M. de Retz, j’ai vu arrêter
M. Broussel. Tenez, monseigneur, c’est fâcheux à dire, mais celui
de tous ces gens-là à qui vous ressemblez le plus en ce moment,
c’est le bonhomme Broussel. Peu s’en faut que vous ne mettiez,
comme lui, votre serviette dans votre portefeuille, et que vous ne
vous essuyiez la bouche avec vos papiers. Mordioux! monsieur
Fouquet, un homme comme vous n’a pas de ces abattements-là. Si vos
amis vous voyaient!...
— Monsieur d’Artagnan, reprit le surintendant avec un sourire
plein de tristesse, vous ne comprenez point: c’est justement parce
que mes amis ne me voient pas, que je suis tel que vous me voyez,
vous. Je ne vis pas tout seul, moi! je ne suis rien tout seul.
Remarquez bien que j’ai employé mon existence à me faire des amis
dont j’espérais me faire des soutiens. Dans la prospérité, toutes
ces voix heureuses, et heureuses par moi, me faisaient un concert
de louanges et d’actions de grâces. Dans la moindre défaveur, ces
voix plus humbles accompagnaient harmonieusement les murmures de
mon âme. L’isolement, je ne l’ai jamais connu. La pauvreté,
fantôme que parfois j’ai entrevu avec ses haillons au bout de ma
route! la pauvreté, c’est le spectre avec lequel plusieurs de mes
amis se jouent depuis tant d’années, qu’ils poétisent, qu’ils
caressent, qu’ils me font aimer! La pauvreté! mais je l’accepte,
je la reconnais, je l’accueille comme une sœur déshéritée; car la
pauvreté, ce n’est pas la solitude, ce n’est pas l’exil, ce n’est
pas la prison! Est-ce que je serais jamais pauvre, moi, avec des
amis comme Pélisson, comme La Fontaine, comme Molière? avec une
maîtresse, comme... Oh! mais la solitude, à moi, homme de bruit, à
moi, homme de plaisirs, à moi qui ne suis que parce que les autres
sont!... Oh! Si vous saviez comme je suis seul en ce moment! et
comme vous me paraissez être, vous qui me séparez de tout ce que
j’aimais, l’image de la solitude, du néant et de la mort!
— Mais je vous ai déjà dit, monsieur Fouquet, répondit d’Artagnan
touché jusqu’au fond de l’âme, je vous ai déjà dit que vous
exagériez les choses. Le roi vous aime.
— Non, dit Fouquet en secouant la tête, non!
— M. Colbert vous hait.
— M. Colbert? que m’importe!
— Il vous ruinera.
— Oh! quant à cela, je l’en défie: je suis ruiné.
À cet étrange aveu du surintendant, d’Artagnan promena un regard
expressif autour de lui. Quoiqu’il n’ouvrît pas la bouche, Fouquet
le comprit si bien, qu’il ajouta:
— Que faire de ces magnificences, quand on n’est plus magnifique?
Savez-vous à quoi nous servent la plupart de nos possessions, à
nous autres riches? C’est à nous dégoûter, par leur splendeur
même, de tout ce qui n’égale pas cette splendeur. Vaux! me
direz-vous, les merveilles de Vaux, n’est-ce pas? Eh bien! quoi? Que
faire de cette merveille? Avec quoi, si je suis ruiné, verserai-je
l’eau dans les urnes de mes naïades, le feu dans les entrailles de
mes salamandres, l’air dans la poitrine de mes tritons? Pour être
assez riche, monsieur d’Artagnan, il faut être trop riche.
D’Artagnan hocha la tête.
— Oh! je sais bien ce que vous pensez, répliqua vivement Fouquet.
Si vous aviez Vaux, vous le vendriez, vous, et vous achèteriez une
terre en province. Cette terre aurait des bois, des vergers et des
champs; cette terre nourrirait son maître. De quarante millions,
vous feriez bien...
— Dix millions, interrompit d’Artagnan.
— Pas un million, mon cher capitaine. Nul, en France, n’est assez
riche pour acheter Vaux deux millions et l’entretenir comme il
est, nul ne le pourrait, nul ne le saurait.
— Dame! fit d’Artagnan, en tout cas, un million...
— Eh bien?
— Ce n’est pas la misère.
— C’est bien près, mon cher monsieur.
— Comment?
— Oh! vous ne comprenez pas. Non, je ne veux pas vendre ma maison
de Vaux. Je vous la donne, si vous voulez.
Et Fouquet accompagna ces mots d’un inexprimable mouvement
d’épaules.
— Donnez-la au roi, vous ferez un meilleur marché.
