XIV--LETTRE D'AMROU

L'histoire du calife Hakem a été pour l'auteur un motif de compléter

la description du Caire moderne par une description du Caire ancien,

animée par les souvenirs de la plus belle époque historique.

Un document qu'il ne faut pas oublier comme première impression de

l'Égypte devenue musulmane, c'est la lettre écrite par Amrou ou Gamrou

au calife Omar, à l'époque de la conquête de ce pays par les musulmans.

Nous ne pouvons mieux conclure des remarques sur l'Égypte actuelle

qu'en la citant. Ce détail nous permet, en outre, de fixer un point

d'histoire qui paraît avoir égaré bien des savants. M. Ampère, qui a

publié un travail fort étudié et fort important sur l'Égypte, s'est

laissé aller à l'erreur commune qui suppose que le calife Omar a fait

lui-même le siège d'Alexandrie. On verra, par les faits suivants, que

c'est son général Amrou ou Gamrou qui fut chargé de cette expédition.

Nous avons conservé ici le vieux style d'un ancien orientaliste, Pierre

Vattier, qui rend admirablement le style arabe.

Voici d'abord la lettre qu'écrivit le commandeur des fidèles, Omar,

à Amrou ou Gamrou (la langue française ne rend qu'imparfaitement les

consonnances de l'arabe):

«De la part de Gabdolle Omar, fils du Chettabe, à Gamrou, fils du

Gase. Dieu vous donne sa paix, ô Gamrou! et sa miséricorde et ses

bénédictions, et à tous les musulmans généralement. Après cela, je

remercie Dieu des faveurs qu'il vous a faites, il n'est point d'autre

Dieu que lui, et je le prie de bénir Mahomet et sa famille. Je sais,

ô Gamrou, par le rapport qui m'a été fait, que la province où vous

commandez est belle et bien fortifiée, bien cultivée et bien peuplée;

que les Pharaons et les Amalécites y ont régné; qu'ils y ont fait des

ouvrages exquis et des choses excellentes; qu'ils y ont étalé les

marques de leur grandeur et de leur orgueil, s'imaginant être éternels,

et prenant où ils n'avaient point fait de compte. Cependant, Dieu

vous a établi en leurs demeures, et a mis en votre puissance leurs

biens et leurs serviteurs et leurs enfants, et vous a fait hériter

de leur terre. Qu'il en soit loué et béni et remercié; c'est à lui

qu'appartient l'honneur et la gloire. Quand vous aurez lu ma lettre

que voici, écrivez-moi les qualités particulières de l'Égypte, tant en

sa terre qu'en sa mer, et me la faites connaître comme si je la voyais

moi-même. »

Amrou, ayant reçu cette lettre, et vu ce qu'elle contenait, fit réponse

à Omar; il lui écrivit en ces termes:

«De la part de Gabdolle, fils du Gase, fils de Vaïl le Saharien, au

successeur de l'apôtre de Dieu, à qui Dieu fasse paix et miséricorde,

Omar, fils du Chettabe, commandeur des fidèles, l'un des califes

suivant le droit chemin, dont j'ai reçu et lu la lettre et entendu

l'intention; c'est pourquoi je veux ôter de dessus son esprit la nuée

de l'incertitude par la vérité de mon discours. C'est de Dieu que vient

la force et la puissance, et toutes choses retournent à lui. Sachez,

seigneur commandeur des fidèles, que le pays d'Égypte n'est autre chose

que des terres noirâtres et des plantes vertes entre une montagne

poudreuse et un sable rougeâtre. Il y a entre sa montagne et son sable

des plaines relevées et des éminences abaissées. Elle est environnée

d'un penchant qui lui fournit de quoi vivre, et qui a de tour, depuis

Syène jusqu'à la fin de la terre et au bord de la mer, un mois de

chemin pour un homme de cheval. Par le milieu du pays, il descend

un fleuve béni au matin et favorisé du ciel au soir, qui coule en

augmentant et en diminuant, suivant le cours du soleil et de la lune.

