L'histoire du calife Hakem a été pour l'auteur un motif de compléter
la description du Caire moderne par une description du Caire ancien,
animée par les souvenirs de la plus belle époque historique.
Un document qu'il ne faut pas oublier comme première impression de
l'Égypte devenue musulmane, c'est la lettre écrite par Amrou ou Gamrou
au calife Omar, à l'époque de la conquête de ce pays par les musulmans.
Nous ne pouvons mieux conclure des remarques sur l'Égypte actuelle
qu'en la citant. Ce détail nous permet, en outre, de fixer un point
d'histoire qui paraît avoir égaré bien des savants. M. Ampère, qui a
publié un travail fort étudié et fort important sur l'Égypte, s'est
laissé aller à l'erreur commune qui suppose que le calife Omar a fait
lui-même le siège d'Alexandrie. On verra, par les faits suivants, que
c'est son général Amrou ou Gamrou qui fut chargé de cette expédition.
Nous avons conservé ici le vieux style d'un ancien orientaliste, Pierre
Vattier, qui rend admirablement le style arabe.
Voici d'abord la lettre qu'écrivit le commandeur des fidèles, Omar,
à Amrou ou Gamrou (la langue française ne rend qu'imparfaitement les
consonnances de l'arabe):
«De la part de Gabdolle Omar, fils du Chettabe, à Gamrou, fils du
Gase. Dieu vous donne sa paix, ô Gamrou! et sa miséricorde et ses
bénédictions, et à tous les musulmans généralement. Après cela, je
remercie Dieu des faveurs qu'il vous a faites, il n'est point d'autre
Dieu que lui, et je le prie de bénir Mahomet et sa famille. Je sais,
ô Gamrou, par le rapport qui m'a été fait, que la province où vous
commandez est belle et bien fortifiée, bien cultivée et bien peuplée;
que les Pharaons et les Amalécites y ont régné; qu'ils y ont fait des
ouvrages exquis et des choses excellentes; qu'ils y ont étalé les
marques de leur grandeur et de leur orgueil, s'imaginant être éternels,
et prenant où ils n'avaient point fait de compte. Cependant, Dieu
vous a établi en leurs demeures, et a mis en votre puissance leurs
biens et leurs serviteurs et leurs enfants, et vous a fait hériter
de leur terre. Qu'il en soit loué et béni et remercié; c'est à lui
qu'appartient l'honneur et la gloire. Quand vous aurez lu ma lettre
que voici, écrivez-moi les qualités particulières de l'Égypte, tant en
sa terre qu'en sa mer, et me la faites connaître comme si je la voyais
moi-même. »
Amrou, ayant reçu cette lettre, et vu ce qu'elle contenait, fit réponse
à Omar; il lui écrivit en ces termes:
«De la part de Gabdolle, fils du Gase, fils de Vaïl le Saharien, au
successeur de l'apôtre de Dieu, à qui Dieu fasse paix et miséricorde,
Omar, fils du Chettabe, commandeur des fidèles, l'un des califes
suivant le droit chemin, dont j'ai reçu et lu la lettre et entendu
l'intention; c'est pourquoi je veux ôter de dessus son esprit la nuée
de l'incertitude par la vérité de mon discours. C'est de Dieu que vient
la force et la puissance, et toutes choses retournent à lui. Sachez,
seigneur commandeur des fidèles, que le pays d'Égypte n'est autre chose
que des terres noirâtres et des plantes vertes entre une montagne
poudreuse et un sable rougeâtre. Il y a entre sa montagne et son sable
des plaines relevées et des éminences abaissées. Elle est environnée
d'un penchant qui lui fournit de quoi vivre, et qui a de tour, depuis
Syène jusqu'à la fin de la terre et au bord de la mer, un mois de
chemin pour un homme de cheval. Par le milieu du pays, il descend
un fleuve béni au matin et favorisé du ciel au soir, qui coule en
augmentant et en diminuant, suivant le cours du soleil et de la lune.
