I--ROUTE DE GENÈVE

J'ignore si tu prendras grand intérêt aux pérégrinations d'un touriste

parti de Paris en plein novembre. C'est une assez triste litanie de

mésaventures, c'est une bien pauvre description à faire, un tableau

sans horizon, sans paysage, où il devient impossible d'utiliser les

trois ou quatre _vues_ de Suisse ou d'Italie qu'on a faites avant de

partir, les rêveries mélancoliques sur la mer, la vague poésie des

lacs, les _études_ alpestres, et toute cette flore poétique des climats

aimés du soleil qui donnent à la bourgeoisie de Paris tant de regrets

amers de ne pouvoir aller plus loin que Montreuil ou Montmorency.

Aussi bien la terre est partout revêtue de neige, et, sur cette neige

d'hier, il pleut très-fort aujourd'hui. On traverse Melun, Montereau,

Joigny, on dîne à Auxerre; tout cela n'a rien de fort piquant.

Seulement, imagine-toi l'imprudence d'un voyageur qui, trop capricieux

pour consentir à suivre la ligne, à peu près droite, des chemins de

fer, s'abandonne à toutes les chances des diligences, plus ou moins

pleines, qui pourront passer le lendemain! Ce hardi compagnon laisse

partir sans regret le _Laffitte et Caillard_ rapide, qui l'avait

amené à une table d'hôte bien servie; il sourit au malheur des autres

convives, forcés de laisser la moitié du dîner, et trinque en paix

avec les trois ou quatre habitués pensionnaires de l'établissement,

qui ont encore une heure à rester à table. Satisfait de son idée, il

s'informe, en outre, des plaisirs de la ville, et finit par se laisser

entraîner au début de M. Auguste dans _Buridan_, lequel s'effectue dans

le chœur d'une église transformée en théâtre.

Le lendemain, notre homme s'éveille à son heure; il a dormi pour deux

nuits, de sorte que la _Générale_ est déjà passée. Pourquoi ne pas

reprendre _Laffitte et Caillard_, l'ayant pris la veille? Il déjeune:

_Laffitte_ passe et n'a de place que dans le cabriolet.

--Vous avez encore la _Berline du commerce_, dit l'hôte désireux de

garder un voyageur agréable.

La _Berline_ arrive à quatre heures, remplie de compagnons tisseurs en

voyage pour Lyon. C'est une voiture fort gaie: elle chante et fume tout

le long de la route; mais elle porte déjà deux couches superposées de

voyageurs.

--Reste la _Chalonaise_.

--Qu'est-ce que cela?

--C'est la doyenne des voitures de France. Elle ne part qu'à cinq

heures; vous avez le temps de dîner.

Ce raisonnement est séduisant; je fais retenir ma place, et je

m'assieds, deux heures après, dans le coupé, à côté du conducteur.

Cet homme est aimable; il était de la table d'hôte et ne paraissait

nullement pressé de partir. C'est qu'il connaissait trop sa voiture,

lui!

--Conducteur, le pavé de la ville est bien mauvais!

--Oh! monsieur, ne m'en parlez pas! Ils sont un tas dans le conseil

municipal qui ne s'y entendent pas plus.... On leur a offert des

chaussées anglaises, des _macadam_, des pavés de bois, des _aigledons_

de pavés; eh bien, ils aiment mieux les cailloux, les moellons; tout ce

qu'ils peuvent trouver pour faire sauter les voitures!

--Mais, conducteur, nous voilà sur la terre et nous sautons presque

autant.

--Monsieur, je ne m'aperçois pas.... C'est que le cheval est au trot.

--Le cheval?

--Oui, oui; mais nous allons en prendre un autre pour la montée.

A cette délibération, je frémis....

--Au fond, qu'est-ce que c'est donc que la _Chalonaise_?

--Oh! elle est bien connue; c'est la première voiture de la France.

--La plus ancienne?

--Précisément.

Au relais suivant, je descends pour examiner la _Chalonaise_, cette

œuvre de haute antiquité. Elle était digne de figurer dans un musée,

auprès des fusils à rouet, des canons à pierre et des presses en bois:

la _Chalonaise_ est peut-être aujourd'hui la seule voiture de France

qui ne soit pas suspendue.

Alors, tu comprends le reste; ne trouver de repos qu'en se suspendant

momentanément aux lanières de l'impériale, prendre sans cheval une

leçon de trot de trente-six heures, et finir par être déposé proprement

sur le pavé de Chalon à deux heures du matin, par un des plus beaux

orages de la saison.

--Le bateau à vapeur part à cinq heures du matin.

--Fort bien.

Aucune maison n'est ouverte. Est-il bien sûr que ce soit là

Chalon-sur-Saône?... Si c'était Châlons-sur-Marne!... Non, c'est bien

le port de Chalon-sur-Saône, avec ses marches en cailloux, d'où l'on

glisse agréablement vers le fleuve; les deux bateaux rivaux reposent

encore, côte à côte, en attendant qu'ils luttent de vitesse; il y en

a un qui est parvenu à couler bas son adversaire tout récemment. Nous

demandons qu'il passe à l'état de vaisseau de guerre, et qu'on l'envoie

en Orient.