Il a son temps auquel les fontaines et les sources de la terre lui sont

ouvertes, suivant le commandement qui leur est fait par son Créateur,

qui gouverne et dispense son cours pour fournir de quoi vivre à la

province, et il court, suivant ce qui lui est prescrit, jusqu'à ce que,

ses eaux étant enflées et ses ondes roulant avec bruit, et ses flots

étant parvenus à la plus grande élévation, les habitants du village ne

peuvent passer de village en autre que dans de petites barques, et l'on

voit tournoyer les nacelles qui paraissent comme des chameaux noirs et

blancs dans les imaginations. Puis, lorsqu'il est dans cet état, voici

qu'il commence à retourner en arrière et à se renfermer dans son canal,

comme il en était sorti auparavant, et s'y était élevé peu à peu. Et

alors, les plus prompts et les plus tardifs s'apprêtent au travail; ils

se répandent par la campagne en troupes, les gens de la loi que Dieu

garde, et les hommes de l'alliance, que les hommes protégent; on les

voit marcher comme des fourmis, les uns faibles, les autres forts, et

se lasser à la tâche qui leur a été ordonnée. On les voit fendre la

terre et ce qui en est abreuvé, et y jeter de toutes les espèces de

grains qu'ils espèrent y pouvoir multiplier avec l'aide de Dieu; et la

terre ne tarde point, après la noirceur de son engrais, à se revêtir de

vert et à répandre une agréable odeur, tant qu'elle produit des tuyaux

et des feuilles et des épis, faisant une belle montre et donnant une

bonne espérance, la rosée l'abreuvant d'en haut, et l'humidité donnant

nourriture à ses productions par bas. Quelquefois, il vient quelques

nuées avec une pluie médiocre; quelquefois, il tombe seulement quelques

gouttes d'eau, et, quelquefois, point du tout. Après cela, seigneur

commandeur des fidèles, la terre étale ses beautés et fait parade de

ses grâces, réjouissant ses habitants et les assurant de la récolte de

ses fruits pour leur nourriture et celle de leurs montures, et pour

en transporter ailleurs, et pour faire multiplier leur bétail. Elle

paraît aujourd'hui, seigneur commandeur des fidèles, comme une terre

poudreuse, puis incontinent comme une mer bleuâtre et comme une perle

blanche, puis comme de la boue noire, puis comme un taffetas vert,

puis comme une broderie de diverses couleurs, puis comme une fonte

d'or rouge. Alors, on moissonne ses blés, et on les bat pour en tirer

le grain, qui passe ensuite diversement entre les mains des hommes,

les uns en prenant ce qui leur appartient, et les autres ce qui ne

leur appartient pas. Cette vicissitude revient tous les ans, chaque

chose en son temps, suivant l'ordre et la providence du Tout-Puissant:

qu'il soit loué à jamais ce grand Dieu, qu'il soit béni le meilleur

des créateurs! Quant à ce qui est nécessaire pour l'entretien de ces

ouvrages, et qui doit rendre le pays bien peuplé et bien cultivé, le

maintenir en bon état et le faire avancer de bien en mieux, suivant ce

que nous en ont dit ceux qui en ont connaissance pour en avoir eu le

gouvernement entre leurs mains, nous y avons remarqué particulièrement

trois choses, dont la première est de ne recevoir point les mauvais

discours que fait la canaille contre les principaux du pays, parce

qu'elle est envieuse et ingrate du bien qu'on lui fait; la seconde

est d'employer le tiers du tribut que l'on lève à l'entretien des

ponts et chaussées, et la troisième est de ne tirer le tribut d'une

espèce, sinon d'elle même, quand elle est en sa perfection. Voilà la

description de l'Égypte, seigneur commandeur des fidèles, par laquelle

vous la pouvez connaître comme si vous la voyiez vous-même. Dieu vous

maintienne dans votre bonne conduite, et vous fasse heureusement

gouverner votre empire, et vous aide à vous acquitter de la charge

qu'il vous a imposée. La paix soit avec vous. Que Dieu soit loué, et

qu'il assiste de ses faveurs et de ses bénédictions notre seigneur

Mahomet, et ceux de sa nation, et ceux de son parti. »

Le commandeur des fidèles, Omar, ayant lu, dit l'auteur, la lettre de

Gamrou, parla ainsi: «Il s'est fort bien acquitté de la description

de la terre d'Égypte et de ses appartenances; il l'a si bien marquée,

qu'elle ne peut être méconnue par ceux qui sont capables de connaître

les choses. Loué soit Dieu, ô assemblée des musulmans, des grâces qu'il

vous a faites en vous mettant en possession de l'Égypte et des autres

pays! C'est lui dont nous devons implorer le secours. »

Voyage en Orient, Volume 2: Les nuits du Ramazan; De Paris à Cythère; Lorely · 第 69 / 136 题