Tu ne m'as pas encore demandé où je vais: le sais-je moi-même? Je
vais tâcher de voir des pays que je n'ai pas vus; et puis, dans cette
saison, l'on n'a guère le choix des routes; il faut prendre celles
que la neige, l'inondation ou les voleurs n'ont pas envahies. (Tu ne
crois pas aux voleurs, ni moi non plus; je n'en ai jamais vu et j'en
ai souvent inventé.) Eh bien, il se trouve ici des gens qui y croient;
et les journaux nous assurent que la Bavière en est infestée. Mais,
quant aux neiges, on nous en fait de terribles récits. Tantôt c'est un
guide qui disparait aux yeux de son voyageur, comme un démon sous une
trappe; ailleurs, une diligence qui reste dix-sept jours engloutie;
les voyageurs sont forcés de se nourrir des chevaux; plus loin, un
Anglais, qui allait chercher le printemps en Italie, se perd dans les
neiges et n'est sauvé par aucun chien du mont Saint-Bernard, attendu
que le théâtre de l'Ambigu, qui, tu le sais, joue en ce moment un drame
sur ce sujet, a négligé de les renvoyer à leur poste. Mais les récits
d'inondation sont, jusqu'ici, les plus terribles. On vient de nous
en faire un dont les circonstances sont si bizarres, que je ne puis
résister à l'envie de te l'envoyer.
Un courrier chargé de dépêches a passé ces jours derniers la frontière,
se rendant en Italie. C'était un simple _attaché_, très-flatté de
rouler, aux frais de l'État, dans une belle chaise de poste neuve,
bien garnie d'effets et d'argent; en un mot, un jeune homme en belle
position: son domestique par derrière, très-enveloppé de manteaux.
Le jour baissait, la route se trouvait en plusieurs endroits traversée
par les eaux; il se présente un torrent plus rapide que les autres;
le postillon espère le franchir de même; pas du tout, voilà l'eau qui
emporte la voiture, et les chevaux sont à la nage; le postillon ne perd
pas la tête, il parvient à décrocher son attelage, et l'on ne le revoit
plus.
Le domestique se jette à bas de son siège, fait deux brasses et gagne
le bord. Pendant ce temps, la chaise de poste, toute neuve, comme
nous l'avons dit, et bien fermée, descendait tranquillement le fleuve
en question. Cependant, que faisait l'attaché?... Cet heureux garçon
dormait.
On comprend toutefois qu'il s'était réveillé dès les premières
secousses. Envisageant la question de sang-froid, il jugea que sa
voiture ne pouvait flotter longtemps ainsi, se hâta de quitter ses
habits, baissa la glace de la portière, où l'eau n'arrivait pas encore,
prit ses dépêches dans ses dents, et, d'une taille fluette, parvint à
s'élancer dehors.
Pendant qu'il nageait bravement, son domestique était allé chercher du
secours au loin. De telle sorte qu'en arrivant au rivage, notre envoyé
diplomatique se trouva _seul_ et _nu_ sur la terre, comme le premier
homme. Quant à sa voiture, elle voguait déjà fort loin.
En faisant quelques pas, le jeune homme aperçut heureusement une
chaumière savoyarde, et se hâta d'aller demander asile. Il n'y avait
dans cette maison que deux femmes, la tante et la nièce. Tu peux juger
des cris et des signes de croix qu'elles firent en voyant venir à elles
un monsieur déguisé en modèle d'académie.
L'attaché parvint à leur faire comprendre la cause de sa mésaventure,
et, voyant un fagot près du foyer, dit à la tante qu'elle le jetât au
feu, et qu'on la payerait bien.
--Mais, dit la tante, puisque vous êtes tout nu, vous n'avez pas
d'argent.
Ce raisonnement était inattaquable. Heureusement, le domestique arriva
dans la maison, et cela changea la face des choses. Le fagot fut
allumé, l'attaché s'enveloppa dans une couverture, et tint conseil avec
son domestique.
La contrée n'offrait aucune ressource: cette maison était la seule à
deux lieues à la ronde; il fallait donc repasser la frontière pour
chercher des secours.
--Et de l'argent? dit l'attaché à son Frontin.
Ce dernier fouilla dans ses poches, et, comme le valet d'Alceste, il
n'en put guère tirer qu'un jeu de cartes, une ficelle, un bouton et
quelques gros sous, le tout fort mouillé.
--Monsieur, dit-il, une idée! Je me mettrai dans votre couverture, et
vous prendrez ma culotte et mon habit. En marchant bien, vous serez
dans quatre heures à A***, et vous y trouverez ce bon général T..., qui
nous faisait tant fête à notre passage.
L'attaché frémit à cette proposition: endosser une livrée, passer le
pantalon d'un domestique et se présenter aux habitants d'A***, au
commandant de la place et à son épouse! Il avait trop vu _Ruy Blas_
pour admettre ce moyen.
