INTRODUCTION

Pourquoi le public supporte-t-il les feuilletons de théâtre les plus

insipides, les analyses les plus nues, les chroniques théâtrales

les plus minutieuses? C'est que, d'après l'article, il ira voir la

pièce, ou bien qu'il en saura assez pour se dispenser de la voir. Le

goût des voyages n'est pas aujourd'hui moins répandu que le goût du

spectacle, et l'on tient à recueillir plusieurs avis, car chacun voit

à sa manière;, et les impressions sont plus diverses encore entre les

voyageurs qu'entre les critiques.

Cela est tellement vrai, qu'il y a eu des temps où l'impression de

voyage n'existait pas. Chapelle et Bachaumont n'ont vu que des tables

plus ou moins bien servies dans les diverses provinces de France;

ajoutez-y comme couleur locale le _Suisse avec sa hallebarde_, peint

sur la porte de _Notre-Dame de la Garde_, et, comme poésie, toutes

les rimes du _Château d'If_, et vous n'avez point d'autre idée de la

France pendant tout un siècle. Les voyages de Casanova ne sont que

le commentaire de la liste de don Juan; Dupaty ne s'occupe que des

statues et des tableaux; le spirituel _Ermite_, l'auteur des paroles

de _Guillaume Tell_, M. de Jouy, ne voit sur toute la surface de la

France que des opprimés, des philanthropes, des galériens vertueux, des

soldas laboureurs et des tabatières-Touquet, que les commis voyageurs

propagent avec courage et précaution.

Jusque-là, on ne sait pas même qu'il existe une cathédrale en France;

on n'a pas dit un mot des richesses que le moyen âge et la renaissance

ont semées sur le sol, et qui sont comme les glorieux ossements de

notre gloire nationale. Voltaire a rempli le XVIIIe siècle

et n'en a pas dit un mot, à part quelques allusions vagues à l'art des

Velches et des Vandales. Bien plus, Rousseau, si coloré, si habile à

retracer les grands spectacles de la nature, Rousseau a vu Gênes et

Milan, et Venise, et n'a pas une ligne d'étonnement ou d'admiration

touchant l'aspect des cités.

Il est donc possible qu'on voyage sans regarder, ou bien qu'on regarde

sans voir. Il a fallu que Bernardin de Saint-Pierre vît les étranges

paysages de l'Amérique et des Indes, pour créer en quelque sorte la

_couleur locale_, dont on a tant abusé depuis. Eh bien, Bernardin de

Saint-Pierre lui-même ne trouve d'admiration que pour les arbres et

pour les fleurs; il a vu l'Italie, et la Flandre, et l'Allemagne, sans

y remarquer autre chose que des villes bien ou mal bâties, et Dieu sait

celles qu'on appelait alors _bien bâties_! il a trouvé Venise malsaine,

et le _clocher_ d'Anvers bizarrement tailladé; il a vu l'Espagne, et

n'en a pas conçu d'autres idées que celles qui avaient pu naître dans

le cerveau de M. de Florian! La Révolution arrive, échauffe toutes les

idées, laboure toutes les cervelles, change l'axe de tous les systèmes

et de toutes les opinions, et il en sort, comme poëtes didactiques,

l'abbé Delille, Esmenard, Roucher et vingt autres qui ont décrit tout

l'univers, sans laisser une impression vraie et sentie, une peinture,

une image.

On comprend que je ne parle pas ici des voyageurs spéciaux qui se

bornent à dire: «Ce pays est agréablement varié et coupé de rivières,

qui y répandent l'abondance et la fertilité, etc. La ville est

grande et bien bâtie, et les rues sont suffisamment aérées; ses

habitants sont actifs et industrieux; le commerce des cuirs y fleurit

particulièrement,» A la fin du XVIIIe siècle déjà, l'on

s'apercevait que ces froides nomenclatures avaient peu d'intérêt pour

le lecteur; aussi quelques écrivains avaient-ils imaginé de mêler à

leurs tableaux une certaine dose d'idées sentimentales; Raynal, par

exemple, l'encyclopédiste, s'écriait en décrivant un pays des rives du

Gange: «O rivage d'Ayauba! tu n'es rien, mais tu possèdes le tombeau

d'Élisa!» suivait une méditation à la façon des _Nuits_ d'Young,

sur la mort d'Élisa, amie du voyageur, dont le destin se trouvait

singulièrement mêlé à l'_Histoire philosophique des deux Indes_.

Vous comprenez que je ne prétends pas ici sacrifier l'intelligence des

écrivains d'autrefois à celle des modernes, mais constater seulement ce

fait singulier, que les _paysagistes_ littéraires sont presque tous de

notre siècle.