— Le roi n’a pas besoin que je la lui donne, dit Fouquet; il me
la prendra parfaitement bien, si elle lui fait plaisir: voilà
pourquoi j’aime mieux qu’elle périsse. Tenez, monsieur d’Artagnan,
si le roi n’était pas sous mon toit, je prendrais cette bougie,
j’irais sous le dôme mettre le feu à deux caisses de fusées et
d’artifices que l’on avait réservées, et je réduirais mon palais
en cendres.
— Bah! fit négligemment le mousquetaire. En tout cas, vous ne
brûleriez pas les jardins. C’est ce qu’il y a de mieux chez vous.
— Et puis, reprit sourdement Fouquet, qu’ai-je dit là, mon Dieu!
Brûler Vaux! détruire mon palais! Mais Vaux n’est pas à moi, mais
ces richesses, mais ces merveilles, elles appartiennent, comme
jouissance, à celui qui les a payées, c’est vrai, mais comme
durée, elles sont à ceux-là qui les ont créées. Vaux est à Le
Brun; Vaux est à Le Nôtre; Vaux est à Pélisson, à Levau, à La
Fontaine, Vaux est à Molière, qui y a fait jouer _Les Fâcheux_,
Vaux est à la postérité, enfin. Vous voyez bien, monsieur
d’Artagnan, que je n’ai plus ma maison à moi.
— À la bonne heure, dit d’Artagnan, voilà une idée que j’aime, et
je reconnais là M. Fouquet. Cette idée m’éloigne du bonhomme
Broussel, et je n’y reconnais plus les pleurnicheries du vieux
frondeur. Si vous êtes ruiné, monseigneur, prenez bien la chose;
vous aussi, mordioux! vous appartenez à la postérité et vous
n’avez pas le droit de vous amoindrir. Tenez, regardez-moi, moi
qui ai l’air d’exercer une supériorité sur vous parce que je vous
arrête; le sort, qui distribue leurs rôles aux comédiens de ce
monde, m’en a donné un moins beau, moins agréable à jouer que
n’était le vôtre. Je suis de ceux, voyez-vous, qui pensent que les
rôles des rois ou des puissants valent mieux que les rôles de
mendiants ou de laquais. Mieux vaut, même en scène, sur un autre
théâtre que le théâtre du monde, mieux vaut porter le bel habit et
mâcher le beau langage que de frotter la planche avec une savate
ou se faire caresser l’échine avec des bâtons rembourrés d’étoupe.
En un mot, vous avez abusé de l’or, vous avez commandé, vous avez
joui. Moi, j’ai traîné ma longe; moi, j’ai obéi; moi, j’ai pâti.
Eh bien! si peu que je vaille auprès de vous, monseigneur, je vous
le déclare: le souvenir de ce que j’ai fait me tient lieu d’un
aiguillon qui m’empêche de courber trop tôt ma vieille tête. Je
serai jusqu’au bout bon cheval d’escadron, et je tomberai tout
roide, tout d’une pièce, tout vivant, après avoir bien choisi ma
place. Faites comme moi, monsieur Fouquet; vous ne vous en
trouverez pas plus mal. Cela n’arrive qu’une fois aux hommes comme
vous. Le tout est de bien faire quand cela arrive. Il y a un
proverbe latin dont j’ai oublié les mots, mais dont je me rappelle
le sens, car plus d’une fois, je l’ai médité: il dit: «La fin
couronne l’œuvre.»
Fouquet se leva, vint passer son bras autour du cou de d’Artagnan,
qu’il étreignit sur sa poitrine, tandis que, de l’autre main, il
lui serrait la main.
— Voilà un beau sermon, dit-il après une pause.
— Sermon de mousquetaire, monseigneur.
— Vous m’aimez, vous, qui me dites tout cela.
— Peut-être.
Fouquet redevint pensif. Puis, après un instant:
— Mais M. d’Herblay, demanda-t-il, où peut-il être?
— Ah! voilà!
— Je n’ose vous prier de le faire chercher.
— Vous m’en prieriez, que je ne le ferais plus, monsieur Fouquet.
C’est imprudent. On le saurait, et Aramis, qui n’est pas en cause
dans tout cela, pourrait être compromis et englobé dans votre
disgrâce.
— J’attendrai le jour, dit Fouquet.
— Oui, c’est ce qu’il y a de mieux.
— Que ferons-nous, au jour?
— Je n’en sais rien, monseigneur.
— Faites-moi une grâce, monsieur d’Artagnan.
— Très volontiers.
— Vous me gardez, je reste; vous êtes dans la pleine exécution de
vos consignes, n’est-ce pas?
