Vous comprenez que la première idée du Parisien qui descend de voiture
à Strasbourg est de demander à voir le Rhin; il s'informe, il se hâte,
il fredonne avec ardeur le refrain semi-germanique d'Alphonse Karr:
«Au Rhin! au Rhin! c'est là que sont nos vignes!» Mais bientôt il
apprend avec stupeur que le Rhin est encore à une lieue de la ville.
Quoi! le Rhin ne baigne pas les murs de Strasbourg, le pied de sa
vieille cathédrale?... Hélas! non. Le Rhin à Strasbourg et la mer à
Bordeaux sont deux grandes erreurs du Parisien sédentaire. Mais, tout
moulu qu'on est du voyage, le moyen de rester une heure à Strasbourg
sans avoir vu le Rhin? Alors, on traverse la moitié de la ville, et
l'on s'aperçoit à peine que son pavé de cailloux est plus rude et plus
raboteux encore que l'inégal pavé du Mans, qui cahotait si durement la
charrette du _Roman comique_. On marche longtemps encore à travers les
diverses fortifications, puis on suit une chaussée d'une demi-lieue,
et, quand on a vu disparaître enfin derrière soi la ville tout entière,
qui n'est plus indiquée à l'horizon que par le doigt de pierre de son
clocher, quand on a traversé un premier bras du Rhin, large comme la
Seine, et une île verte de peupliers et de bouleaux, alors on voit
couler à ses pieds le grand fleuve, rapide et frémissant, et portant
dans ses larmes grisâtres une tempête éternelle. Mais, de l'autre
côté, là-bas à l'horizon, au bout du pont mouvant de soixante bateaux,
savez-vous ce qu'il y a?... Il y a l'Allemagne! la terre de Gœthe et
de Schiller, le pays d'Hoffmann; la vieille Allemagne, notre mère à
tous!... Teutonia!...
N'est-ce pas là de quoi hésiter avant de poser le pied sur ce pont qui
serpente, et dont chaque barque est un anneau; l'Allemagne au bout? Et
voilà encore une illusion, encore un rêve, encore une vision lumineuse
qui va disparaître sans retour de ce bel univers magique que nous avait
créé la poésie!... Là, tout se trouvait réuni, et tout plus beau, tout
plus grand, plus riche et plus vrai peut-être que les œuvres de la
nature et de l'art. Le microcosmos du docteur Faust nous apparaît à
tous au sortir du berceau; mais, à chaque pas que nous faisons dans
le monde réel, ce monde fantastique perd un de ses astres, une de ses
couleurs, une de ses régions fabuleuses. Ainsi, pour moi, déjà bien
des contrées du monde se sont réalisées, et le souvenir qu'elles m'ont
laissé est loin d'égaler les splendeurs du rêve qu'elles m'ont fait
perdre. Mais qui pourrait se retenir pourtant de briser encore une de
ces portes enchantées, derrière lesquelles il n'y a souvent qu'une
prosaïque nature, un horizon décoloré? N'imagine-t-on pas, quand on va
passer la frontière d'un pays, qu'il va tout à coup éclater devant vous
dans toute la splendeur de son sol, de ses arts et de son génie!...
Il n'en est pas ainsi, et chaque nation ne se découvre à l'étranger
qu'avec lenteur et réserve, laissant tomber ses voiles un à un comme
une pudique épousée.
Tout en songeant à cela, nous avons traversé le Rhin; nous voici sur
le rivage et sur la frontière germaniques. Rien ne change encore;
nous avons laissé des douaniers là-bas, et nous en retrouvons ici;
seulement, ceux de France parlaient allemand, ceux de Bade parlent
français; c'est naturel. Kehl est aussi une petite ville toute
française, comme toutes les villes étrangères qui avoisinent nos
frontières. Si nous voulons observer une ville allemande, retournons à
Strasbourg.
Aussi bien il n'existe à Kehl que des débitants de tabac. Vous avez
là du tabac de tous les pays, et même du tabac français _vraie
régie_, façon de Paris, passé en contrebande sans doute, et beaucoup
meilleur que tous les autres; les étiquettes sont très-variées et
très-séduisantes, mais les boîtes ne recèlent que de ce même _caporal_,
autrement nommé _chiffonnier_.
Il n'y a donc point de contrebande à faire, et il faut bien repasser,
pur de tout crime, devant les douanes des deux pays.
Mais, pour votre retour, les douaniers vous demandent deux kreutzers
(prononcez _kritch_); vous donnez deux sous, et l'on vous rend une
charmante petite médaille ornée du portrait du grand-duc de Bade, et
représentant la valeur d'un kreutzer. Vous avez donc fait une première
fois connaissance avec la monnaie allemande; puissiez-vous vous en
tenir là!