Il a son temps auquel les fontaines et les sources de la terre lui sont
ouvertes, suivant le commandement qui leur est fait par son Créateur,
qui gouverne et dispense son cours pour fournir de quoi vivre à la
province, et il court, suivant ce qui lui est prescrit, jusqu'à ce que,
ses eaux étant enflées et ses ondes roulant avec bruit, et ses flots
étant parvenus à la plus grande élévation, les habitants du village ne
peuvent passer de village en autre que dans de petites barques, et l'on
voit tournoyer les nacelles qui paraissent comme des chameaux noirs et
blancs dans les imaginations. Puis, lorsqu'il est dans cet état, voici
qu'il commence à retourner en arrière et à se renfermer dans son canal,
comme il en était sorti auparavant, et s'y était élevé peu à peu. Et
alors, les plus prompts et les plus tardifs s'apprêtent au travail; ils
se répandent par la campagne en troupes, les gens de la loi que Dieu
garde, et les hommes de l'alliance, que les hommes protégent; on les
voit marcher comme des fourmis, les uns faibles, les autres forts, et
se lasser à la tâche qui leur a été ordonnée. On les voit fendre la
terre et ce qui en est abreuvé, et y jeter de toutes les espèces de
grains qu'ils espèrent y pouvoir multiplier avec l'aide de Dieu; et la
terre ne tarde point, après la noirceur de son engrais, à se revêtir de
vert et à répandre une agréable odeur, tant qu'elle produit des tuyaux
et des feuilles et des épis, faisant une belle montre et donnant une
bonne espérance, la rosée l'abreuvant d'en haut, et l'humidité donnant
nourriture à ses productions par bas. Quelquefois, il vient quelques
nuées avec une pluie médiocre; quelquefois, il tombe seulement quelques
gouttes d'eau, et, quelquefois, point du tout. Après cela, seigneur
commandeur des fidèles, la terre étale ses beautés et fait parade de
ses grâces, réjouissant ses habitants et les assurant de la récolte de
ses fruits pour leur nourriture et celle de leurs montures, et pour
en transporter ailleurs, et pour faire multiplier leur bétail. Elle
paraît aujourd'hui, seigneur commandeur des fidèles, comme une terre
poudreuse, puis incontinent comme une mer bleuâtre et comme une perle
blanche, puis comme de la boue noire, puis comme un taffetas vert,
puis comme une broderie de diverses couleurs, puis comme une fonte
d'or rouge. Alors, on moissonne ses blés, et on les bat pour en tirer
le grain, qui passe ensuite diversement entre les mains des hommes,
les uns en prenant ce qui leur appartient, et les autres ce qui ne
leur appartient pas. Cette vicissitude revient tous les ans, chaque
chose en son temps, suivant l'ordre et la providence du Tout-Puissant:
qu'il soit loué à jamais ce grand Dieu, qu'il soit béni le meilleur
des créateurs! Quant à ce qui est nécessaire pour l'entretien de ces
ouvrages, et qui doit rendre le pays bien peuplé et bien cultivé, le
maintenir en bon état et le faire avancer de bien en mieux, suivant ce
que nous en ont dit ceux qui en ont connaissance pour en avoir eu le
gouvernement entre leurs mains, nous y avons remarqué particulièrement
trois choses, dont la première est de ne recevoir point les mauvais
discours que fait la canaille contre les principaux du pays, parce
qu'elle est envieuse et ingrate du bien qu'on lui fait; la seconde
est d'employer le tiers du tribut que l'on lève à l'entretien des
ponts et chaussées, et la troisième est de ne tirer le tribut d'une
espèce, sinon d'elle même, quand elle est en sa perfection. Voilà la
description de l'Égypte, seigneur commandeur des fidèles, par laquelle
vous la pouvez connaître comme si vous la voyiez vous-même. Dieu vous
maintienne dans votre bonne conduite, et vous fasse heureusement
gouverner votre empire, et vous aide à vous acquitter de la charge
qu'il vous a imposée. La paix soit avec vous. Que Dieu soit loué, et
qu'il assiste de ses faveurs et de ses bénédictions notre seigneur
Mahomet, et ceux de sa nation, et ceux de son parti. »
Le commandeur des fidèles, Omar, ayant lu, dit l'auteur, la lettre de
Gamrou, parla ainsi: «Il s'est fort bien acquitté de la description
de la terre d'Égypte et de ses appartenances; il l'a si bien marquée,
qu'elle ne peut être méconnue par ceux qui sont capables de connaître
les choses. Loué soit Dieu, ô assemblée des musulmans, des grâces qu'il
vous a faites en vous mettant en possession de l'Égypte et des autres
pays! C'est lui dont nous devons implorer le secours. »