Déjà le pyroscaphe se remplit de gros marchands, d'Anglais, de commis

voyageurs et des joyeux ouvriers de la _Berline_. Tout cela descend

vers la seconde ville de France; mais, moi, je m'arrête à Mâcon. Mâcon!

c'est devant cette ville même que je passais il y a trois ans, dans

une saison plus heureuse; je descendais vers l'Italie, et les jeunes

filles, en costume presque suisse, qui venaient offrir sur le pont des

grappes de raisin monstrueuses, étaient les premières jolies filles du

peuple que j'eusse vues depuis Paris. En effet, le Parisien n'a pas

l'idée de la beauté des paysannes et des ouvrières telles qu'on peut

les voir dans les villes du Midi. Mâcon est une ville à demi suisse, à

demi méridionale, assez laide d'ailleurs.

On m'a montré la maison de M. de Lamartine, grande et sombre; il existe

une jolie église sur la hauteur. Un regard du soleil est venu animer

un instant les toits plats, aux tuiles arrondies, et détacher le long

des murs quelques feuilles de vigne jaunies; la promenade aux arbres

effeuillés souriait encore sous ce rayon.

La voiture de Bourg part à deux heures; on a visité tous les recoins de

Mâcon; on roule bientôt doucement dans ces monotones campagnes de la

Bresse, si riantes en été; puis on arrive vers huit heures à Bourg.

Bourg mérite surtout d'être remarqué par son église, qui est de la plus

charmante architecture byzantine, si j'ai bien pu distinguer dans la

nuit, ou bien peut-être de ce style quasi renaissance qu'on admire à

Saint-Eustache. Tu voudras bien excuser un voyageur, encore brisé par

la _Chalonaise_, de n'avoir pu éclaircir ce doute en pleine obscurité.

J'avais bien étudié mon chemin sur la carte. Au point de vue des

messageries, des voitures _Laffitte_, de la poste, en un mot, selon la

route officielle, j'aurais pu me laisser transporter à Lyon et prendre

la diligence pour Genève; mais la route dans cette direction formait

un coude énorme. Je connais Lyon et je ne connais pas la Bresse. J'ai

pris, comme on dit, le chemin de travers. ... Est-ce le chemin le plus

court?

O Alphonse Karr! ô Jules Janin! ce problème vous intéresserait sans

doute; mais, moi, que m'importe? je n'écris pas de romans.

Si le journal naïf d'un voyageur enthousiaste a quelque intérêt pour

qui risque de le devenir, apprends que, de Bourg à Genève, il n'y a pas

de voitures directes. Fais un détour de dix-huit lieues vers Lyon, un

retour de quinze lieues vers Pont-d'Ain, et tu résoudras le problème en

perdant dix heures.

Mais il est plus simple de se rendre de Bourg à Pont-d'Ain, et, là,

d'attendre la voiture de Lyon.

--Vous en avez le droit, me dit-on; la voiture passe à onze heures;

vous arriverez à trois heures du matin.

Une patache vient à l'heure dite, et, quatre heures après, le

conducteur me dépose sur la grande route avec mon bagage à mes pieds.

Il pleuvait un peu; la route était sombre, on ne voyait ni maisons ni

lumières.

--Vous allez suivre la route tout droit, me dit le conducteur avec

bonté. A un kilomètre et demi environ, vous trouverez une auberge; on

vous ouvrira, si l'on n'est pas couché.

Et la voiture continua sa route vers Lyon.

Je ramasse ma valise et mon carton à chapeau.... J'arrive à l'auberge

désignée; je frappe à coups de pavé pendant une heure.... Mais, une

fois entré, j'oublie tous mes maux....

L'auberge de Pont-d'Ain est une auberge de cocagne. En descendant le

lendemain matin, je me trouve dans une cuisine immense et grandiose.

Des volailles tournaient aux broches, des poissons cuisaient sur les

fourneaux. Une table bien garnie réunissait des chasseurs très-animés.

L'hôte était un gros homme et l'hôtesse une forte femme, très-aimables

tous les deux.

Je m'inquiétais un peu de la voiture de Genève.

--Monsieur, me dit-on, elle passera demain vers deux heures.

--Oh! oh!

--Mais vous avez ce soir le courrier.

--La poste?

--Oui, la poste.

--Ah! très-bien.

Je n'ai plus qu'à me promener toute la journée. J'admire l'aspect de

l'auberge, bâtiment en briques, à coins de pierre du temps de Louis

XIII. Je visite le village, composé d'une seule rue encombrée de

bestiaux, d'enfants et de villageois avinés: --c'était un dimanche;--et

je reviens en suivant le cours de l'Ain, rivière d'un bleu magnifique,

dont le cours rapide fait tourner une foule de moulins.