La seconde idée du Parisien, après avoir vu le Rhin et foulé la
terre allemande, se formule tout d'abord devant ses yeux quand
il se retourne vers la France; car les rocs dentelés du clocher
de Strasbourg, comme dit Victor Hugo, n'ont pas un instant quitte
l'horizon. Seulement, les jambes du voyageur frémissent quand il songe
qu'il a bien une lieue à faire en ligne horizontale, mais que, du pied
de l'église, il aura presque une lieue encore en ligne perpendiculaire.
A l'aspect d'un clocher pareil, on peut dire que Strasbourg est une
ville plus haute que large; en revanche, ce clocher est le seul qui
s'élance de l'uniforme dentelure des toits; nul autre édifice n'ose
même monter plus haut que le premier étage de la cathédrale, dont le
vaisseau, surmonté de son mât sublime, semble flotter paisiblement sur
une mer peu agitée.
En rentrant dans la ville, on traverse la citadelle aux portes
sculptées, où luit encore le soleil de Louis XIV, _nec pluribus impar_.
La place contient un village complet, à moitié militaire, à moitié
civil. Dans Strasbourg, après avoir passé la seconde porte, on suit
longtemps les grilles de l'arsenal, qui déploie une ostentation de
canons vraiment formidable pour l'étranger qui entre en France. Il y
a là peut-être six cents pièces de toutes dimensions, écurées comme
des chaudrons, et des amas de boulets à paver toute la ville. Mais
hâtons-nous vers la cathédrale, car le jour commence à baisser.
Je fais ici une tournée de flâneur et non des descriptions régulières.
Pardonnez-moi de rendre compte de Strasbourg comme d'un vaudeville.
Je n'ai ici nulle mission artistique ou littéraire, je n'inspecte pas
les monuments, je n'étudie aucun système pénitentiaire, je ne me livre
à aucune considération d'histoire ni de statistique, et je regrette
seulement de n'être pas arrivé à Strasbourg dans la saison du jambon,
de la _sauercraut_ et du foie gras. Quant à la bière de Strasbourg,
elle est jugée partout; où l'eau est mauvaise, la bière est mauvaise,
et l'eau de Strasbourg n'est bonne qu'à faire débiter son vin. Je me
refuse donc à toute description de la cathédrale: chacun en connaît les
gravures, et, quant à moi, jamais un monument dont j'ai vu la gravure
ne me surprend à voir; mais ce que la gravure ne peut rendre, c'est la
couleur étrange de cet édifice, bâti de cette pierre rouge et dure dont
sont faites les plus belles maisons de l'Alsace. En vieillissant, cette
pierre prend une teinte noirâtre, qui domine aujourd'hui dans toutes
les parties saillantes et découpées de la cathédrale.
Je ne vous dirai ni l'âge ni la taille de cette église, que vous
trouverez dans tous les itinéraires possibles; mais j'ai vu le clocher
de Rouen et celui d'Anvers avant celui de Strasbourg, et je trouve sans
préférence que ce sont trois beaux clochers. Que dis-je! celui de la
cathédrale de Rouen n'est qu'une flèche, encore est-elle démolie, et
figurée seulement aujourd'hui en fer creux; le parallèle ne peut donc
s'établir qu'avec le clocher d'Anvers. Ce dernier est d'un gothique
plus grandiose, plus hardi, plus efflorescent. On distingue dans
le clocher de Strasbourg une minutie de détails fatigante. Toutes
ces aiguilles et ces dentelures régulières semblent appartenir à
une cristallisation gigantesque. Quatre escaliers déroulent leurs
banderoles le long du cône principal, et l'ascension dans cette cage
de pierre, dont les rampes, les arêtes et les découpures à jour n'ont
guère, en général, que la grosseur du bras, veut une certaine hardiesse
que tous les curieux n'ont pas. Pourtant la pierre est dure comme du
fer, et l'escalier de la plus haute flèche ne tremble point, comme
celui d'Anvers, où les pierres mal scellées font jouer leurs crampons
de fer d'une manière inquiétante.
De la dernière plate-forme, le panorama qui se déroule est fort beau;
d'un côté les Vosges, de l'autre les montagnes de la forêt Noire, les
unes et les autres boisées de chênes et de pins; au milieu, le Rhin
dans un cours de vingt lieues, les premières masses touffues de la
forêt des Ardennes, et puis un damier de plaines les plus vertes et
les plus fraîches du monde, où serpente l'Ille, petite rivière qui
traverse deux fois Strasbourg. A vos pieds, la ville répand inégalement
ses masses de maisons dans l'enceinte régulière de ses fosses et de
ses murs. L'aspect est monotone et ne rappelle nullement les villes de
Flandre, dont les maisons peintes, sculptées et quelquefois dorées,
dentellent l'horizon avec une fantaisie tout orientale. Les grands
carrés des casernes, des arsenaux, et des places principales, jettent
seuls un peu de variété dans ces fouillis de toits revêtus d'une brique
terreuse et troués presque tous de trois ou quatre étages de lucarnes.