— Mais oui.
— Eh bien! restez mon ombre, soit! J’aime mieux cette ombre-là
qu’une autre.
D’Artagnan s’inclina.
— Mais oubliez que vous êtes M. d’Artagnan, capitaine des
mousquetaires; oubliez que je suis M. Fouquet, surintendant des
finances, et causons de mes affaires.
— Peste! c’est épineux, cela.
— Vraiment?
— Oui; mais, pour vous, monsieur Fouquet, je ferais l’impossible.
— Merci. Que vous a dit le roi?
— Rien.
— Ah! voilà comme vous causez?
— Dame!
— Que pensez-vous de ma situation?
— Rien.
— Cependant, à moins de mauvaise volonté...
— Votre situation est difficile.
— En quoi?
— En ce que vous êtes chez vous.
— Si difficile qu’elle soit, je la comprends bien.
— Pardieu! est-ce que vous vous imaginez qu’avec un autre que
vous j’eusse fait tant de franchise?
— Comment, tant de franchise? Vous avez été franc avec moi, vous!
vous qui refusez de me dire la moindre chose?
— Tant de façons. Alors.
— À la bonne heure!
— Tenez, monseigneur, écoutez comment je m’y fusse pris avec un
autre que vous: j’arrivais à votre porte, les gens partis, ou,
s’ils n’étaient pas partis, je les attendais à leur sortie et je
les attrapais un à un, comme des lapins au débouter; je les
coffrais sans bruit, je m’étendais sur le tapis de votre corridor,
et, une main sur vous, sans que vous vous en doutassiez, je vous
gardais pour le déjeuner du maître. De cette façon pas
d’esclandre, pas de défense, pas de bruit, mais aussi, pas
d’avertissement pour M. Fouquet, pas de réserve, pas de ces
concessions délicates qu’entre gens courtois on se fait au moment
décisif. Êtes-vous content de ce plan-là?
— Il me fait frémir.
— N’est-ce pas? c’eût été triste d’apparaître demain, sans
préparation, et de vous demander votre épée.
— Oh! monsieur, j’en fusse mort de honte et de colère!
— Votre reconnaissance s’exprime trop éloquemment; je n’ai point
fait assez, croyez-moi.
— À coup sûr, monsieur, vous ne me ferez jamais avouer cela.
— Eh bien! maintenant, monseigneur, si vous êtes content de moi,
si vous êtes remis de la secousse, que j’ai adoucie autant que
j’ai pu, laissons le temps battre des ailes, vous êtes harassé,
vous avez des réflexions à faire, je vous en conjure: dormez ou
faites semblant de dormir, sur votre lit ou dans votre lit. Moi,
je dors sur ce fauteuil, et quand je dors, mon sommeil est dur au
point que le canon ne me réveillerait pas.
Fouquet sourit.
— J’excepte cependant, continua le mousquetaire, le cas où l’on
ouvrirait une porte, soit secrète, soit visible, soit de sortie,
soit d’entrée. Oh! pour cela, mon oreille est vulnérable au
dernier point. Un craquement me fait tressaillir. C’est une
affaire d’antipathie naturelle. Allez donc, venez donc,
promenez-vous par la chambre, écrivez, effacez, déchirez, brûlez, mais ne
touchez pas la clef de la serrure; mais ne touchez pas au bouton
de la porte, car vous me réveilleriez en sursaut, et cela
m’agacerait horriblement les nerfs.
— Décidément, monsieur d’Artagnan, dit Fouquet vous êtes l’homme
le plus spirituel et le plus courtois que je connaisse, et vous ne
me laisserez qu’un regret, c’est d’avoir fait si tard votre
connaissance.
D’Artagnan poussa un soupir qui voulait dire. «Hélas! peut-être
l’avez vous faite trop tôt!»
Puis il s’enfonça dans son fauteuil, tandis que Fouquet, à demi
couché sur son lit et appuyé sur le coude, rêvait à son aventure.
Et tous deux, laissant les bougies brûler, attendirent ainsi le
premier réveil du jour, et quand Fouquet soupirait trop haut,
d’Artagnan ronflait plus fort.
Nulle visite, même celle d’Aramis, ne troubla leur quiétude, nul
bruit ne se fit entendre dans la vaste maison.
Au-dehors, les rondes d’honneur et les patrouilles de
mousquetaires faisaient crier le sable sous leurs pas: c’était une
tranquillité de plus pour les dormeurs. Qu’on y joigne le bruit du
vent et des fontaines, qui font leur fonction éternelle, sans
s’inquiéter des petits bruits et des petites choses dont se
composent la vie et la mort de l’homme.