Il semble ainsi que cette faculté soit un appendice à des qualités

de peinture et de poésie beaucoup plus élevées encore. Il y a dans

tout grand poëte un voyageur sublime; mais plusieurs, comme Walter

Scott, comme Chateaubriand et comme Victor Hugo, ne se servent des

impressions qu'ils ont recueillies, recomposées ou devinées à l'aspect

des villes et des pays, que pour poser la scène de leurs vastes

compositions; d'autres, comme Byron et Lamartine, font des poésies

et des poëmes avec la partie idéale et majestueuse de leur voyage;

ceux-là parcourent la terre comme les anges de Thomas Moore, en la

frôlant à peine du pied. Il est vrai que leur génie les met au-dessus

des impressions vulgaires et triviales, et que leur fortune les défend

également des bizarres traverses qui peuvent émouvoir la fantaisie

humoristique d'un touriste ordinaire. En effet, le _Voyage_ de Sterne,

les _Feuilles éparses d'un voyageur enthousiaste_ d'Hoffmann, les

_Impressions de voyage_ d'Alexandre Dumas, les _Reisebilder_ de Henri

Heine, les _Tournées flamandes_ de Royer et de Roger de Beauvoir,

appartiennent tous à une façon particulière et fantastique de voir et

de sentir, dont l'expression paraît avoir un grand attrait pour le

public. Il est tels poëtes aussi, qui, sans sortir de Paris, devinent

complètement la couleur et l'effet des régions étrangères, et qui

ne trouvent plus rien à dire quand la réalité succède à cette sorte

de mirage intellectuel et magique. Tels sont, par exemple, Balzac,

Janin, de Musset et Eugène Sue, et je me fierais plus volontiers à de

pareils voyageurs d'imagination et d'intention qu'à bien d'autres qui

ont traîné leurs semelles sur tous les chemins des deux mondes. On

pourrait leur appliquer la magnifique pensée d'un sonnet de Schiller

sur Christophe Colomb. «Va devant toi, et, si ce monde que tu cherches

n'a pas été créé encore, il jaillira des ondes exprès pour justifier

ton audace; car il existe un Éternel entre la nature et le génie, qui

fait que l'une tient toujours ce que l'autre promet.» N'allez pas

croire maintenant que toutes ces généralités tendent à fournir une

préface à mes impressions personnelles. Je pensais plutôt, en les

écrivant, au travail que prépare en ce moment mon illustre compagnon

de voyage[1], qui s'est déjà acquis en Allemagne, comme voyageur,

la popularité de Pierre Schlemild. Je dis mon compagnon de voyage

sans savoir encore seulement si je le rejoindrai ailleurs qu'au bout

du monde, ou, pour mieux dire, à Paris. Jusqu'ici, nous avançons

parallèlement vers l'Allemagne, à cinquante lieues l'un de l'autre, et

les journaux seulement des villes qu'il traverse m'apportent tous les

matins de ses nouvelles; pour moi qui ne jouis pas du même privilège de

célébrité, j'ai besoin de ces lignes pour lui faire savoir des miennes,

et je n'aurais, d'ailleurs, à écrire aujourd'hui qu'une causerie de

route seulement, et tout au plus, ensuite, une chronique des eaux de

Bade, comme celles d'Aix ou de Bagnères, points _cardinaux_ où l'on

rencontrerait la plus grande partie de la société parisienne, éparse

et rayonnant partout loin du centre, comme la _rose des vents_.

D'ailleurs, on sait comment je voyage, et que je n'ai aucune des

habitudes et des qualités du touriste littéraire; j'ai déjà parcouru

autant de pays que Joconde, et je suis sorti ou rentré par toutes

les portes de la France; mais, quant à voir les points de vue et

les curiosités selon l'ordre des itinéraires, c'est de quoi je me

suis toujours soigneusement défendu. Je suis rarement préoccupé

des monuments et des objets d'art, et, une fois dans une ville, je

m'abandonne au hasard, sûr d'en rencontrer assez toujours pour ma

consommation de flâneur. J'ai perdu beaucoup sans doute à cette

indifférence; mais je lui dois aussi beaucoup de rencontres et

d'admirations imprévues que le guide officiel ne m'eût pas fait

connaître ou qu'il m'aurait gâtées. Ce que j'aime surtout en voyage,

c'est à respirer l'air des forêts et des plaines, c'est à suivre

rapidement les longues prairies brumeuses de la Flandre, ou lentement

les campagnes joyeuses de l'Italie, pleines d'or et de soleil; c'est à

parcourir au hasard les rues tortueuses des villes, à me mêler inconnu

à cette foule bigarrée qui bruit d'un langage étrange, à prendre part,

pour un jour, à sa vie éternelle; curieuse épreuve, isolement salutaire

pour l'homme qui sait échapper quelquefois aux molles contraintes de

l'habitude, et qui, après une âpre montée, se retourne et parvient à

regarder sa vie d'un point unique et sublime, comme on parcourt de ses

yeux, du haut du clocher de Strasbourg, le chemin qu'on vient de faire

péniblement durant une longue journée.

[1] Alexandre Dumas.

Voyage en Orient, Volume 2: Les nuits du Ramazan; De Paris à Cythère; Lorely · 第 95 / 136 题