--Ma bonne femme, dit-il à son hôtesse, je vais me mettre dans votre
lit, et j'attendrai le retour de mon domestique, que j'envoie à la
ville d'A*** pour chercher de l'argent.
La Savoyarde n'avait pas trop de confiance; en outre, elle et sa nièce
couchaient dans ce lit, et n'en avaient pas d'autre; cependant, la
diplomatie de notre envoyé finit par triompher de ce dernier obstacle.
Le domestique partit, et le maître reprit comme il put son sommeil
d'une heure auparavant, si fâcheusement troublé.
Au point du jour, il s'éveilla au bruit qui se faisait à la porte.
C'était son valet suivi de sept lanciers. Le général n'avait pas cru
devoir faire moins pour son jeune ami.... Par exemple, il n'envoyait
aucun argent.
L'attaché sauta à bas de son lit.
--Que diable le général veut-il que je fasse de sept lanciers? Il ne
s'agit pas de conquérir la Savoie!
--Mais, monsieur, dit le domestique, c'est pour retirer la voiture.
--Et où est-elle, la voiture?
On se répandit dans le pays. Le torrent coulait toujours avec majesté,
mais la voiture n'avait laissé nulle trace. Les Savoyardes commencèrent
à s'inquiéter. Heureusement, notre jeune diplomate ne manquait pas
d'expédients. Ses dépêches à la main, il convainquit les lanciers de
l'importance qu'il y avait à ce qu'il ne perdît pas une heure, et l'un
de ces militaires consentit à lui prêter son uniforme et à rester à sa
place dans le lit, ou bien devant le feu, roulé dans la couverture, à
son choix.
Voilà donc l'attaché qui repart enfin pour A***, laissant un lancier en
gage chez les Savoyardes (on peut espérer qu'il n'en est rien résulté
qui pût troubler l'harmonie entre les deux gouvernements). Arrivé
dans la ville, il s'en va trouver le commandant, qui avait peine à le
reconnaître sous son uniforme.
--Mais, général, je vous avais prié de m'envoyer des habits et de
l'argent....
--Votre voiture est donc perdue? dit le général.
--Mais, jusqu'à présent, on n'en a pas de nouvelles; lorsque vous
m'aurez donné de l'argent, il est probable que je pourrai la faire
retirer de l'eau par des gens du pays.
--Pourquoi employer des gens du pays, puisque nous avons des lanciers
qui ne coûtent rien?
--Mais, général, on ne peut pas tout faire avec des lanciers! et, quand
vous m'aurez prêté quelque autre habit....
--Vous pouvez garder celui-ci; nous en avons encore au magasin....
--Eh bien, avec les fonds que vous pourrez m'avancer, je vais me
transporter sur les lieux.
--Pardon, mon cher ami, je n'ai pas de fonds disponibles; mais tout le
secours que l'autorité militaire peut mettre à votre disposition....
--Pour Dieu, général, ne parlons plus de vos lanciers!... Je vais
tâcher de trouver de l'argent dans la ville, et je n'en suis pas moins
votre obligé, du reste.
--Tout à votre service, mon cher ami.
L'attaché produisit très-peu d'effet au maire et au notaire de la
ville, surtout sous l'habit qu'il portait. Il fut contraint d'aller
jusqu'à la sous-préfecture la plus voisine, où, après bien des
pourparlers, il obtint ce qu'il lui fallait. La voiture fut retirée de
l'eau, le lancier fut dégagé, les Savoyardes furent bien payées de leur
hospitalité, et notre diplomate repartit par le courrier.
Je lui souhaite d'avoir trouvé une voiture meilleure que celle qui m'a
transporté à Ferney. Ensuite il y a eu deux jours de perdus pour les
dépêches, et qui sait combien de complications cela a pu amener dans
une _question_ quelconque.
On pourrait faire tout un vaudeville là-dessus, en gazant toutefois
certains détails. Le lancier laissé en gage ne peut pas rester tout le
temps dans un lit: la jeune Savoyarde lui prête une robe. On le trouve
fort aimable ainsi. On rit beaucoup; un mariage s'ébauche, et l'attaché
paye la dot.
Mais il n'y a de dénoûment qu'au théâtre: la vérité n'en a jamais.
Veux-tu savoir maintenant le nom de l'attaché?... C'était mon cousin
Henri, parti de Paris en même temps que moi, et plus maltraité encore
en chaise de poste que je ne l'ai été dans les véhicules modestes que
j'ai rencontrés.
Au fond, ces malheurs m'épouvantent; pourquoi n'attendrais-je pas le
printemps dans cette bonne ville de Genève, où les femmes sont si
jolies, la cuisine passable, le vin, notre vin de France, et qui ne
manque, hélas! que d'huîtres fraîches et de carpes du Léman, le peu
qu'on en voit nous venant de Paris.
Si je change de résolution, je te l'écrirai.