A dix heures du soir, le courrier arrive. Pendant qu'il soupe, on me

conduit, pour marquer ma place, dans la remise où était sa voiture.

O surprise! c'était un panier.

Oui, un simple panier suspendu sur un vieux train de voiture, excellent

pour contenir les paquets et les lettres; mais le voyageur y passait à

l'état de simple colis.

Une jeune dame en deuil et en larmes arrivait de Grenoble par ce

véhicule incroyable; je dus prendre place à ses côtés.

L'impossibilité de se faire une position fixe parmi les paquets

confondait forcément nos destinées: la dame finit par faire trêve à

ses larmes, qui avaient pour cause un oncle décédé à Grenoble. Elle

retournait à Ferney, pays de sa famille.

Nous causâmes beaucoup de Voltaire. Nous allions doucement, à cause des

montées et des descentes continuelles. Le courrier, trop dédaigneux de

sa voiture pour y prendre place lui-même, fouettait d'en bas le cheval,

qui frisait de temps en temps la crête des précipices.

Le Rhône coulait à notre droite, à quelques centaines de pieds

au-dessous de la route; des postes de douaniers se montraient çà et là

dans les rochers, car de l'autre côté du fleuve est la frontière de

Savoie.

De temps en temps, nous nous arrêtions un instant dans de petites

villes, dans des villages où l'on n'entendait que les cris des animaux

réveillés par notre passage. Le courrier jetait des paquets à des mains

ou à des pattes invisibles, et puis nous repartions au grand trot de

son petit cheval.

Vers le point du jour, nous aperçûmes, du haut des montagnes, une

grande nappe d'eau, vaste et coupant au loin l'horizon comme une mer:

c'était le lac Léman.

Une heure après, nous prenions le café à Ferney en attendant l'omnibus

de Genève.

De là, en deux heures, par des campagnes encore vertes, par un pays

charmant, au travers des jardins et des joyeuses villas, j'arrivais

dans la patrie de Jean-Jacques Rousseau.

Il est bon de convenir aujourd'hui que l'Europe est parfaitement connue

à tout le monde; un voyageur ne peut donc faire tout au plus que

l'itinéraire de sa route, la chronique de ses aventures, et, au besoin,

transcrire la carte de son dîner, comme faisait Louis XVIII, dans

le plus intéressant itinéraire qu'on ait jamais donné. Par exemple,

n'est-il pas intéressant de savoir qu'à Genève il est fort difficile

d'avoir des truites, et que ces poissons sont aussi rares dans le Léman

que les huîtres à Ostende, et les carpes dans le Rhin? L'an dernier,

je m'émerveillais, à une table d'hôte de Mannheim, de ne jamais manger

de carpe, l'aimant beaucoup. (Il faut ajouter encore que je n'ai pu

obtenir de cidre à Rouen, ni de pâté de foies à Strasbourg, sous

prétexte que ce n'était pas la saison.)

--Monsieur, me répondit un Allemand de cette bonne ville de Mannheim,

croyez-vous que l'on pêche comme cela des carpes dans le Rhin?

--On m'a montré, répondis-je froidement, chez Chevet, quelques-uns de

ces animaux qui avaient la prétention d'y avoir séjourné.

--Je ne dis pas, monsieur, observa l'Allemand, qu'il n'y ait pas de

carpes dans le Rhin....

--Dites-le, si vous voulez, monsieur; à Paris, nous appellerions cela

un paradoxe; mais, ici, cela peut-être parfaitement vrai.

--Monsieur, dit l'Allemand, les carpes du Rhin sont fort belles; c'est

un régal de têtes couronnées. On en sait le compte, et les pêcheurs

du Rhin, qui forment une corporation, se les sont partagées depuis

longtemps. Ils les connaissent; et, quand un pêcheur en rencontre une,

il dit: «Tiens, c'est la carpe d'un tel;» et il la remet honnêtement

dans l'eau.

Je pense qu'il en est de même des truites du Léman. Du reste, la

cuisine est assez bonne à Genève, et la société fort agréable. Tout le

monde parle parfaitement le français, mais avec une espèce d'accent qui

rappelle un peu la prononciation de Marseille. Les femmes sont fort

jolies, et ont presque toutes un type de physionomie qui permettrait de

les distinguer parmi d'autres. Elles ont, en général, les cheveux noirs

ou châtains; mais leur carnation est d'une blancheur et d'une finesse

éclatantes; leurs traits sont réguliers, leurs joues sont colorées,

leurs yeux beaux et calmes. Il m'a semblé voir que les plus belles

étaient celles d'un certain âge, ou plutôt d'un âge certain. Alors,

les bras et les épaules sont admirables, mais la taille est un peu

forte. Ce sont des femmes dans les idées de Sainte-Beuve, des beautés

_lakistes_; et, si elles ont des bas bleus, il doit y avoir de fort

belles jambes dedans.

Voyage en Orient, Volume 2: Les nuits du Ramazan; De Paris à Cythère; Lorely · 第 78 / 136 题