On ne rencontre, d'ailleurs, aucune ville remarquable sur cette immense
étendue de pays; mais, comme il y a dans les belvéders quelque chose
qu'on n'aperçoit jamais que quand le temps est très-pur, le cicérone
prétend qu'on peut voir, à de certains beaux jours, le vieux château de
Bade sur sa montagne de pins.
A Fourvières, de même, on prétend qu'il est possible de distinguer les
Alpes; à Anvers, Rotterdam; au phare d'Ostende, les côtes d'Angleterre.
Tout cela n'est rien: à Rome, on vous jure que vous pourrez, du haut
de la boule d'or de Saint-Pierre, voir à l'horizon les deux mers qui
baignent les États romains. Il y a partout des nuages complaisants qui
se prêtent, d'ailleurs, à de pareilles illusions.
Tout l'extérieur de l'église est restauré avec un soin extrême; chaque
statue est à sa place; pas une arête n'est ébréchée, pas une côte n'est
rompue; les deux portes latérales sont des chefs-d'œuvre de sculpture
et d'architecture; l'une est moresque, l'autre est byzantine, et
chacune est bien préférable à l'immense façade, plus imposante par sa
masse qu'originale par les détails. Quant à l'intérieur, le badigeon y
règne avec ferveur, comme vous pensez bien, tout clergé possible tenant
à habiter avant tout une église bien propre et bien close. Les vitraux
sont, en général, réparés selon ce principe, et répandent çà et là de
grandes plaques de clarté qui sont les marques de cette intelligente
restauration; le XVIIIe siècle avait commencé l'œuvre en
taisant disparaître l'abside gothique sous une décoration en style
pompadour, que l'on doit, ainsi que le bâtiments de l'archevêché, au
cardinal de Rohan.
Mais j'ai promis de ne point décrire, et je vais me replonger en
liberté dans les rues tortueuses de la ville. Le premier aspect en
est assez triste, puis on s'y accoutume, et l'on découvre des points
de vue charmants à certaines heures du jour. Les quais de l'Ille
surtout en fournissent de fort agréables. L'Ille, avec ses eaux vertes
et calmes, embarrassées partout de ponts, de moulins, de charpentes
soutenant des maisons qui surplombent, ressemble, dans les beaux jours
d'été, à cette partie du Tibre qui traverse les plus pauvres quartiers
de Rome. Le faubourg de Saverne fait surtout l'effet du quartier des
Transtevères. Pour si haute que soit ma comparaison, je sais qu'elle
n'est pas à l'éloge de l'administration municipale; mais, pourquoi
le cacher? Strasbourg est une ville mal tenue; elle a, dans ce sens
même, un parfum de moyen âge beaucoup trop prononcé. Le marché à la
viande, qui se recommandait jadis à la plume de Théophile Gautier, a
été reconstruit et assaini depuis quelques années; mais on rencontre
encore, derrière, de vastes espaces pleins de mares et de gravois, où
les animaux indépendants trouvent à vivre sans rien faire. Près de
là, il y a toute une rue de juifs, comme au moyen âge; puis les plus
infâmes complications de ruelles, de passages, d'impasses, serpentent,
fourmillent, croupissent, dans l'espace contenu entre la place d'Armes
et le quai des Tanneurs, qui est une rue. Du reste, en accusant la
ville de sa négligence à l'égard de tout ce quartier, nous devons dire
qu'elle apporte des soins particuliers à l'embellissement des rues
qui avoisinent la résidence des autorités: la place d'Armes est fort
belle, et l'on s'y promène entre deux allées d'orangers. La rue Brûlée,
où siège le gouvernement, ne manque que de largeur, et la rue du Dôme
est devenue la rue Vivienne de Strasbourg; à l'heure qu'il est, on l'a
pavée en asphalte, et ses trottoirs, déjà terminés, portent partout la
signature ineffaçable de la société Lobsann. Le bitume envahit peu à
peu Strasbourg, et ce n'est pas malheureux, vu l'imperfection du pavage
actuel; dans une ville pavée en cailloux, le bitume est roi. Toutefois,
les dames prétendent ici que la boue qu'on emporte d'un pavé de bitume
tache les vêtements d'une manière indélébile; en revanche, elle est
excellente _pour marquer le linge_. N'y a-t-il pas là matière à quelque
spéculation?
Si vous êtes déjà las de la ville, je ne le suis pas moins que vous;
nous n'y laissons plus rien de remarquable que le tombeau du maréchal
de Saxe, énorme catafalque de marbre noir et blanc, sculpté par
Pigalle, et d'un rococo remarquable, bien que présentant de belles
parties de sculpture. Le héros, fièrement cambré dans son armure et
dans ses draperies, produit exactement l'effet du commandeur de _Don
Juan_. On est tenté de l'inviter à souper.
Pour sortir de Strasbourg et se rendre aux promenades publiques, il
faut traverser de nouveau l'Ille, qui coule de ce côte entre le théâtre
et les remparts. Lorsqu'il s'est agi d'établir des bateaux à vapeur
devant naviguer de Strasbourg à Bâle, par le canal intérieur, la
ville a dû faire couper la plupart des ponts pour les rendre mobiles.
Alors, ses architectes y ont construit des ponts-levis qui rappellent
l'enfance de la mécanique. Imaginez un énorme cadre en charpente,
équivalent juste à la pesanteur du pont et suspendu sur la tête du
promeneur; l'idée de ce système doit dater des premières invasions des
Saxons; depuis l'obélisque et M. Lebas, la mécanique n'ayant plus de
progrès à faire, elle remonte à son origine.
Quand on a traversé les fossés, les tranchées, les bastions, partout
revêtus de verdure, on trouve une charmante promenade, des allées
silencieuses, une rivière où traîne mollement le feuillage des saules.
A droite et à gauche, sont des jardins publics, les Tivoli et les
Mabille de l'endroit. Au jardin Lips, on donne tous les dimanches des
fêtes et des feux d'artifice; sa décoration serait pour nous un peu
passée: des temples de l'Amour, des ermitages, des rochers à cascades,
dans le goût bourgeois des pendules et des assiettes montées; puis un
moulin d'eau et un pont en fil de fer qui conduit dans un îlot. Tout
cela devient fort bruyant et fort animé le dimanche, ce qui me conduit
à vous parler de la population.
Il faut bien l'avouer, on parle moins français à Strasbourg qu'à
Francfort ou à Vienne, et de plus mauvais français, quand on le
parle. Il est difficile de se faire comprendre des gens du peuple,
et nous en sommes à nous demander ce qu'apprennent les enfants aux
écoles mutuelles qu'on dit si fréquentées dans ce département.
Peut-être savent-ils le latin. Cependant, il y a peu d'Allemands
réels à Strasbourg, et cette ville a donné des preuves de patriotisme
incontestables. Pourquoi ne se fait-elle pas un point d'honneur de
parler sa langue maternelle? Le type allemand se retrouve, sans être
absolu pourtant, dans les traits gracieux des dames de la société:
leur tournure n'a rien de provincial, et elles se mettent fort
bien. Nous ne pouvons faire le même éloge des hommes, qui manquent
en général d'élégance dans les manières et de distinction dans les
traits. La garnison a beau jeu près des dames, si les dames ne sont
pas, comme leur ville, imprenables. On ne rencontre plus à Strasbourg
ces vêtements pittoresques des paysans de l'Alsace, qui nous étonnent
encore le long de la route; mais un grand nombre de femmes du peuple
portent, le dimanche, des ajustements très-brillants et très-variés:
les uns se rapprochent du costume suisse, les autres même du costume
napolitain. Des broderies d'or et d'argent éclatent surtout sur la
tête et sur la poitrine. L'harmonie et la vivacité des couleurs, la
bizarrerie de la coupe, rendraient ces costumes dignes de figurer dans
les opéras. Recommandons-les au directeur de l'Académie royale de
musique.
C'est dans les brasseries, le dimanche, qu'il faut observer la partie
la plus grouillante de la population. Là, point de sergents de ville,
point de gendarmes. Le cancan règne en maître au militaire et au civil;
les tourlourous s'y rendent fort agréables; les canonniers sont d'une
force supérieure, et les femmes en remontreraient aux Espagnols et
aux bayadères pour la grâce et la liberté des mouvements. Il existe
pourtant des brasseries qui se rapprochent davantage de nos cafés; mais
la musique y élit domicile, soit que l'on danse on non. Strasbourg est
parcouru à toute heure par des bandes de violons, qui viennent même
accompagner les repas de table d'hôte. On dîne de midi à une heure. A
peine êtes-vous admis à consommer une soupe aux boulettes ou un bouilli
aux betteraves, que vous voyez six individus qui viennent s'asseoir
derrière vous, à une table ronde, où ils étalent leur partition, et
se mettent à exécuter avec verve une ouverture, une valse, ou même
une symphonie. La musique doit se joindre à tous les assaisonnements
bizarres dont s'accompagne forcément la cuisine allemande, qui est
encore aujourd'hui la cuisine de Strasbourg.
Maintenant, connaissez-vous assez Strasbourg, et voulez-vous connaître
Bade? Nous partirons quand vous voudrez.